L’Aventure du Grand Raid

1. Voir Bloemfontein et mourir

Mardi, 13 novembre 1984.

Nous roulons depuis cinq heures maintenant, en direction de Johannesburg. Derrière nous, Le Cap et déjà mille souvenirs se baladent dans notre tête : la première émission enregistrée au bout du monde, la foule venue nous encourager, les journalistes étonnés, les cocktails très chics, les conférences en « baskets », les autorités ravies et notre troupe au pas cadencé, l’hélicoptère qui se balançait au-dessus du cap de Bonne-Espérance par un vent de 120 kilomètres à l’heure et les autruches qui, pour une fois, ne se cachaient pas la tête dans le sable, étonnées devant ce ballet de voitures rutilantes contre lesquelles Vasco de Gama aurait sans doute troqué sa coquille d’occasion.

La route est lisse, belle, droite. Une route comme nous n’en reverrons pas avant longtemps. Il faut en profiter. Le moteur rugit, les vitesses passent sans faire de bruit. A mes côtés, le cameraman Benoît Jacques achève son troisième coca tiède. Il ne dit rien, mais sous sa chevelure bouclée de jeune homme bien sage, il savoure le spectacle. Ambiance Hollywood, haleine fraîche. « Le Grand Raid, ça va décoiffer ! » Je l’interromps dans ses songes : « Tu te rends compte, Benoît ; dans huit mois exactement, nous serons en Terre de Feu! Avec quarante-cinq mille kilomètres dans les jambes ! » Son air poli d’enfant modèle paraît s’excuser pour tant de folie.

Des voitures nous dépassent en nous saluant d’un coup de klaxon. Des têtes blondes ou noires en sortent, pour nous dispenser de chaleureux « Good Luck ! » et de souriants « Bye-Bye ! ». Certains arborent des affiches, d’autres crient ou chantent. Tous nous ont vus sur leur écran de télévision et applaudissent la caravane qui s’étire déjà aux quatre coins du pays.

Il est presque vingt heures.

La route s’est perdue dans le ciel devenu sombre. L’air du soir refroidit un peu l’habitacle, colportant les odeurs sans cesse renouve­lées de la nature en fête. C’est une belle journée qui s’achève. « Dans une vingtaine de kilomètres, Benoît, je te passe le volant… »

Soudain, en face de moi, des phares blancs déchirent les ténèbres. Il y en a quatre. Quatre phares aveuglants. Quelqu’un est en train de dépasser, sans rien voir. J’écrase la pédale de frein. Coups de volant à droite, à gauche, à droite. La voiture se met en travers dans un interminable dérapage.

C’est le choc, à une vitesse encore élevée.

Le véhicule d’en face percute l’avant gauche et défonce la portière. Il y a un bruit effrayant, puis le silence. Benoît a tapé contre le pare-brise. Je suis immobile. Sans dire un mot. Il y a du verre partout.

Mes mains peuvent remuer. Mes jambes aussi. C’est déjà ça… Mais la voiture, dans quel état se trouve-t-elle 1 Le capot, le moteur, le châssis, la porte, les sièges, le coffre : tout est cassé 1 Mon bras gauche est rouge de sang. Des dizaines de petits morceaux de verre y sont plantés. Sans doute les bouteilles Thermos qui ont éclaté.

Je n’entends plus rien. Un homme chaussé de sandalettes sort de l’autre véhicule en boitant. Son pied saigne. Nous ne savons pas trop quoi dire, ni quoi faire…

Je répète sans arrêt : « Je ne comprends rien, je ne comprends rien… Quelqu’un a doublé, n’est-ce pas ? quelqu’un a doublé ? » Benoît ne répond pas. Dans la nuit noire, nous sortons de cette carcasse, comme des automates désarticulés. Sur la portière enfoncée, il est écrit : « Le Cap-Terre de Feu » en lettres rouges. L’inscription est meurtrie, comme nos jeunes illusions…

Benoît tourne autour de la voiture, sans rien dire. Je sais qu’il ne doit pas être très content. Lui qui aime l’ordre et qui a passé de longues heures à préparer la voiture ne retrouve aucune affaire. Rien n’est à sa place. La caisse à outils est passée de l’arrière à l’avant, les vitres ont volé en éclats, la caméra a basculé. Tout cela doit le contrarier.

Pour le moment, il faut retrouver au plus vite la boîte à pharmacie, car mon bras saigne de plus en plus. Des poids lourds lancés à vive allure nous frôlent. Enfin, deux phares jaunes annoncent de l’aide : sans doute la voiture d’assistance rapide. Le mécanicien Jean-Pierre Coppens et le photographe Gauthier Fleuri en sortent rapidement. Eux aussi sont consternés, hébétés.

Immédiatement, Jean-Pierre va fouiller dans le coffre de sa voiture, en extrait un cric, un marteau et quelques clefs. Il tape et redresse dans tous les sens, sous les yeux étonnés des occupants de l’autre épave. Mais lorsque Benoît, consciencieux jusque dans la détresse, sort un groupe électrogène, déroule un câble, branche une torche électrique de mille watts, hisse sa caméra sur l’épaule et commence à filmer la réparation, les Sud-Africains ne comprennent plus rien ! Ils ouvrent de grands yeux, en avant l’air de se demander en face de qui ils se trouvent, et si tout cela n’est pas une mise en scène dont ils seraient les malheureux héros !

Gauthier prend des photos, Jean-Pierre cogne, Benoît tourne et moi, je réapprends à marcher. La voiture est hors d’usage. Châssis écrasé. Caisse morte. Les mots tombent comme autant de couperets. A l’emplacement des pédales, il n’y a plus que quelques centimètres de largeur. En bas, sur le plancher, l’arceau de sécurité a été sectionné d’un coup. C’est lui et la ceinture qui m’ont sans doute sauvé…

Un homme que je n’ai pas vu arriver me pose des questions sur mon passeport. C’est le sergent du village, visiblement sorti d’un profond sommeil. Il n’a pas dû reconnaître tout de suite la voiture qu’il a vue ce matin même sur son poste de télévision. « Oui, nous venons du Cap. Non, nous ne roulions pas à droite. Oui, nous allons — plus exactement, nous pensons — faire le tour du monde, avec ce… véhicule… Enfin, auparavant, nous allons le réparer, bien sûr… »

Il me regarde d’un drôle d’air, pose des questions, encore des questions, sans jamais se lasser. J’ai du mal à l’écouter, à me concentrer et pense plutôt à Paris, à toute cette équipe qui a préparé l’expédition et à laquelle il va falloir « annoncer la nouvelle ». Que vont-ils dire, que va-t-on faire, avec quoi va-t-on rouler ? Tout cela ne va-t-il pas retarder la prochaine émission ?

Six cents coups de marteau plus tard, le véhicule est « sur pied »… Un vrai travail de professionnel ! Jean-Pierre se met au volant… tout au moins ce qu’il en reste… et le convoi des « éclopés » s’ébranle à très faible allure en direction de Lainsburg, le plus proche village.

Il est vingt-deux heures. Le petit hôpital est calme. Couloirs déserts. Lumières tamisées. On me fait asseoir sur une chaise, tandis que Benoît se faufile dans la salle de soins avec sa caméra sous le bras. Il filme d’abord, demande l’autorisation ensuite.

  • Alors, Didier, fini le Raid ?
  • Mais non, il nous en faut plus!…

Je crâne, mais j’avoue que cette « ouverture de programme » n’est pas très réussie. Les infirmières s’activent autour de moi et pansent les nombreuses plaies : morceaux de peau arrachés en profondeur près de l’épaule, blessures aux jambes, genoux, bassin, poignets.

Benoît et Gauthier m’abandonnent à mon triste sort pour aller prévenir… Paris, pendant que les infirmières m’allongent pour me désinfecter et m’administrer une piqûre antitétanique. La jolie blonde m’enfonce l’aiguille au moment où Benoît rouvre la porte

  • J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer !
  • Ah bon ?
  • Les filles de Télé-Monte-Carlo ont fait trois tonneaux ! Je sursaute et hurle en me redressant :
  • Quoi ?

L’infirmière, énervée, me recouche de force sur mon brancard.

  • Mais, ce n’est pas possible ! Elles sont blessées ?
  • Non, heureusement, elles n’ont rien, mais la voiture est morte !
  • Ce n’est pas vrai… Ce n’est pas vrai… C’est la journée !

Le docteur, les assistantes nous regardent sans dire un mot. Je leur explique ce qui se passe. Ils doivent se demander quel est ce cirque ambulant et, surtout, quelle télévision est assez folle pour organiser pareil jeu de massacre !

Christine Demont et Guilène Merland sont parties quelques heures avant nous, dans l’espoir de tourner leur premier sujet au nord du pays. Dans leur voiture, l’ambiance est plutôt bonne. Larges sourires et confiance absolue : « Les garçons n’ont qu’à bien se tenir. On va leur montrer ce qu’on sait faire ! »

Le scénario ressemble étrangement au nôtre : une route belle et droite, le fond de l’air qui — paraît-il — est frais, enfin le soleil sur les cheveux blonds de Guilène la nostalgique disant à Christine : « Voir Bloemfontein et mourir!… » Il y a même cette voiture « qui arrive en face, roulant presque au milieu, à la limite de la ligne blanche ». A cet endroit, la route est étroite, bordée de parapets en pierre. Et puis, comble de malchance, un chien traverse la route — sans regarder ! —sous les pneus des Monégasques. Christine veut l’éviter, serre à gauche; le véhicule passe mais la roue arrière gauche heurte le parapet et crève. La voiture, déstabilisée, entame une course folle en zigzags. Christine braque, contrebraque tandis que Guilène, troublée dans la rédaction de son carnet de bord, lui demande ce qu’elle est en train de faire. Christine, très optimiste, croit encore pouvoir rattraper l’engin. L’équipage se sent partir. C’est le premier tonneau. Tout tourne et se déchire autour d’elles. Les objets volent, la tôle se plie, le verre se brise, dans un bruit assez désagréable à entendre. Suivent un deuxième puis un troisième tonneau avant l’arrêt définitif. A aucun moment, les filles, solidement attachées à leurs ceintures, n’ont eu peur. Le silence succède au tonnerre.

Guilène et Christine sortent par le pare-brise, la première disant

  • « Nous sommes vivantes » ; la seconde concluant, un peu amère : « La course est finie… »

En regardant leur voiture devenue méconnaissable, défoncée de l’avant à l’arrière, raccourcie de haut en bas, les « cascadeuses » se disent qu’elles ont eu beaucoup de chance. Elles ont été sauvées par les arceaux et les ceintures de sécurité. Le moteur est hors d’usage, les portes arrachées, le hayon arrière cassé, le châssis déplacé, la caisse morte ! Les malles du toit ont explosé en un feu d’artifice de soutiens-gorge et de crèmes antimoustiques, de chaussettes et de cartouches de gaz. Huit mois de provisions éparpillées sur un rayon de trois cents mètres !

Christine a du mal à réaliser et charge toutes les affaires dans le van de la police qui vient d’arriver. Elle le trouve plus spacieux, mais il n’est pas envisageable de poursuivre le Raid avec ce véhicule ! Alors que le soleil se couche sur cette vision apocalyptique, un policier très « british » offre une tasse de thé à Christine, tandis que le candidat suisse Alexandre Bochatay arrive juste à temps — comme par hasard —pour la recevoir dans ses bras. Elle pleure longuement, persuadée qu’elles vont retourner à Paris dans la demi-heure ; persuadée que le Raid n’aura duré que l’espace d’une étape.

Il est minuit. Nous sortons de l’hôpital. Petit à petit, la douleur irrigue mes veines et se répand dans tout le corps. L’enseigne rouge du

« Grand Hotel » clignote et découpe cruellement la silhouette du patron venu nous accueillir sur le pas de la porte. Nous avalons un repas chaud et un coca glacé. Accoudés au bar, Gauthier et moi buvons sans vraiment parler. Le coca est bon. Il passe bien. Je crois qu’il n’est jamais aussi bien passé …

Dans notre petite chambre, Jean-Pierre, Gauthier, Benoît et moi avons organisé une réunion au sommet. Plusieurs questions nous préoccupent : comment récupérer une nouvelle voiture, comment rejoindre l’équipage de Télé-Monte-Carlo, que faire du matériel et surtout, comment rattraper le retard considérable que nous avons pris dès ce soir ?

A Paris, la journée du 13 novembre s’annonçait bien. Elle marquait un véritable tournant dans la vie de l’équipe qui avait élaboré, préparé, organisé le Raid depuis un an et demi, n’épargnant aucun effort, annulant moult week-ends, déplaçant des vacances, sacrifiant la famille et bien des heures de repos. Une équipe entièrement tournée vers un projet monté de toutes pièces, dont les multiples défis leur avaient donné un vertige insurmontable.

Ce matin, Pierre Godde, un des trois « pisteurs » chargés de baliser le terrain, est parti chercher son visa à l’ambassade d’Arabie Saoudite. Malgré son air sérieux, ses cheveux bouclés et ses lunettes qui lui donnent un air d’éternel étudiant, il semble avoir perdu la confiance d’Allah et s’entend dire :

  • Monsieur Godde, nous sommes désolés… Votre venue dans notre pays n’est plus possible…
  • Ah bon, et… pourquoi ?
  • Pour des raisons… techniques…

Pierre est déçu, terriblement déçu. Il rentre à Télé-Union (Société privée qui a produit « LA COURSE AUTOUR DU MONDE » et « LA CHASSE AUX TRÉSORS ») en rasant les murs. Dans son bureau, le directeur de production, Jean-Hugues Noël, parle moins vite que d’habitude. En face de lui, Jacques Antoine, l’inventeur de la course et de la chasse, fume sa pipe sans la mordre et Maurice Cazeneuve, P.-D.G. de la société, reste assis dans son fauteuil. La machine est enfin lancée sur les rails : le trio s’en félicite. Il rigole, se congratule, envisage des horizons sereins.

Bien sûr, tout n’est pas fini : il reste beaucoup de traversées à négocier, de gouvernements à convaincre, d’obstacles à franchir ; mais pourquoi s’inquiéter alors que tout a si bien commencé ?

A ce moment précis, Pierre Godde ouvre la porte et crie

  • Champagne pour tout le monde ! Je viens de me faire sortir de l’ambassade d’Arabie Saoudite !…

La phrase jette un froid. A peine est-elle terminée que le téléphone sonne. Jean-Hugues décroche, écoute. Tout le monde se tait. Lentement, il devient pâle ; glisse sur son fauteuil… Maurice Cazeneuve et Jacques Antoine le fixent sans rien dire. Une lueur d’inquiétude s’échappe de leurs regards. Jean-Hugues, livide, raccroche en disant :

  • Les filles se sont plantées ; dans un petit village, en Afrique du Sud ! Je n’ai pas plus de détails… Elles rappelleront…

C’est l’étonnement, l’accablement. La température a baissé de quelques degrés. L’euphorie est vite retombée.

Aussitôt, l’équipe se réunit pour envisager des solutions de secours. Dans son bureau voisin, Claude Hardy, l’homme qui a négocié avec Citroën, fixe sans rien dire son téléphone. Il réfléchit, la moustache en arrêt. En général, il ne s’extériorise pas. D’un geste lent et sûr, il saisit le combiné, appelle Citroën, les compagnies d’assurances et les compagnies aériennes. De sa voix calme et grave, il se lance alors dans une fantastique course contre la montre.

De leur côté, Pierre Godde et Pierre Balian, un autre avant-courrier, se sont enfermés dans la grande pièce tapissée de cartes. Ils « plan­chent » devant les masses jaunes de la péninsule Arabique et se demandent comment la traverser autrement que par l’Arabie Saoudite.

  • Et si on essayait le Yémen du Sud ou bien l’U.R.S.S. ; plus au nord ?

L’ambiance n’est plus au beau fixe. Il ne reste qu’une maigre consolation aux producteurs dépités : aller ce soir à ce cocktail prévu pour fêter l’inauguration de l’Hippopotames-Citroën, sur les Champs­Elysées.

Toute l’équipe s’y rend, sauf les deux avant-courriers, privés de désert. Une nouvelle fois, le téléphone sonne. Pierre Godde décroche, entend une voix faible, presque éteinte celle du caméraman Benoît Jacques.

  • Salut, Pierre… Tu sais, nous avons eu un accident de voiture… Pierre se félicite déjà que l’information circule aussi vite sur le terrain. Sûr de lui, il répond
  • Oui, oui, je sais…

Benoît, de son côté, s’étonne que les nouvelles aillent aussi vite

  • Comment, tu sais ?
  • Tu as des nouvelles des filles ?
  • Quoi… Qu’ont-elles, les filles ?..

Le quiproquo ne dure pas plus longtemps. Pierre Balian enfile son manteau et descend sur les Champs-Elysées. Il y a bien eu un deuxième accident ! La foule qui se serre sous les lustres dorés du restaurant l’empêche d’aller vite. Pierre se faufile entre les coupes de champagne et les petits fours, bouscule un directeur, salue un P.-D.G., trouve enfin Jean-Hugues Noël entre deux robes longues et lui lance sans prendre de gants :

  • Didier et Benoît se sont plantés !

C’est la consternation sous les lampions. Pour un départ, c’est un départ ! Georges Falconnet, directeur commercial chez Citroën, se fait rassurant :

  • Les ennuis, vous les avez eus tout de suite. Vous n’en aurez plus !

Et il demande aussitôt à Pierre Miranda, le directeur de la communication, d’en préparer trois autres. La soirée tourne court. Les producteurs s’interrogent. Roger Bourgeon, Jacques Antoine, au bord des larmes, se demandent où va l’émission. Les accidents, bien sûr, tout le monde y a pensé. Mais pas si vite, pas si tôt ! Il serait plus sain de les répartir au long des huit mois car, après tout, nous n’en sommes qu’au dixième jour !

Pierre Godde, triste, boucle sa valise et part à Pékin négocier le passage du Raid.

A deux heures du matin, Claude Hardy remonte les Champs­Elysées. Il a l’impression que tout vacille sous ses pieds.

« C’est la première étape, pense-t-il, ils n’arriveront pas jusqu’au bout. Le Raid va tomber à l’eau… »

Seul, il s’attable dans un petit restaurant et pleure.

A Lainsburg, nous avons éteint la lumière vers trois heures du matin. Ma jambe me fait mal. Dans l’obscurité silencieuse, je m’abandonne au jeu cruel de la mémoire qui fait danser mille visages amis.

2. Les vingt jours de Montlhéry

Février 1984 : neuf mois plus tôt, à Paris.

La lotte à l’américaine était bonne, ce jour-là. Roger Bourgeon m’avait donné rendez-vous dans un petit restaurant, près des Champs-Elysées, à côté des bureaux de Télé-Union.

J’ai une profonde admiration pour cet homme qui a mis en scène pendant huit ans la « Course autour du monde » sur Antenne 2, un concours de jeunes reporters inventé par Jacques Antoine. Cette mécanique parfaitement huilée a propulsé sans accrocs près de 70 « globe-trotters » dans une soixantaine de pays. Après y avoir participé en tant que candidat, j’étais devenu juré permanent, puis présentateur de l’émission sous l’impulsion de Roger Bourgeon. Il représente pour moi l’image que je me suis toujours faite d’un responsable de télévision : celle d’un homme qui accorde sa confiance à des jeunes et les pousse sur le devant de la scène.

Roger m’a toujours fait confiance. Au fil des années, nous avons tissé des liens qui nous ont unis bien au-delà de nos rendez-vous hebdoma­daires dans les studios de la rue Cognacq-Jay. Une des facettes de son grand professionnalisme reste cette façon unique qu’il a d’annoncer les projets à la veille de leur réalisation. Je savais ce jour-là que Roger, derrière son sourire discret, avait quelque chose d’important à me dire.

  • Didier, voilà ce qui se passe. La « Course » a vieilli. L’audience reste bonne, mais nous avons pensé que la formule était à revoir. Jacques Antoine a voulu conserver l’idée de faire tourner de jeunes reporters à travers le monde mais, cette fois-ci, ils ne vont plus se déplacer en avion…
  • Alors, comment ?
  • A la Course, vous atterrissiez dans les aéroports des grandes villes. Vous aviez souvent, par la force des choses, les mêmes sources d’information et parfois vous tourniez les mêmes sujets d’une année sur l’autre. D’où des répétitions dommageables. Jacques Antoine a voulu changer le moyen de trouver les reportages en mettant à la disposition des candidats des voitures, grâce auxquelles ils pourront s’éloigner des villes et tourner plutôt à la campagne, en brousse, dans les déserts. Cette formule devrait favoriser une grande diversité de sujets. De plus, c’est une première : jamais un véhicule n’a fait le tour du monde ! J’en étais resté presque sans voix.
  • Le tour du monde en voiture… c’est génial… c’est complètement génial!…
  • Oui, et nous avons pensé à toi pour être le rédacteur en chef de ce raid !
  • Encore plus génial!… Mais à quoi cela m’engage-t-il précisé­ment ?
  • Tu pars huit mois autour du monde pour encadrer l’équipe et présenter l’émission.

Un grand frisson traversa mon dos. C’était une belle histoire qui recommençait, me procurant déjà de grands vertiges, semblables à ceux que j’avais connus à la veille du départ de la Course autour du monde. L’impression que la vie bascule d’un seul coup dans un conte de fées, dans l’extra-normalité, dans l’extraordinaire. Des histoires qui n’arri­vent en général qu’aux autres, tant elles sont belles et irréelles. Avec l’étrange sentiment de ne pas mériter un tel cadeau, avec l’appréhen­sion de ne pas être à « la hauteur » et de décevoir. Même si ma décision était pratiquement prise — tout au moins sur le plan professionnel — je voulais en savoir plus.

  • Quel sera exactement mon rôle ?
  • Eh bien, voilà : chaque semaine, vous reliez une ville-étape à une autre ville, en parcourant une « bonne distance » variant de 800 à 2 000 kilomètres selon l’état de la route. Sur ce parcours libre, les concurrents tournent leurs sujets et toi, tu filmes le récit de cette étape, rassemblant les aventures de la semaine : présentation du pays traversé, le passage aux douanes, les incidents de parcours, les pannes, les histoires drôles et les rencontres.

Avant le départ, chaque équipage — car ils seront deux par voiture et par télévision — te remettra une feuille de route en te soumettant son sujet. Cela nous permettra d’éviter les doublons, comme à la Course. Tu rejoins le plus vite possible la ville-étape pour préparer l’émission que nous enregistrerons « en direct » une semaine avant la diffusion. Là, vous montez l’antenne, tu organises le plateau, les deux mécani­ciens contrôlent l’état des voitures et te permettent ainsi de donner les points de bonification. Enfin, le duplex avec Paris donnera l’occasion aux concurrents de présenter et défendre leurs films auprès des jurés installés dans un studio.

La lotte avait refroidi, sacrifiée au profit de la plus extraordinaire histoire de la télévision jamais entendue : un tour du monde en voiture ! Quel rêve!. cette idée devenait de plus en plus folle au fur et à mesure que Roger la développait et me donnait l’envie d’en savoir encore un peu plus :

  • Quel genre de pays traverserons-nous ?
  • Entre vingt et vingt-cinq ! Vous parcourrez l’Afrique, l’Asie et les Amériques. Départ du cap de Bonne-Espérance, remontée du continent africain par l’est avec, pour le moment, une incertitude du côté de la Corne de l’Afrique. La péninsule Arabique. Un saut au-dessus de l’Iran et de l’Afghanistan pour les raisons que tu sais ; l’Inde, le Népal et un grand moment : nous devrions pouvoir traverser la Chine. Mais les négociations sont difficiles. Ensuite, la descente des Amériques, du Nord au Sud : Alaska, Canada, Etats-Unis, Mexique ; un saut en Amérique centrale, puis une véritable expédition jusqu’en Terre de Feu par le côté ouest, c’est-à-dire par la cordillère des Andes. En bas, vous toucherez du doigt le cap Horn !

Le serveur avait remporté la lotte aux cuisines, un peu déçu, sans avoir compris que j’avais déjà quitté son restaurant pour rejoindre les cieux embrasés des âmes vagabondes.

  • Tout cela est encore au conditionnel ! avait conclu Roger Bourgeon.

J’avais remonté les Champs-Élysées en titubant de joie. Bien entendu, rien n’était encore sûr, mais beaucoup avait été fait.

Le monde s’est révélé d’une incroyable complexité aux trois avant-courriers chargés depuis des mois de le découper dans tous les sens pour étudier l’itinéraire de notre raid. Jamais autant accessible, suréquipé d’aéroports, transpercé de routes et d’autoroutes, le globe est sans doute rarement apparu aussi fermé qu’aujourd’hui.

Les guerres de frontières, les conflits régionaux, les luttes tribales, les pillards et les rançonneurs, les chrétiens et les musulmans, les militaires et les révolutionnaires, les Etats amis et leurs ennemis qui sont les ennemis de nos alliés et réciproquement, la folie des pouvoirs et la griserie des conquêtes ont rendu impraticables un grand nombre d’axes routiers. Nos trois avant-courriers, Guy Garibaldi, Pierre Godde et Pierre Balian, ont découvert qu’il était encore préférable d’affronter la neige, le vent, le sable, les tremblements de terre, les volcans, les glissements de terrain, les raz de marée et les typhons que les ministres médaillés issus de révolutions fantoches, passant comme des étoiles filantes au firmament des présidences usurpées.

Comment prévoir que tel passage négocié aujourd’hui sera valable dans cinq mois, quand un coup d’Etat aura transformé votre ministre de l’Information en un prisonnier anonyme ou en gardien de musées ?

Comment prévoir que telle zone frontalière calme aujourd’hui ne sera pas en ébullition le jour J et que tel passage ne sera pas rendu impraticable par une saison des pluies plus longue que prévu ?

Comment faire dévier le Raid dans ces cas-là, quelle solution de secours envisager, quel itinéraire bis improviser lorsque nos sept voitures seront en arrêt devant un précipice ou des barbelés fraîche­ment repeints ?

Comment se faufiler en Ogaden, en Amérique centrale, en Afrique du Sud ou au Chili, tout en conservant notre liberté de mouvement et de pensée ?

Ces pays et ces situations ont usé des dizaines de paires de chaussures, faisant régulièrement monter l’adrénaline de nos trois avant-courriers à des niveaux historiques.

De son arrière-grand-oncle Giuseppe Garibaldi, Guy n’a gardé ni la barbe ni le large chapeau, mais un goût immodéré pour les voyages. Lui n’organise pas « l’expédition des Mille » ni celle des « Chemises rouges », mais plutôt « l’aventure des quinze » à travers le monde.

Dès le mois de janvier, il s’était envolé pour établir les premiers contacts avec les autorités sud-africaines. Un jour à Pretoria, un autre à Johannesburg, deux au Cap. Pour Guy, tout avait été difficile : il n’avait aucune référence, aucune cassette à montrer. Le Raid n’existait que sur le papier. C’était un projet de quelques feuillets et non une émission qui avait déjà fait ses preuves. Ses interlocuteurs s’étaient montrés méfiants dès le départ. Cette histoire de voitures chargées de caméras et de magnétoscopes les intriguait quelque peu. N’était-ce pas tout simplement une nouvelle forme d’espionnage en règle ?

  • Si votre intérêt principal est de parler de l’apartheid, cela ne nous passionne pas !

La réflexion avait donné le ton de ce que seraient ces dix-huit mois de pourparlers, négociations, réunions, de Harare à Santiago, de Vancou­ver à Pékin, de Buenos Aires à Bombay. Guy et les deux Pierre devraient faire accepter le plus audacieux des paris aux gouvernements les plus divers, aux régimes les plus opposés.

La deuxième difficulté avait été de trouver une voiture capable d’avaler les pistes du monde entier.

Guy avait contacté Renault puis Peugeot, pour leur expliquer ce « vague projet ». « Oui, avait-on dit, mais revenez nous voir quand vous en saurez un peu plus. »

Claude Hardy, de son côté, avait appelé Citroën, leur demandant avec une certaine angoisse dans la voix s’ils avaient un 4 x 4. Le service des Relations publiques, informé en premier, avait transmis la proposition aux personnes intéressées, mais la réponse ne s’était pas révélée encourageante. « Les véhicules dont nous disposons ne corres­pondent pas à vos souhaits… » Retour à la case départ.

Entre-temps, le dossier avait atterri sur un bureau, au premier étage de la maison Citroën. Celui de M. Pierre Miranda, directeur de la Communication et de la Promotion. Il avait feuilleté le rapport en le lisant de près, avant de le reposer et de dire : « L’idée est bonne ; c’est le style de la Maison… » L’homme était resté calme, mais ses yeux brillaient déjà à la pensée de voir « ses » voitures sillonner les routes de la planète. L’espace d’un instant, il s’était remémoré les incroyables péripéties des chenillettes Citroën dans la « Croisière jaune », portées pièce par pièce sur les pentes de l’Himalaya, en 1932. D’un seul coup, notre projet lui avait semblé aussi fou, aussi fantastique dans son esprit. Pierre Miranda s’était dit qu’il allait tout faire pour le favoriser. A partir de ce moment, le Raid s’est trouvé entre les mains d’un seul homme, déterminé, convaincu. Pour lui, le vrai problème restait celui de la technique. Au service Compétitions, on s’étonnait de cet engouement soudain pour le 4 x 4. Les spécialistes pensaient que ce tour du monde pouvait se faire avec des voitures « normales ». C’était mal connaître l’entêtement légendaire de Jean-Hugues Noël, directeur Je production à Télé-Union. A lui seul, ce jeune homme (un ancien de .a Course) ferait admettre à un égyptologue que les Pyramides se trouvent à Shanghai !

Derrière son bureau, Jean-Hugues n’arrêtait pas de répéter : « Je veux des 4 x 4 ! Nous faisons une émission de télévision ! C’est une question d’image, de « look », dont nous sommes responsables ! Citroën doit uniquement s’occuper de la technique ! » En février 1984,le feu vert avait été donné. Aussitôt, on avait élaboré les budgets, imaginé une ligne, pensé à la sécurité, car la jeunesse des futurs conducteurs ne rassurait pas vraiment les responsables… On s’était même heurté aux premiers problèmes. Un jour, Claude Hardy avait appelé Bernard Cheviron, chargé des « opérations spéciales » chez Citroën, donc de ce projet.

  • Mon cher ami, je tiens à vous préciser que, travaillant sur une chaîne de télévision nationale, nous ne pouvons pas laisser les chevrons ni le mot Citroën sur vos voitures ; nous sommes bien d’accord ?

A l’autre bout de la ligne, c’est le silence. Bernard Cheviron est étonné qu’on lui refuse le droit de reconnaître entre mille ses voitures. Il ne répond rien sur le moment, et transmet à Pierre Miranda qui, lui, répond :

  • Pas de chevrons, pas d’émission !

Le verdict était tombé comme un couperet, mettant en ébullition les directions et les directoires des établissements concernés. Chez Citroën, on y rappelait avec insistance que « les chevrons, c’est indispensable » ; à Télé-Union, le P.-D.G., Maurice Cazeneuve, rouge de colère, laissait entendre à qui voulait l’écouter que « s’il fallait qu’il y ait des chevrons, il y aurait des chevrons » !…

Une heure après, Pierre Miranda avait remarqué un bout de papier sur son bureau, contenant ce message exquis « Il y aura des chevrons. »

Au même moment, des gens avertis des bienfaits de l’image télévisuelle décidaient que le treuil serait fixé à l’arrière du véhicule et non à l’avant… parce qu’il aurait pu masquer… les chevrons !

Les problèmes essentiels étant réglés, l’aventure pouvait commen­cer. Claude Hardy avait remis à la société constructrice un cahier des charges. Il fallait un véhicule léger, avec un minimum de garde au sol, capable de circuler sur les cailloux, le macadam ou le sable. Sans oublier un coffrage étanche pour y ranger le matériel vidéo, les lampes et les micros. Enfin, un groupe électrogène pouvant recharger batteries et accumulateurs. Le « look » si cher à Jean-Hugues n’était pas négligé : pose de pare-buffles, grilles de désensablement, phares de poursuite, treuils de remorquage.. à l’arrière. Le tout accompagné de bouteilles Thermos, d’une balise de sécurité et de mouchards.

Devant cette avalanche de « contraintes », les responsables de Citroën n’avaient vu qu’une solution. Il fallait transformer un modèle existant : celui de la Visa « mille pistes » dont l’allure générale se rapprochait sensiblement de ce que cherchaient les « créateurs » des Champs-Elysées.

Cette opération avait été confiée à la société Heuliez. A elle revenait la charge d’aménager une « série limitée » de quatorze véhicules. Pourquoi quatorze et non sept ? Parce que, le Raid n’étant pas continu d’une extrémité à une autre, il fallait envisager un certain nombre de transferts aériens entre les continents. Devant sa calculette, Jean-Hugues Noël n’avait pas tardé à sentir quelques sueurs quasi tropicales lui glacer le dos. Le transport des voitures par avion-cargo aurait coûté une véritable fortune et présenté des risques de retard. Le budget de Télé-Union n’étant pas sans limites, Jean-Hugues avait eu — une nouvelle fois — une idée lumineuse. Il reviendrait nettement moins cher de construire et d’acheter deux lots de sept voitures que l’on acheminerait en alternance par voie maritime. Un lot pour l’Afrique et l’Amérique du Nord ; un autre pour l’Inde et l’Amérique latine.

Ces « Visa », Télé-Union ne les avait voulues ni « voitures de course » ni « bêtes de concours ». Du 11 au 18 septembre 1984, la série limitée avait été construite dans les ateliers du service Prévente de M. Podtvin et de son équipe, à Nanterre.

La fabrication s’était transformée en un marathon couru jour et nuit par un électricien, un carrossier, un motoriste et un responsable de la finition. Chacun d’eux n’avait eu qu’une petite semaine pour mettre au point quatre véhicules. Dans un ballet fantastiquement bien réglé, les mécaniciens avaient choisi un moteur « pauvre » de 62 chevaux, renforcé les suspensions, protégé de plaques les réservoirs de cent litres, vissé les arceaux de sécurité, arrimé les malles sur le toit, vérifié le système antivol. Il leur a fallu « apprendre » les voitures, évaluer l’outillage, envisager un certain nombre de pièces de rechange pour huit mois de délire. Ces passionnés n’avaient ménagé aucun effort pour sortir dans les délais quatorze voitures rutilantes, prêtes à bondir. Des voitures qu’ils ne conduiraient jamais, mais les feraient rêver pendant tout un hiver.

La caravane du Raid se composerait ainsi :

— Cinq Visa aux couleurs des télévisions francophones : Antenne 2, Radio Canada, Télévision Suisse Romande, R.T.L. Télévision, Télé-Monte-Carlo.

A bord de chacune d’elles, un équipage de deux concurrents par pays, choisis par les télévisions.

  • Deux Visa d’encadrement. Dans la première, un cameraman et moi. Dans la seconde, appelée « voiture d’assistance rapide », un mécanicien (choisi par Citroën) et un photographe.
  • Enfin, un camion de dépannage chargé de pièces détachées. Un véritable « bijou » du tout-terrain nommé Pinzgauer, amoureusement préparé et équipé par M. Clateau, spécialiste de l’aménagement des véhicules d’assistance aux rallyes. Il avait doublé les suspensions, supprimé la climatisation et surtout boulonné toutes les pièces à l’intérieur du camion 6 x 6. A son bord, prendraient place un deuxième mécanicien et l’ingénieur du son.

La troisième question qui s’était posée aux organisateurs de l’émis­sion était de savoir quel choix opérer entre le super huit et la vidéo ? Depuis huit ans, le film format « amateur » avait fait ses preuves à « La Course autour du monde ». Il présentait l’avantage d’être maniable, l’inconvénient de ne pouvoir être développé qu’à Paris, loin des yeux du cinéaste. Côté vidéo, quoi de neuf ? Sans aucun doute, l’expérience tentée il y a plusieurs mois à Saint-Malo par Jean-Jacques Parquier, l’un des producteurs de « La Chasse aux trésors » (également organisée par Télé-Union).

Il avait équipé le casque de Philippe de Dieuleveult d’une petite caméra V.H.S. dont le poids excédait à peine un kilo. Lorsque Philippe avait sauté en parachute, la caméra avait enregistré sans problèmes sa prodigieuse rencontre aérienne avec un autre parachutiste.

Le résultat ayant été probant, il avait enlevé aux professionnels leurs dernières réticences quant à l’utilisation de caméras vidéo amateurs. L’équipe du Raid, que les risques n’ont jamais effrayée, a donc opté pour la vidéo, sous l’Å“il averti de Jean-Michel Boussaguet, une « vieille connaissance ». C’est lui, en effet, qui a réalisé la Course depuis 1976, date de sa création.

Le grand intérêt de ce support, c’est que les candidats pourront visionner à chaque instant leurs images. Un contrôle permanent qui améliorera, personne n’en doute, la qualité des reportages, des plans de montage, du choix des musiques, et laissera les équipages plus responsables de leur travail. J.V.C., Thompson et Sony avaient proposé leur matériel. Seul J.V.C. a été retenu, pour leur fabrication qui apparaissait complète et aussi pour la maintenance suivie qu’ils nous proposaient pendant les huit mois. Il a été prévu deux équipe­ments complets de prise de vues dans chaque voiture, des éléments de secours dans le camion-atelier. Enfin, un entretien régulier du matériel par l’ingénieur du son aux villes-étapes. Malgré ces assurances les concessionnaires du monde entier ont été prévenus et Paris se tiendrait prêt à envoyer du matériel neuf, en cas de panne grave.

Pendant des semaines, Jean-Michel avait torturé le matériel pour en éprouver la solidité. Le coffre chaud de la voiture, c’était le désert de Somalie ; la poussière du terrain vague, c’étaient les pistes de Bolivie ; les glaçons du réfrigérateur, c’étaient les neiges de l’Alaska. Il avait traîné, jeté, abandonné sa caméra aux éléments déchaînés de la région parisienne et revenait de chacune de ses expériences en disant : « C’est curieux, elle tient vraiment le coup ! »

Ces huit mois de bourlingue vont constituer un fantastique banc d’essai pour les caméras vidéo, riche d’enseignements à bien des égards.

Mais personne aujourd’hui n’est capable d’établir le moindre pronos­tic sur leurs chances de résister aux assauts multiples du sable, de la chaleur, du froid, de la boue, de l’humidité, de la sécheresse.

De la même manière, personne ne peut évaluer sérieusement les risques encourus au cours d’une telle expédition. Il y a bien sûr les accidents, mais peut-être aussi les rançonnements, les attaques, les vols. Voire les prises d’otages, comme l’a exprimé avec tact un journaliste d’un magazine de télévision, à quelques jours de notre départ, histoire de donner quelques idées à ceux qui n’en auraient pas…

Les ambassades, consulats, automobiles-clubs ont été prévenus ; la couverture générale du Raid étant réalisée par l’Union des assurances de Paris qui a mobilisé son réseau d’assistance à travers la planète en développant des trésors d’audace et de courage ! Enfin, suprême raffinement, chaque véhicule est équipé d’une balise de détresse SARSAT. En cas d’accident grave, le signal émis est capté par l’un des trois satellites survolant en permanence le globe avant d’être répercuté au Centre national des études spatiales de Toulouse. En quelques secondes, les observateurs peuvent détecter la position du véhicule —identifié grâce à un code — à quelques mètres près et déclencher l’alerte générale.

Nous vérifierons l’efficacité du système, dans de pénibles circons­tances…

Ces précautions — indispensables lorsqu’on lance dix jeunes sur les routes du monde — ne nous éloigneront jamais, ni de l’aventure, ni de l’imprévu.

Restait le principal : trouver les « acteurs » de cette pièce en trente actes. Au mois de février 1984, à la fin de la dernière émission de « La Course autour du monde » réunissant la plupart des globe-trotters qui en firent les beaux jours, Jacques Antoine était parti dans une de ces improvisations dont il a le secret, afin d’expliquer le but et les règles de ce « prochain raid ». A la suite de cette tirade exceptionnelle replaçant Molière au rang d’apprenti comédien, Roger Bourgeon avait lancé un appel aux jeunes de 18 à 25 ans, rêvant de participer au premier tour du monde automobile. Cinq mille candidats des cinq pays francophones avaient envoyé leurs dossiers d’inscription accompagnés d’un film réalisé par eux. Suivant une tradition bien établie, les curriculum vitae et les tests de l’arbre ont été scrupuleusement observés, les films disséqués, analysés, interprétés devant le Politburo des experts en cinématographie et psychologie appliquée. Puis les premiers « pré­sélectionnés » sont venus à Paris confesser leur perversion bizarre devant une douzaine d’examinateurs réunis au siège d’Antenne 2, avenue Montaigne, parmi lesquels Jacques Antoine, Roger Bourgeon, Jean-Michel Boussaguet, Antoine de La Garanderie et votre humble serviteur. L’interrogatoire prenait des formes variées. On y évoquait les couches-culottes, l’adolescence boutonneuse, les études ratées, les relations avec méchant papa et gentille maman, la première gifle et le dernier amour. Et puis, au même moment, nous commencions tous à pressentir la question qui brûlait les lèvres de Jacques Antoine. Une question qu’il posait systématiquement à chaque candidat vers la fin de l’entretien. Le regard souvent inquiet et fuyant, l’élève écoutait dans un silence éprouvant la terrible interrogation :

  • Imaginez que vous tombiez en panne à six cents kilomètres de Djibouti. Vous êtes en plein désert, sur une piste, seul avec votre coéquipier. Il n’y a rien à filmer, mais, quand je dis « rien », c’est vraiment rien. Pas un cactus, pas une paillote, pas un village. Le dé­sert. Comment vous y prenez-vous pour tourner votre film ?

La question était toujours suivie d’une réflexion sage, méthodique, lèvres serrées et respiration bloquée. Le candidat avait l’impression d’abattre sa dernière carte, ce qui n’était absolument pas le cas. Jacques Antoine voulait seulement tester les capacités de réaction et d’improvi­sation des uns et des autres puisque le Raid ouvrait ses portes aux films de fiction. Nous avons eu droit à toutes les réponses : « je fais une sieste », « je marche jusqu’au prochain village », « j’attends une voiture », « je répare », « je fais du stop »… Deux ou trois concurrents seulement nous répondirent qu’ils filmeraient d’abord la panne, et qu’ensuite ils essayeraient de bâtir une histoire autour de l’incident. En d’autres termes, ils se mettraient en scène « puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire »…

L’attente de la question, la question elle-même et les réponses avaient fini par provoquer à chaque fois un fou rire général. Je crois que l’audition de dizaines de candidats par jour commençait à rendre nos nerfs un peu fragiles.

Mais au cours du Raid, ce qui se passa réellement à six cents kilomètres de Djibouti n’eut rien à voir avec la fiction…

Après les entretiens, un certain nombre de prétendants furent retenus. On leur demanda de trouver et tourner un sujet dans des petites villes avoisinant Paris, choisies presque… par hasard.

C’est ainsi qu’un certain Roland Théron débarque à Melun, disposant de cinq jours pour jouer sa carrière. Cet animateur de radio rencontre aussitôt ses confrères, traîne dans les agences de presse et surtout dans les bars. Trois jours après, Roland découvre que Melun est la première ville de France pour l’escrime, grâce à son champion au fleuret : Youssef Hocine. De ces sélections en chaîne opérées simulta­nément dans les cinq pays francophones, émergent quatre candidats. Deux d’entre eux constitueront l’équipage partant, les deux autres resteront « en réserve » pour effectuer — le cas échéant — des remplacements. Mais, pour le moment, personne ne sait qui va partir et qui va rester. Le choix sera fait à l’issue d’un « stage-commando » de trois semaines durant lequel les héros vont s’affronter.

Le 1er octobre, vingt concurrents s’entassent dans la salle de réception du Centre de formation de la Prévention routière, à Montlhéry. Il pleut, le ciel est bas. Roger Bourgeon souhaite la bienvenue. Ambiance « badges » et dossiers d’inscription… Comme à la fac. Coups d’oeil, sourires complices ou gênés, questions maladroites qui tombent souvent mal, gestes gauches, paroles rares. Les loups ont de bonnes gueules, mais ils sont lâchés dans l’arène, sachant pertinem­ment que dans vingt jours un sur deux seulement prendra le volant pour la Terre de Feu. C’est grisant, fantastique et insupportable à la fois.

L’endroit est parfaitement « adapté » aux circonstances. L’anneau de vitesse pour briser le mur du son, les salles de conférences pour recevoir la bonne parole et les chambres individuelles… pour méditer, le ping-pong pour oublier et les murs tapissés de cartes pour y penser. Enfin, la pelouse pour… l’entraînement sportif !

Pendant trois semaines, nous nous sommes retirés dans ce « bun­ker », isolés des regards indiscrets, coupés du monde et de toutes relations pour être soumis à une formation spécialisée et à d’intenses expériences qui nous donnaient parfois l’allure de cobayes affolés.

Les voitures étaient prêtes maintenant, alignées devant nos salles de cours, encore un peu secrètes… Seuls quelques journalistes furent admis dans ce centre df_ti,,enu très spécial pour admirer les « monstres » et observer ceux qui se transformaient lentement en une nouvelle race, inconnue jusqu’à ce jour : la race des « raiders ». Le mot n’existe pas, inventons-le pour la cause !

D’un côté, les vingt candidats et les sept mécaniciens ; de l’autre, des professeurs, psychologue, réalisateur, producteur, avant-courriers, assistantes et secrétaires. Et puis, au milieu, une équipe-tampon : le photographe, le cameraman et moi, à la fois formateurs et formés puisque, nous aussi, nous devions prendre le volant.

Répartis en quatre groupes, nous avons entamé notre programme, sachant que dans un mois exactement, un avion nous arracherait de la France pour la Grande Aventure !

Chaque jour commençait à six heures du matin. De la fenêtre de ma chambre (plus grande que celle des raiders, mais c’est normal, car je suis le pion de service !), j’apercevais deux hommes en tenue de jogging : Michel Lefrançois et son adjoint, le sergent Allouche, Å“il de lynx, baskets brillantes ! Prêts pour la forme, pas pour les formes ! Tous deux faisaient partie du régiment de marche du Tchad et nous imposaient, après la séance de gymnastique, un bon petit cross de cinq kilomètres à travers les bois ! Une sélection, disons naturelle, dispersait au long des bosquets les fumeurs, les buveurs, les asthmatiques et les boiteux. Nous partions à vingt et revenions… en retard ! Entre une douche éclair et un café express, les groupes se formaient dès le retour.

Les premiers partaient avec Philippe ou Gérald Maissa, instructeurs de la Prévention routière, sur le circuit de Montlhéry. C’est là que j’ai senti pour la première fois la réalité de ce projet. J’avais du plaisir à caresser le volant de mes mains, à tester des pieds la course des pédales, à tendre l’oreille pour écouter le régime du moteur. Tout cela sentait bon l’aventure et les grands espaces ! Le look de la voiture me plaisait (merci Jean-Hugues !) : les arceaux de sécurité rembourrés, le gros réservoir de cent litres qui sentait déjà l’essence, le treuil qui sifflait de son bruit particulier. Derrière les pavés, la savane ; sous les feuilles jaunes, le bush ; après les pigeons, les autruches, et ce monde qui nous attendait et que nous allions dévorer pendant huit mois ! Le rêve ! Le rêve qu’on touchait enfin du doigt !

  • Ne t’emballe pas, Didier. Alors là, tu serres bien à gauche, le long de la ligne jaune; et tu sors de ton virage progressivement. O.K., allons-y !

J’avais le permis de conduire, mais je découvrais que je ne savais pas conduire. Avec Philippe, j’avalais les virages, avec Gérald, j’effaçais les courbes, le moteur ne souffrait plus et la route devenait au fil des jours un véritable plaisir. Devant leurs petites maisons style « Ile-de­France », les villageois regardaient ce curieux manège qui les avait pris pour cibles. Nous pataugions dans des gerbes de boue à leurs portes, dévalions des pentes détrempées au ras de leurs fenêtres et passions nos %-itesses au milieu de leurs salles à manger ! Plaisir éprouvé au même moment par les candidats. Seuls les Canadiens Robert et Francis, habitués aux boîtes automatiques, ont eu quelques difficultés avec les vitesses… tandis que le grand, l’immense Philippe Raymakers se demandait chaque matin comment faire entrer son gigantesque corps dans cette maison de poupée !

Les progrès étaient rapides, traduisant des envies brûlantes de partir très loin. Dans les gués artificiels, sur la tôle ondulée, dans les nids-de-poule, sur l’asphalte et dans les virages mouillés, les Visa commen­çaient à connaître des quarts d’heure difficiles. Cela sentait bon la comme et l’huile chaude !

  • Encore une série de virages, Francis ; et toi, Alexandre, recom­mence un freinage en ligne droite !

Les candidats s’observaient, s’appliquaient tout en plaisantant, donnant à l’ambiance un caractère faussement décontracté. Tout le monde savait que cette histoire finirait très mal. A l’autre extrémité du circuit, le groupe B faisait connaissance avec la curieuse expérience du professeur Richet. Un par un, les concurrents montaient dans sa voiture à l’intérieur de laquelle ils se trouvaient face à trois témoins lumineux : l’un à l’extrême gauche, le second devant, le troisième tout à fait à droite. Lorsqu’ils roulaient, un des témoins s’allumait et sonnait, de manière irrégulière, simulant un danger. Il fallait immédia­tement freiner*! Par ce test, le temps de réponse visuel et auditif était mesuré en centièmes de seconde. Le temps de réaction obtenu s’inscrivait sur un ordinateur auquel la voiture était reliée. Ensuite, les spécialistes établissaient la moyenne des réflexes. On appelle cela un « physiotest ». Sur d’invisibles carnets, toutes nos réactions étaient inscrites, codifiées, commentées ; et notées, pour façonner le « raider-type » de demain.

Le groupe C, lui, se rassemblait au premier étage, autour de notre réalisateur Jean-Michel Boussaguet. Un par un, les films de sélection des candidats ont été analysés, commentés — souvent à la baisse —, critiqués sans nuance et sans respect pour les « intellectuels de la quatrième génération » ! Jean-Michel essayait de communiquer sa passion de « l’Å“illeton » qui le « fait jouir » et lui avait rapporté bien des trophées pour ses images prises sur les cinq continents. Seuls les plans enregistrés par le Suisse Alain Margot l’avaient étonné : « Toi, tu es une sacrée pointure ! » lui avait dit « Jammy ». Il n’en avait pas fallu plus ce jour-là pour que les spéculations sur les chances de Margot embrasent en quelques secondes les couloirs conduisant de la cham­bre 1 à la chambre 20.

En guise de devoir, les concurrents devaient tourner un film en cinq plans, pour le lendemain matin ! Un exercice de style qui a sérieuse­ment perturbé la matière grise des cinéastes ! Chaque nuit, les couloirs si sinistres du centre se transformaient en studios et devenaient le théâtre d’histoires à dormir debout, dont l’épilogue se confondait souvent avec les premières lueurs de l’aube. On étranglait dans les salles de bains à grand renfort de ketchup, des ombres fantastiques dansaient sur les murs des caves, des poignards se découpaient cruellement sur les clartés blafardes de bougies ramollies, devant le regard éberlué du gardien, habitué depuis tant d’années au silence. Il devait se demander si Cinecitta ne venait pas d’ouvrir une succursale sous ses pieds et quel pouvait être le nom de cette troupe d’assassins en liberté. Quelle ambiance !

« Madame se meurt ! Madame est morte !… » Pour la troisième fois consécutive, le Canadien Robert Bourgoing venait de se mordre les moustaches en essayant d’articuler « à la française ». Fou rire général au sein du groupe D, animé par Roger Bourgeon ! C’est avec lui que, pendant des heures, les candidats ont appris comment respirer devant une caméra, comment écrire un texte sans faire de fautes, le lire, le présenter et surtout, comment improviser, en se sentant parfaitement à l’aise dans son corps et dans sa tête.

Quotidiennement, les groupes permutaient, chacun essayant de se sécuriser en posant des questions à ceux qui sortaient du A ou du B, fournissant en échange des informations sur la manière de réciter Bossuet ou de faire plaisir à « Monsieur Boussaguet ».

Au fil des jours et des soirées, l’ambiance devenait de plus en plus sympathique. Si l’on pouvait deviner des petites rivalités au sein d’une même équipe, par contre le groupe suisse apparaissait chaque jour plus uni. Aucune jalousie, un seul discours, jamais de critiques « dans le dos ». Une attitude soudée, complice, amicale, étonnante à voir dans de telles circonstances. Ailleurs, on s’observait mutuellement, parfois sans se faire de cadeaux.

Lorsqu’il était en forme, le patron du petit restaurant où nous mangions matin et soir sortait son bel accordéon. Il manquait toujours d’y coincer ses longues moustaches derrière lesquelles se cachait un air coquin. Dans une salle blanche de fumée, nous le poussions à jouer une fois encore le « Viva Espafia » qu’il rythmait de son pied martial devant nos troupes « d’élite » au repos. Pour quelques minutes, les angoisses des uns et des autres s’estompaient dans les airs nostalgiques de ce hussard mélomane qui prenait le Raid pour une course de vitesse et les sélections pour les fameux « trois jours » de l’armée. Une fois son show terminé, il passait dans les rangs et nous demandait, d’un ton royal .

  • Alors, la nourriture était bonne ?

Notre « oui » massif le rassurait. Il nous administrait ensuite un « bonsoir » énergique et nous repartions alors vers la salle de confé­rences.

L’avant-courrier Pierre Godde n’avait pas mâché ses mots, ce soir-là. Il revenait de son repérage en Somalie et présentait un tableau plutôt sombre de ce qu’il avait vécu, histoire de détecter les âmes sensibles et les « aventuriers bidon ».

  • Je vous préviens, ce qui nous attend dans la corne de l’Afrique sera très dur ! Il est probable que nous passions en Somalie. Nous aurons là-bas d’énormes problèmes : l’essence manque, nous nous déplacerons sans doute avec une escorte militaire, car le pays est en guerre, les pistes de sable sont infernales! Il y a notamment un passage redoutable entre Hargeisa, au nord, et Djibouti. 450 kilomètres d’enfer ! D’ailleurs, aucun tracé ne figure sur la carte. La chaleur est terrible : il faudra manger du sel pour éviter la déshydratation et dormir sur les toits des voitures, à cause des scorpions !…

Au fur et à mesure qu’il décrivait ce retour vers l’enfer, Pierre montrait des diapositives de plus en plus belles. J’ai observé ce soir-là, dans la serai-obscurité, vingt paires d’yeux écarquillés qui ne voyaient ni le sable, ni les guerriers, ni les scorpions, mais s’échappaient par les lucarnes dorées de ces bâtisses orientales, vers des horizons intacts. Des yeux que rien ne pourrait fermer.

Lorsque nous n’étions pas dans un des quatre groupes, nous allions assister à des cours « annexes ». Celui d’Annie Dulac, par exemple, spécialiste des maladies tropicales. Pendant de longues heures, elle nous enseignait les bases élémentaires du secourisme, puisque aucun docteur ne nous suivrait pendant huit mois. L’art et la manière de faire un garrot en cas de morsure de serpent ou comment allonger un blessé sur le sol. Après la pratique, la théorie fut accueillie avec des sourires discrets par les mauvais élèves revenus de tout même s’ils n’étaient jamais partis.

  • Ne vous baignez pas en eau trouble, n’utilisez que de l’eau bouillie, salez vos aliments pour éviter la déshydratation.

Il y eut aussi les assureurs et les représentants du C.N.E.S. de Toulouse pour nous apprendre le fonctionnement de la balise SAR­SAT. Un candidat, toujours anxieux, avait demandé :

  • Mais si nous faisons un tonneau et que les deux coéquipiers meurent, qui déclenchera la balise ?

Fou rire général qui trahissait les inquiétudes grandissantes des équipages, alors que nous approchions de la date fatidique du 20 octobre.

J’allais oublier sans doute le plus important. Dans un projet de cette dimension, nous pouvions avoir des données plus ou moins rationnelles nous permettant d’évaluer les riques « techniques » encourus : la résistance des caméras, la puissance des voitures, la qualité des liaisons téléphoniques.

Rien, par contre, ne nous permettait de dire si tel ou tel candidat pourrait cohabiter avec tel autre pendant huit mois, dans une petite voiture, sous la tente, dans la neige ou la chaleur, toujours dans des conditions difficiles et précaires. La dimension humaine de ce projet était, en fait, la grande inconnue et nous échappait complètement.

Nous avons appelé à notre secours un homme exceptionnel, pédago­gue et psychologue : Antoine de La Garanderie, dont la redoutable tâche a été de tester les capacités « matrimoniales » des futurs « époux » que nous allions marier pour huit mois. Une véritable radiographie ! Il était enfermé dans une petite salle, face à quatre concurrents, et tentait d’en sonder les âmes rebelles à longueur de journée.

Pour Antoine, les candidats allaient faire la connaissance de nou­veaux pays, de nouvelles civilisations ; mais ce qu’ils allaient découvrir avant tout, c’était l’esprit d’équipe et d’entraide. Il fallait leur expliquer qu’on pouvait être fondamentalement différent et pourtant s’entendre, à condition de connaître ses propres défauts, ceux de l’autre et de les accepter. Différents, mais complémentaires : « Un homme averti en vaut deux et deux hommes avertis font un homme ! » Ainsi avait parlé Antoine devant l’assemblée des justes.

Vendredi, 19 octobre 1984.

Ce soir-là, l’ambiance n’était pas terrible. Nous avions vécu trois semaines ensemble, du matin au soir, repas et soirées compris ; quand ce n’était pas la nuit avec ces tournages complètement hitchcockiens. Nous avions sympathisé, nous étions presque devenus des amis. Chaque candidat, quelque part dans sa tête, s’était imaginé sur la ligne départ. Tous avaient été vaccinés, tous avaient cherché des sujets, tous avaient reçu des conseils, des informations, regardé des cartes, lu des guides, écouté les anciens, préparé du matériel, prévenu sa famille que… peut-être… dans quinze jours… Peut-être… Peut-être seulement pour dix d’entre eux. Dix qu’il allait falloir choisir. Et le choix fut arbitraire parce qu’il fallut trier parmi les meilleurs. Tous — ou presque — correspondaient au profil que nous cherchions. Les regards avaient changé. Ils étaient devenus inquiets, profonds, porteurs d’une Détresse insoupçonnée jusque-là. Ce voyage, c’était leur rêve, peut-être .a chance de leur vie, leur espoir fou, le tournant, le métier, la carrière, qui sait ? Ce voyage, ils ne pouvaient pas ne pas en faire partie, car ils étaient formés maintenant. Ils étaient tous égaux, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi en éliminer un sur deux ? Quel était ce cirque, quelle était cette mascarade, ce grand échiquier dont ils devenaient soudain les dons ?

Les docteurs, le pédagogue, les instructeurs, le réalisateur, les producteurs et tous ceux qui avaient encadré l’équipe pendant le stage avaient consigné leurs observations dans un rapport. C’est sur celui-ci que se sont appuyés les responsables de chaque télévision pour prendre leurs décisions.

Samedi, 20 octobre 1984.

Je dois dire que je conserve un souvenir horrible de cette journée.

A l’aube, nous nous sommes réveillés, un peu fatigués par la fête pourtant triste de la veille. On s’était dit au revoir, ou adieu, ou rien du tout. Le coeur n’y était pas. On ne s’amuse pas une veille d’exécution.

La plupart des concurrents n’avaient pas fermé l’Å“il de la nuit. C’était aujourd’hui qu’ils allaient savoir. Imaginez l’ambiance. Le café n’était pas bien passé, les têtes semblaient lourdes à porter, les regards fuyaient. Tous s’étaient réunis en silence dans la salle du bas et attendaient, comme des inculpés, le verdict. Instants durs, à l’image de la vie qui vous désigne du doigt. Alors, interpellé, vous vous levez, les yeux étonnés, et vous dites à voix basse : « Moi ? » sans avoir l’air d’y croire. Les responsables des télévisions francophones étaient venus choisir « leur » équipe. Un par un, les candidats ont été convoqués dans une salle, de laquelle ils ressortaient en hurlant de joie et en embrassant les camarades en sursis ; ou en allant dans un coin pour pleurer, avec une tristesse infinie. Les sélectionnés restaient pudiques devant ceux qui restaient, leur glissant un mot d’amitié, un sourire gêné, une parole douce qui faisait quand même mal.

En 1976, je m’étais présenté aux premières sélections de la Course autour du monde, dont j’avais été éliminé à la veille de l’ultime épreuve. Pour avoir vécu cette expérience, je devinais ce qu’ils pouvaient ressentir à ce moment-là. D’abord, une terrible injustice : l’impression d’avoir été quelque part victime d’un complot et, ensuite, celle de ne pas avoir été à la hauteur, d’être arrivé trop tôt, ou trop tard, de ne pas avoir été suffisamment prêt. En tout cas, la certitude d’avoir une revanche à prendre non sur les autres, mais sur soi-même. L’année suivante, j’avais été sélectionné dès la première épreuve. je voulais vraiment raconter cet exemple aux exclus de cette année pour leur redonner confiance, pour leur dire que rien n’était jamais joué et qu’il fallait se nourrir de l’échec pour appeler le succès. Etre parmi les vingt présélectionnés, c’était déjà formidable et il n’y avait aucune raison de rougir pour avoir été éliminé à la dernière étape. Le cas le plus pénible fut celui de jean-Yves Cauchard qui avait passé toutes les épreuves avec brio. Tous les candidats le donnaient partant. Mais jean-Yves voyait mal d’un Å“il. Les médecins ont signalé l’infirmité aux producteurs qui ont préféré ne pas prendre de risques et refusé sa sélection. Il s’est effondré, en larmes. Nous avons tous eu l’impression que quelque chose de formidablement injuste le condamnait à rester en France.

Tristes et nostalgiques, souriants pour la photo, les éliminés sont repartis chez eux, avec le fragile espoir de venir effectuer quelques remplacements, puisqu’ils formaient désormais une partie des équipes de réserve.

Les autres, élus pour la grande aventure, sont partis ouvrir de grandes bouteilles de champagne, fermer de petites valises et embrasser papa, maman, le canari et le chien.

Avant toutes choses, laissez-moi vous présenter le fleuron de la Francophonie jeune et dynamique.

Pour Antenne 2, Roland Théron, originaire de La Chapelle-en-Vercors. Il est né avec une boucle d’oreille et des cheveux coiffés par un peigne à six dents. A 24 ans, il anime une radio locale, descend dans les profondeurs pour y pratiquer la spéléologie, remonte en surface pour le ski, la varappe et le Raid. Son petit copain Laurent Chomel a un an de moins, pas de boucle d’oreille mais un foulard, signe distinctif des comédiens passionnés de théâtre.

Pour le Canada (S.R.C.) : Robert Bourgoing, 22 ans, facilement reconnaissable derrière sa moustache noire et son teint légèrement basané, suspect pour un Québécois… Aux plaintes et aux jugements qu’il étudie du matin au soir, sur les bancs de la faculté de droit de Montréal, il préfère les complaintes, les chants, la musique des ensembles vocaux qu’il accompagne au piano.

A ses côtés, le benjamin de l’équipe : Francis Lévesque, 21 ans, amateur de photos, cinéma et voyages. Sa chevelure rousse se balade souvent sur les rives du fleuve le plus célèbre de l’Est canadien : « Il y a un peu de Saint-Laurent qui coule dans les veines des Québécois », dit-i religieusement avec son air de sacristain défroqué.

Côté R.T.L., on dirait que les Belges ont été sélectionnés pour leur :aille, leur stature, leur masse. Entre Philippe Raymakers et moi, il y a une différence de quelques degrés. Là-haut, je suis sûr que sa tête est plus au frais que la mienne, si basse sur cette terre… Tout petit, il était déjà grand lorsqu’on le promenait sur les quais du port d’Anvers. Du haut de son corps gigantesque, il a dominé ses études de grec et de latin, puis s’est transformé en ingénieur commercial pendant cinq ans, avant de se lancer dans l’import-export et le tour du monde à 24 ans.

Au même niveau, Serge Goriely, 21 ans, arrivé lui aussi à une certaine saturation après trois années passées à Solvay, une école célèbre dont les professeurs se sont juré de le transformer en ingénieur commercial. Alors, lorsque deux ingénieurs belges se rencontrent, que se passe-t-il ? Ils s’inscrivent aussitôt au Raid pour y former une équipe.

Il n’y a pas de commerciaux en Suisse, mais plutôt des artistes. Alexandre Bochatay, 23 ans, étudie la photographie dans le petit canton de Sion. Il parle vite, des ruelles, des bistrots, du voyage, des rencontres, surtout de son chien qui va lui manquer. Avant de partir, il a parié avec des copains qu’il ne se couperait pas les cheveux pendant toute la durée du Raid. A ses côtés, Alain Margot, né à Sainte-Croix, domicilié à Lausanne. Son débit de paroles est plus lent… puisqu’il bégaye. En le regardant, je me demande comment notre psychologue a pu associer deux êtres aussi différents et m’attends déjà à des pertes de synchronisation. Avec ses airs de « grand duduche » égaré, cet ancien étudiant à l’école des beaux-arts doit bien amuser les jeunes filles auxquelles il apprend la peinture à Lau-Lau-san-nne. Signes particu­liers : se repose dans un hamac, a impressionné Jean-Michel Boussa­guet par ses excellents cadrages. Avant de partir, Alain est déjà considéré comme le meilleur cameraman de la troupe.

Enfin, les filles de Télé-Monte-Carlo. Comme elles ne veulent pas de régime spécial par rapport aux garçons, je les place volontairement en dernier, pour leur donner de bonnes habitudes et manquer outrageuse­ment à la moindre des galanteries ! D’ailleurs, vues de loin, elles ressemblent plutôt à des garçons ! Leur détermination, leur volonté, leurs corps entiers mobilisés pour le grand choc frontal annoncent la Troisième Guerre mondiale. Il est évident qu’elles vont combattre, sans pitié, sans relâche, sans égard pour accéder aux plus hautes marches du podium et revendiquer la supériorité insurmontable du sexe dit « faible ».

Christine Demont a averti la Francophonie entière : « Nous sommes prêtes à tout pour faire d’excellents films. On va se donner à fond… » Cela promet ! Bien sûr, Christine va quitter Cassis, le soleil, la mer et surtout sa profession d’infirmière, ses malades, ses couloirs d’hôpitaux qu’elle connaît si bien. Mais qu’importe, elle a tellement rêvé devant sa télévision lorsqu’elle suivait les candidats de la Course autour du monde qu’elle ne peut aujourd’hui avoir le moindre regret. A 23 ans, la seule fille de la famille s’en va sur les routes du monde. Un comble pour l’entourage, une chance qui devait se présenter un jour ou l’autre pour Christine.

Même volonté chez sa consÅ“ur, Guilène Merland, 21 ans, originaire de Cagnes-sur-Mer. Pour s’inscrire au Raid, elle est descendue de son refuge perché à 2 000 mètres d’altitude, dans les Alpes du Sud. Là-haut, elle pratique de longues randonnées ; en bas, elle se passionne pour la photo, le dessin et le volley-ball. Ce rêve qui lui tombe sur la tête était attendu depuis longtemps. Il a propulsé Guilène dans la surenchère verbale :

  • C’est tellement incroyable ! fabuleux ! inimaginable ! On va vivre quelque chose d’extraordinaire!

Dans la sixième voiture, l’enthousiasme est le même. Benoît Jacques, le cameraman de l’équipe de production, est un « ancien » de la Course, cuvée 80. Il est devenu monteur des films de cette émission avant de postuler pour le Raid. Signes particuliers : aime le coca glacé, dit merci, même quand on ne lui demande rien, est tellement passionné par l’ordre et la propreté qu’il a mis de la moquette dans le cendrier de sa voiture.

A ses côtés, moi, un peu plus dispersé. Je m’essuie toujours les pieds avant de monter dans la voiture…

Dans le septième véhicule : le photographe Gauthier Fleuri, de l’agence Quatre H. Comme on ne lui demande « que » de photogra­phier, il en est devenu dyslexique et préfère se taire en dessinant des petits bonshommes sur son carnet de route. Il est accompagné d’un mécanicien : Jean-Pierre Coppens, sélectionné par Citroën. Avec sa petite moustache et ses yeux qui pétillent, il ressemble à un fennec. Pour couronner le tout, il est breton !

Enfin, le camion-atelier : à son bord, le deuxième mécanicien, René Raguenès, lui aussi originaire de ce petit coin de France qui résiste encore : l’Armorique ! Avec Jean-Pierre, il nous dépannera jusqu’à Katmandou.

Sur l’autre siège, Olivier Lemaître, l’ingénieur du son, foulard en bandoulière et tam-tam prêt à servir dans toutes les cases d’Afrique et de Navarre !

Quelle équipe !

Les dés étaient jetés. Très vite, le centre s’est vidé de ses occupants. Dans quinze jours, c’était le départ.

Je suis rentré chez moi, après trois semaines d’isolement et avant huit mois de voyage.

Pour embrasser mes deux femmes.

3. Les enfants de Vasco de Gama

Je répondrai à la question avant que vous ne la posiez. Un homme marié, père d’un enfant, peut-il abandonner sa petite famille pendant une période aussi longue ?

Je l’avoue, je n’ai jamais pu dire non à l’aventure. Avais-je vraiment le choix puisque la clinique où je suis né a fermé ses portes quelques jours à peine après ma naissance, me jetant prématurément sur les trottoirs de Compiègne, au milieu des couches et des bagages. Je venais de faire connaissance avec l’aventure, la vraie, celle qui vous fait quitter votre doux berceau pour aller vous user les fesses sur les pavés du monde.

Et puis, un peu plus tard, mon grand-père a continué à préparer le terrain, lorsque, avant de me coucher, il me racontait chaque soir les aventures de son « petit Claude » chez les Esquimaux du Grand Nord. Son jeune fils avait été un aventurier de la première heure, lorsqu’il avait quitté lui aussi le domicile familial pour aller consacrer son temps et sa vie aux populations ignorées des banquises. Pendant de longues minutes, j’écoutais sans rien dire ces belles histoires qui ancraient leur féerie sur les icebergs du Groenland ou du pôle Nord. Mon oncle débarquait dans des petits villages de bois, mangeait du phoque ou de la baleine, circulait à bord d’un kayak en peau, connaissait des familles entières d’Esquimaux ou de Lapons qui l’avaient adopté. Je rêvais et restais muet d’admiration devant ce garçon à l’âme généreuse qui se battait pour une cause, qui avait renoncé à tout pour défendre ces populations du bout du monde, avec juste une caméra, un peu de patience et beaucoup de courage. Et puis, invariablement, mon grand- père finissait ses récits par les dernières images qu’on avait eues de son fils : quelques morceaux de kayak calcinés, échoués sur les rives de la baie d’Hudson, au Canada. Claude Dumont-Desgoffe, le petit ethnolo­ gue qui promettait, avait disparu pour toujours au cours d’une expédition aux îles Belcher…

« Papiche », les larmes aux yeux, m’embrassait alors, éteignait la lumière, disant à demi-mots : « pauvre petit Claude… » ; et moi, je m’endormais en regrettant de n’avoir pas connu cet oncle dont je voulais tellement suivre l’exemple et la trace.

Très jeune, j’ai eu envie de faire comme lui ; de partir, de filmer, de rencontrer d’autres gens, de voir d’autres paysages et de revenir pour raconter et partager. Lui écrivait des livres et des articles, moi, je voulais filmer et passer mes images sur les écrans de la télévision. Cela me fascinait de plus en plus.

Alors, pour m’évader, pour voir ce qui se passait ailleurs, tous les moyens ont été bons : O.S. 2 aux Aciéries de Lorraine, guichetier dans les banques, laveur de voitures, je travaillais chaque été pour financer mes escapades en train. Grâce à la carte Inter-Rail, j’ai sillonné l’Europe entière, du cap Nord à la Grèce, de Budapest à Stockholm ; parcourant des milliers de kilomètres au ralenti sur les rives de l’Adriatique ou au cÅ“ur des forêts de Laponie. Au retour, je passais de longues soirées à monter et sonoriser mes récits de voyage grâce auxquels j’ai pu devenir « correspondant super 8 » d’Antenne 2 ( les correspondants pouvaient diffuser leurs films super 8 sur Antenne 2, à la « Télévision des téléspectateurs ») . J’étais fou de joie. Pour la première fois, je venais d’être « reconnu » par des professionnels de la télévision, ce qui m’avait donné une certaine fierté, mais aussi et surtout une motivation de plus en plus profonde pour repartir et voyager. Ce qui n’était au début qu’une distraction, un loisir, des vacances, devenait progressivement un projet, un programme, tournant souvent à une véritable obsession ! Je voulais tout arrêter, interrompre mes études, pour aller voir ailleurs ce qui se passait, pour apprendre ce qu’aucune école ne pourrait me révéler. Petit à petit, je découvrais que je préférais partir seul plutôt qu’en famille, rouler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, manger dans des bouis-bouis, dormir dans les aéroports ou les gares, me laver dans une rivière, lire à la lueur d’une lampe à pétrole, faire du stop au bord des pistes. Je découvrais le prix inestimable de l’éloigne­ment qui donne à chaque journée qui passe l’allure et le relief de la vraie vie. Ce monde-là, situé à des kilomètres de chez moi, me rendait la sécurité en me faisant connaître la peur, en me plongeant dans des villes inconnues en pleine nuit, en m’invitant chez des gens que je ne connaissais pas. J’aimais de plus en plus cet imprévu qui me forçait à réagir, à dominer mes sentiments premiers, à économiser, à prévoir et qui me mettait en face de la faim, de la soif, du sommeil, de la vraie fatigue, de la pauvreté, de la richesse, des Noirs et des Jaunes. En face de la différence. J’aimais de plus en plus ce vertige que donne l’inconnu sans jamais apporter de réponse à l’avance. Il commençait à me fasciner, m’entraînant dans sa spirale sans fin.

D’année en année, les voyages se sont succédé, multipliés, du Canada à l’U.R.S.S., de la Haute-Volta au Brésil, bousculant la moindre prévision, retardant des rencontres familiales, annulant des rendez-vous.

Et comme cela ne suffit pas pendant l’année, Marie-Odile et moi repartons à la moindre occasion, entre deux voyages, entre deux émissions, du Pérou au Portugal.

Je crois que ce n’est pas l’homme qui choisit l’aventure, mais l’aventure qui choisit l’homme. Sans prévenir, sans horaire, souvent sans précaution. Ainsi, j’ai dû m’envoler en Haïti dix jours après la naissance de ma fille Fanny ; ainsi, je m’apprête à m’absenter pendant presque un an pour réaliser mon deuxième tour du monde. Car mon choix est fait, en pleine connaissance de cause. Je pars, je quitte Marie- Odile et Fanny, sacrifiant temporairement ma famille à l’aventure. Ce n’est pas forcément un choix facile, car il n’est jamais évident de laisser ceux qu’on aime, ni un enfant qui commence à parler. Mais est-ce possible de vivre sans contradictions, est-ce possible de renoncer à une passion, à l’appel du vide quand il vient frapper à votre porte ?

Tout cela, Marie-Odile le sait. Elle l’accepte, malgré les multiples inconvénients et embarras que pose ce genre de séparation. Elle sait le bonheur qui est le mien ; je sais aussi qu’elle prend la distance nécessaire pour affronter cette aventure. Sans sa compréhension, rien n’aurait été possible ; et je l’en remercie du fond du cÅ“ur.

« J’écoutais Didier délirer comme un gosse, me réjouissant pour lui de ce grand voyage, le plus beau cadeau que l’on puisse jamais lui offrir. Je savais aussi que cette nouvelle aurait l’inéluctable effet de nous faire relier seules, à Fanny et à moi, le mois de novembre au mois de juin 1985. Lorsque le tour du monde a pris forme, une chose me paraissait alors plus difficile que tout : s’embrasser et se dire rendez-vous dans huit mois, à la maison ou à l’aéroport. Je cristallisais curieusement cette longue absence sur ce moment précis où je verrais Didier fermer une porte ou s’envoler.

  • Ce moment n’a pas existé. La disparition de mon frère Stanislas, quelques jours avant le départ, a fait éclater tous les jugements de valeur…
  • Didier, lui, reviendrait. Il avait encore plus de raisons que jamais de profiter à fond de la chance que d’autres n’avaient pas eue.
  • Nous nous sommes quittés le jour de l’enterrement de Stanislas, parti pour toujours à l’âge de 34 ans. »

Pendant ces deux semaines qui précèdent le départ, j’éprouve un vertige incroyable. Trop de questions restent sans réponse.

La technique d’abord : comment vont résister les petites caméras vidéo, les voitures, le matériel de liaison ?

L’équipe composée d’une vingtaine de personnes va-t-elle faire un tout ou y aura-t-il des frictions ? Serai-je amené à jouer le remorqueur des âmes en panne et le juge des conciliations quand l’énervement et la fatigue rendront insupportables une fenêtre ouverte ou des chaussettes sales ?

L’horaire prévu : les télévisions n’ont-elles pas vu trop grand en programmant (en France) une émission réalisée pour une bonne moitié par des amateurs, juste en face du sacro-saint film de 20 h 30 sur T.F.1 ?

Le défi lancé : irons-nous jusqu’à la Terre de Feu et de quelle manière ? Lorsque j’explique à Jacques Abouchar, mon voisin de bureau, que ce projet s’achèvera au mois de juin 1985, il trouve cela sensationnel mais ne manque pas d’en souligner la longueur : « Huit mois, c’est énorme… » me dit-il.

Et moi ? Serai-je à la hauteur pour mener toute cette équipe, pour faire tourner cette énorme machine et guider cette expédition du sud de l’Afrique au sud de l’Amérique ? Plus les jours passent, plus cela me semble une pure folie, à la limite de nos possibilités, donc exci­tant et motivant ! Un projet dans lequel je devine quelque chose de fragile quelque part, qui me fait demander — avec ravissement — comment cinq chaînes de télévision ont pu se lancer dans une telle aventure.

Merci, M. Desgraupes, pour ce courage et cette audace, rendant aux chaînes de télévision leur véritable vocation : celle de prendre des risques et d’innover.

Pour partir au Raid, je vais devoir quitter la rédaction pendant huit mois. Avec regret, car je m’y sens bien. Cette « aventure » a commencé en 1978, lorsque je suis revenu de la Course autour du monde et que Patrick Poivre d’Arvor, m’interviewant au journal de 20 heures, me demanda :

  • Et maintenant, Didier, que voulez-vous faire ?

J’avais sauté sur cette question comme un globe-trotter sur une caméra :

  • Maintenant ? J’aimerais bien vivre de mes reportages…

Aussitôt passé le générique de fin, j’avais été convoqué dans le bureau de Jean-Pierre Elkabbach. Je me souviendrai longtemps de la scène. Le directeur de l’Information m’a fait asseoir dans un grand fau­teuil (mes pieds ne touchaient pas terre), tandis que les journalistes ar­rivaient pour assister à la « conférence-critique » quotidienne, celle où ils viennent recevoir l’encens ou le plomb pour leur reportage du jour.

  • Félicitations pour votre place ! me dit J.-P. Elkabbach en souriant. Vous voulez travailler avec nous ?

Je sentis un frisson d’un millième de seconde me sillonner la colonne vertébrale. « Oui », avais-je répondu, presque sans voix.

  • Je vous engage tout de suite !

J’avais passé la nuit à appeler la famille, les copains, pour leur raconter cette histoire vraiment extraordinaire. Le lendemain matin, les problèmes avaient commencé, car je n’avais pas la carte de presse, et que, pour l’obtenir, il fallait travailler ! La quadrature du cercle dont Louis Bériot nous avait sortis en disant :

  • Ces jeunes ont fait leurs preuves. Mettons-les à l’essai et nous les engagerons après, ce qui leur permettra d’avoir la carte.

Je dis « nous », car nous étions trois dans ce cas : Philippe de Dieuleveult , Jérôme Bony et moi.

D’abord cameraman, je fus engagé ensuite comme journaliste à l’émission « C’est la vie », aux côtés de Noël Mamère.

Pendant quatre ans, j’ai sillonné la France, au secours des consom­ mateurs éplorés et des riverains spoliés. Ce véritable « contre-pouvoir » basé sur l’assistance du réseau associatif nous faisait arriver avant les huissiers et les déménageurs en tous genres. Les téléspectateurs n’hésitaient pas à menacer les ministères, semoncer les officiels en leur écrivant :

  • Attention ! Ce dossier est entre les mains de « C’est la vie » ! Régulièrement, ces mêmes ministres, préfets et maires se rappelaient à notre bon souvenir, avec des mots gentils et pressants à la fois, pour créer « le malaise »…

Je découvrais alors qu’il était plus difficile de parler du directeur départemental de l’Equipement que du chef de tribu perdu au fond de l’Amazonie.

Parallèlement, l’émission s’ouvrait sur le tiers monde, en tentant de soutenir des projets imaginés, réalisés et gérés par les autochtones. Des puits de Haute-Volta aux écoles d’Haïti, « C’est la vie » drainait des fleuves de lettres d’encouragement que nous emportions à la maison pour y répondre. Je trouvais que la télévision, quand elle était active, devenait un formidable outil de communication.

Enfin, chaque samedi, je présentais l’émission de « La Course autour du monde » avec, je dois le dire, des fourmis dans les jambes. Rio, le Colorado, le Tibet, la Chine, Honolulu et La Paz me faisaient toujours rêver. L’aventure, j’aimais bien la vivre directement, et non par procuration.

En 1982, j’intégrai le service de Politique étrangère d’Antenne 2. La sécheresse au Brésil, le prévoyage du pape en Haïti, le Burundi, le déplacement de Pierre Mauroy en Autriche m’éloignaient un peu plus de la France. Mais les images tournées par les télévisions étrangères, arrivant tous les jours par satellite rue Cognacq-Jay, m’y faisaient rester également. Je les commentais, rassemblant rapidement dépêches et informations diverses. Ce « livre d’images » que nous recevons quoti­ diennement est la parfaite illustration de ce que devient le métier de grand reporter : un métier de plus en plus « assis », privilégiant le commentaire « éclairé » à la description « sur le terrain ». De mon strapontin, j’ai vécu les bombardements de Beyrouth, le couvre-feu de Santiago, les inondations au Japon. Exercice de style très formateur, en ce qu’il exige un travail de synthèse sans faille. Ces images qui me faisaient rêver ne me faisaient pas voyager. Je me suis rendu compte que, depuis la Course autour du monde, je n’avais pas vécu quelque chose d’aussi fort, d’aussi intense. Cette impression de n’avoir à compter que sur soi, d’avancer sans savoir ce qui va se passer le lendemain, l’incertitude d’y arriver, les défis qu’on se lance, la volonté de les affronter, de les relever et de s’en lancer d’autres. Plus hauts, plus forts, plus durs. Tout cela avait fini par me manquer.

Plus que tout, il y avait cette solitude qui était devenue ma plus grande complice ; parce qu’elle me poussait dans des villes en pleine nuit, parce qu’elle m’attirait des amitiés fortes et émouvantes, parce qu’elle jouait avec la foule d’une manière subtile, parce qu’elle me

faisait dire oui quand j’avais envie de dire non, rester quand je voulais fuir, pleurer quand je voulais rire.

J’avais envie de recommencer, de renouveler le décor. De remettre les compteurs à zéro. Pour se prouver encore une fois qu’on existe et que la raison peut être déraisonnable. Je voulais avoir peur, car la peur me rendait la sécurité et me plongeait dans cet équilibre curieux que forment les amitiés d’un jour et les rencontres durables. Dans la cour d’Antenne 2, j’ai dit au revoir à mes amis. Les voitures blanches présentées à toute la presse étaient très belles ce soir-là.

Je commençais à les aimer.

Samedi 3 novembre 1984. — Aéroport de Roissy.

Ce matin, j’ai voulu voir une dernière fois mon bébé. Fanny dormait tranquillement, au fond de son lit, bien au chaud. Je ne suis pas très en forme. Préparer son sac pour huit mois, cela fait drôle. Les habits du Raid sont tout neufs et me donnent l’allure d’un écolier, au jour de la rentrée. Dehors, il fait froid.

A l’aéroport, tout le monde est là. D’abord les journalistes. Ensuite, les candidats, et puis Jacques Antoine qui mâchonne nerveusement sa pipe. Jean-Michel, Nouche, la « nounou » de la Course, fille de Roger Bourgeon, les mécaniciens, Bernard Cheviron, quelques candidats des équipes de réserve et les autres que je regarde sans voir, la gorge un peu prise. Le bruit des réacteurs couvre nos voix.

On se parle. Quelques conseils. Des mains dans le dos, autour des épaules. C’est fantastique. C’est émouvant. C’est le vrai départ. Je ne dis pas grand-chose. Je suis heureux et triste. J’ai horreur des adieux. Il faut partir maintenant. Il n’y a plus que cela qui compte. Sinon, je prends le premier taxi pour revoir Fanny et Marie-Odile. Et puis, non. Encore quelques minutes.

En face de moi, Jacques Antoine. Je sais toute la confiance qu’il met en moi. Lui aussi est anxieux. Mais il doit être fier. Fier d’avoir monté une pareille expédition. Tous ces sacs, toutes ces malles, les journalistes au milieu, ça a beaucoup de « gueule », ce départ. Pour décrisper l’atmosphère, Jacques dit soudain, en tordant la bouche :

  • J’en ai marre, ce sont toujours les mêmes cons qui restent

Les au revoir, les adieux, je ne sais plus, car tout est allé très vite. Quinze heures : les réacteurs déchirent le ciel.

Derrière moi, Roland Théron, de l’équipe d’Antenne 2, se penche vers un hublot. Sous sa chevelure bien rangée, il a l’air d’un premier communiant qui va voir les anges.

D’un seul coup d’Å“il panoramique, nous embrassons toute la capitale, apercevons la tour Eiffel et puis un rond, tout petit. Roland s’écrie : « Regardez ! C’est le circuit de Montlhéry ! » Ultime vision de la capitale et de ses alentours, embellie par une lumière d’automne rasante. Le Boeing 747 fend les premiers nuages et la France disparaît soudain derrière un rideau blanc.

Cette fois, ça y est ! Nous sommes partis. Roland n’en croit pas ses yeux. « C’est la première fois que je monte dans un avion de cette taille ! C’est complètement fou ! »… Le soleil se couche sur la Méditerranée. Peu à peu, le calme a gagné quelques visages rêveurs, étonnés, pensifs.

Les jambes s’allongent, les corps se détendent. Fatigués, mais disponibles pour l’aventure.

La nuit est tombée. Nous survolons maintenant l’Afrique. C’est l’excitation à bord ! Guilène de Télé-Monte-Carlo se sert déjà de ses cheveux blonds pour se faire inviter dans la cabine de pilotage. Elle en revient… éblouie ! « C’est fantastique ! » Dans l’obscurité, en bas, le fleuve Congo. Et les écoliers de réviser leur livre de géographie.

0 h 45 : l’avion descend et atterrit à Kinshasa, au Zaïre. A peine est-il arrêté que les candidats se précipitent sur la passerelle pour « humer » l’air ! En fait, il n’ y a pas d’air. Plutôt cette moiteur caractéristique des pays tropicaux qui colle à la peau.

De nouveau, nous décollons. Au petit matin, nous nous posons à Johannesburg. Premier choc avec l’Afrique du Sud. Les Blancs ne sont pas beaux. Les Noirs sont superbes. Ce n’est pas une caricature. C’est vrai. Nous attendons notre correspondance. Et c’est l’envol pour la ligne d’arrivée ; pardon, de départ ! Le Cap, tout en bas de l’Afrique !

Guilène descend la passerelle en retenant son souffle :

  • Cinq marches, quatre, trois, deux, une, zéro ! Hourrah !

Comme le premier pas sur la lune, mais elle ne saute pas ; comme le pape à ses arrivées, mais elle ne baise pas le sol. Émotion. Hurlements

joie. L’Afrique ! L’Afrique est là ! Sous nos pieds !

Guy Garibaldi, chemisette et lunettes noires, nous attend dans le hall

l’aéroport. Embrassades. Joie des retrouvailles. C’est lui qui a balisé — irieraire jusqu’au Kenya. Un grand gaillard jovial, nerveux, avec qui

me suis tout de suite senti très bien. L’émission est faite sur mesure — ir cette marionnette à ressorts qui scande à qui veut l’entendre :

Le programme avant tout ! » Guy est déjà venu ici plusieurs fois pour

repérer, contacter, louer des avions et des hélicoptères, obtenir les autorisations nécessaires. Une pile électrique. De la dynamite. Le matin mal rasé, sur le plateau de la télévision locale à midi, l’après-midi sur les pistes, le soir en smoking. Sourires en prime. Au fond de la brousse, il déniche encore des téléphones ! Très excité, il frappe l’air du poing en criant déjà aux « raiders » : « Allez-y ! Foncez ! » Ce à quoi Alexandre Bochatay lui répond aussitôt : « Arrête de mailler ! » Traduire : ne t’inquiète pas ! (Normal : il est Suisse !)

Puis c’est le déchargement du Boeing : 22 caméras, 22 magnéto­ scopes, dix magnétophones, trois cent cinquante mètres de fils électriques, des appareils photo, des tentes, des rations de survie, des médicaments, moustiquaires, gamelles, torches électriques. Au total, une tonne et demie de matériel.

Nous sautons dans la voiture tandis que les raiders suivent en bus. Pour Guy aussi, c’est le grand jour. Il lui a fallu des heures de négociation pour faire entrer le Raid ici. Une journaliste, à Paris, n’avait pas manqué de faire remarquer en pleine conférence de presse que nous partions d’un pays dont la politique prêtait à caution. Ce à quoi Jacques Antoine avait répondu : « Le bout de l’Afrique, c’est là ! et je ne peux pas le mettre ailleurs ! Avez-vous une autre solution ? » A ce jour, elle n’a toujours pas été trouvée.

Guy roule à gauche, parfaitement à l’aise, les fenêtres baissées. Il fait beau. Les rues sont propres. Presque trop propres.

— Tu sais, j’ai hésité pendant longtemps. Je voulais commencer par l’Amérique latine et finir en Afrique. Pour les sujets et les saisons, c’était mieux. On démarrait plus fort en Argentine et on évitait l’hiver austral. Mais je ne sais pas… C’est peut-être mieux de se roder ici, en Afrique.

Pour nous reposer un peu, Guy nous emmène sur une plage longeant la corniche, couverte de superbes maisons. Le spectacle est étonnant : des nudistes blancs s’y promènent, face à la mer. L’un d’eux coupe du bois, comme s’il venait d’échouer sur une île déserte. Alors, la fatigue aidant et le soleil tapant très fort, je me dis que nous sommes au premier jour de la Création, ou peut-être au dernier, quand les Blancs tenteront de quitter ce paradis artificiel et que le dernier bateau sera parti sans eux.

Notre arrivée à l’hôtel ne passe pas inaperçue. Les portiers entassent, rangent, dissimulent dans les coins et les recoins une soixantaine de malles.

Au cours de notre première conférence, Guy et moi donnons l’emploi du temps des prochaines journées : l’enregistrement de l’émission, les sujets à tourner, enfin le départ pour le Zimbabwe, à deux mille kilomètres au nord. Mais avant tout, dès demain matin, une visite au port pour récupérer nos voitures :

  • Vous aurez deux jours au maximum pour les équiper ! J’informe Paris de notre arrivée et retrouve le lit, après quarante-huit heures de marathon.

Lundi, 15 heures

Les containers sont alignés sur le quai du port. De leurs ventres ouverts sortent nos voitures. Belles, intactes, blanches sous le soleil blanc. Chaque équipier se précipite sur « son » véhicule, avec une joie non dissimulée.

  • C’est drôle ! dit Roland, la dernière fois qu’on les a vues, c’était à Montlhéry !

Pendant trois semaines, les Visa ont vogué sur l’eau, de Paris au Cap. Trois semaines durant lesquelles Claude Hardy n’avait pas vraiment bien dormi. Il m’a raconté plus tard qu’un capitaine de navire a le droit de délester la marchandise transportée, en cas de tempête, cette pratique étant autorisée par la législation, pour sauver le bateau !

Les journalistes montent sur des échelles, se couchent par terre et nous interviewent, en anglais, bien sûr

  • Où allez-vous ?
  • A la Terre de Feu!
  • Non ! Ce n’est pas possible !
  • Si, si ! je vous l’assure !
  • Combien de temps ?
  • Huit mois !
  • Sans blague !

Ultimes vérifications. Tout est là grilles de désensablement, jerricanes, phares de poursuite, ordinateurs de bord, roues de secours.

Retour en file africaine à l’hôtel où la foule vient regarder, le nez aux vitres. Méticuleusement, chaque équipage aménage, range, vérifie si le système d’alarme fonctionne, dans un concert anarchique de sirènes hurlantes !

Pendant ce temps, nous négocions avec Guy un hélicoptère pour survoler le cap de Bonne-Espérance, point de départ du Raid, et notre passage au coeur de la réserve d’animaux. Les jours deviennent de plus en plus courts. Les voitures, presque équipées, font l’objet d’attentions particulières. Chacun rivalise d’ingéniosité pour aménager son véhi­ cule : Benoît installe un filet sous le plafond, suspendu aux arceaux de sécurité, pour y mettre des fruits ; il coince des boîtes entre les plaques de protection du réservoir, visse et dévisse, soude et ressoude, gagne un centimètre sur chaque millimètre, concluant chaque victoire d’un large sourire. De son côté, Laurent colle un miroir sur la vitre arrière pour garder l’Å“il sur son foulard, tandis que Philippe fait d’infructueux essais pour reculer au maximum son siège.

Dehors, la ville du Cap étale sa richesse. Il est difficile de réaliser que nous sommes en Afrique. Ce pays est en effet le premier producteur d’or au monde et sa treizième puissance économique ! Les immeubles scintillent au soleil, les avenues sont larges, les boutiques luxueuses. L’argent coule à flots. Pas de cases ni de mil ; mais plutôt le style hot dogs et buildings ! L’Amérique. Une sorte « d’ Afrikaan way of life », avec air climatisé et résidences secondaires. Et le monde partagé des Blancs et des Noirs. Ici, les Blancs sont souvent servis, les Noirs souvent serveurs. Nous ne nous sentons pas toujours très à l’aise dans cette ville, ni le long de ces plages réservées aux uns, interdites aux autres. Mais je dois reconnaître que l’accueil est exceptionnel et que les nuances de la vie quotidienne s’accommodent fort mal des clichés surfaits que nous importons d’Occident. Un officiel me dit en souriant : « Vous voulez boycotter l’Afrique du Sud ? Commencez par arrêter de nous vendre des armes ! »

Vient déjà le jour de l’enregistrement. Je me lève dès cinq heures du matin, la gorge un peu serrée. Dehors, la rue est calme. Dans le ciel traînent encore quelques petits nuages. Le vent n’a pas l’air de souffler. Ce sera notre grande préoccupation d’aujourd’hui car je dois survoler le cap de Bonne-Espérance en hélicoptère. Sous ma douche, je répète mon texte, comme je le faisais avant mes examens de droit à Nancy : Vasco de Gama, le cap stratégique, Alexandre le Suisse, fils de restaurateur, Robert est musicien, Guilène n’est pas de Cassis mais de Cagnes et Fleuri Gauthier s’appelle Gauthier Fleuri.

Le convoi plutôt exceptionnel s’étire dans les rues désertes du Cap. C’est superbe. Avec Benoît, nous nous regardons, sans rien dire et descendons une soixantaine de kilomètres au sud de la ville, là où se trouve la dernière falaise.

Lorsque nous pénétrons dans la réserve naturelle de huit mille hectares entourant le cap, c’est un émerveillement . les autruches courent devant nos pare-buffles, les zèbres en croisent leurs rayures, les babouins sautent sur les capots, ce qui amuse particulièrement les Suisses Alexandre et Alain, tandis que les antilopes damalisques nous dédaignent du regard.

Le bout du monde est là, devant moi. Sauvage. Superbe. Intact. Je m’avance sur le promontoire qui domine la mer, là où se rejoignent l’océan Atlantique et l’océan Indien. C’est un rocher qui tombe sans prévenir dans un vide impressionnant, peuplé de cormorans planeurs, agité de vagues d’écume blanche. L’air emplit d’un seul coup les poumons. Devant la mer qui se soulève, j’ai envie de hurler ma joie et mon bonheur d’être là. Je pense alors à ces fous de Bartolomeo Dias et de Vasco de Gama. Il y a cinq siècles, ils avaient été les premiers à doubler ce promontoire, baptisé d’abord « cap des Tempêtes », puis « cap de Bonne-Espérance », ce qui est quand même plus présentable. Un cap devenu stratégique par la force des guerres. L’ouverture du canal de Suez en 1869 l’avait dépourvu de toute utilité ; mais la guerre des Six Jours en 1967 lui avait heureusement rendu la place primordiale qui était la sienne dans cette région australe. La plupart des bateaux passant d’un océan à l’autre ne manquent pas aujourd’hui de faire escale au Cap, pour le plus grand bonheur des Sud-Africains !

Un vent très fort souffle en haut de la falaise, ce qui donne des boutons à Olivier Lemaître, notre ingénieur du son. Le directeur de la réserve, un « remake » de Peter Ustinov, scrute les profondeurs des cieux avant d’annoncer le chiffre fatidique de 120 kilomètres à l’heure.

Inquiet, je regarde Guy :

  • Il faut absolument décoller, sinon le programme est foutu.

Si on ne voit pas le rocher du cap face à l’objectif, ce n’est pas la peine de venir ici !

Guy acquiesce. Les officiels sont sceptiques, très sceptiques.

Nos sept voitures et le camion surplombent l’océan. Après une longue discussion avec le pilote, nous décollons. Je dois en effet ouvrir l’antenne du haut de l’hélicoptère, en découvrant le cap de Bonne- Espérance. Pour cela, nous devons aller au large, là où les vents ne se brisent sur aucun obstacle. Le pilote est un as. L’engin est ballotté dans tous les sens, mais il tient bon. Devant nous, l’incroyable spectacle : l’océan, la falaise, la brume et, d’en haut, nos voitures blanches comme des cormorans avant de prendre leur envol.

Ça bouge. C’est grand. C’est génial. C’est impressionnant ! Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro : à toi, Didier !

  • Bonjour Paris ! Ici, le cap de Bonne-Espérance ! Nous sommes à dix mille kilomètres de Paris, à quatre mille kilomètres au sud de l’Equateur. Nous vous invitons à participer à un rêve, à un événement ! Pour la première fois, des automobiles vont tenter de relier les deux pointes extrêmes de la planète !

Dans un bouquet de turbulences, le Raid est lancé. Christine et Guilène, Alexandre et Alain, Philippe et Serge, Francis et Robert, Roland et Laurent, Jean-Pierre, René, Gauthier, Olivier, Benoît, Guy nous dévalons la pente qui se jette vers le continent africain, à grand renfort de coups de klaxon. Un continent que nous allons remonter du sud au nord pendant plus de deux mois.

Quelques vues à flanc de corniches pour le générique et les feuilles de route atterrissent déjà sur mon capot : les Suisses restent au Cap, les filles vont à Johannesburg, les autres se répartissent sur les routes bitumées avec la même envie d’avaler le monde d’un seul coup.

Dans quelques heures, deux des Visa auront achevé leur tour du monde dans un fracas de tôle et d’acier.

4. Allô, Paris ?  Ici, le lac Kariba !

Mercredi, 14 novembre 1984 — Lainsburg.

Réagir. Il faut vite réagir. Je me suis endormi il y a quelques heures seulement. Les pansements sont devenus rouges pendant la nuit. Je suis complètement dans le brouillard. Ce qui s’est passé hier, j’ai l’impression que c’est un cauchemar, qu’il est encore temps de tout recommencer, sur de nouvelles bases. Il faut que j’appelle Marie-Odile avant qu’elle ne l’apprenne

  • Allô… eh bien… voilà… Nous avons eu un petit accrochage. Il n’y a rien de grave, tu le vois bien, puisque je te parle. Comment va mon bébé ?

Marie-Odile qui en a vu d’autres ne s’affole pas et réagit calmement. Après, c’est une suite ininterrompue de coups de téléphone à la compagnie d’assurances, au bureau de Télé-Union, où l’on s’active, à Bloemfontein un peu plus haut pour parler avec les filles. Benoît prend Une nouvelle fois sa caméra pour filmer la voiture en plein jour. Elle est dans un garage, au fond de la petite cour de l’hôtel, un peu seule et .risse…

Ma jambe me fait mal. Je boite. Sous un soleil déjà chaud, je me rends au poste de police, tellement heureux de pouvoir marcher, tandis que Jean-Pierre appelle Le Cap pour essayer de louer deux voitures. Au commissariat, le sergent établit le rapport de l’accident. Derrière lui, un grand panneau recouvert d’une centaine de photographies masque complètement le mur. Des chocs épouvantables, camions retournés, voitures aplaties, cadavres en sang. Une série de documents horribles à regarder. Sur une photo, on aperçoit même une jambe noire arrachée, seule sur la route. Je risque une question, en en devinant la réponse :

  • Tout cela est arrivé sur cette route, sergent ?

D’un ton blasé, monocorde, il me répond, sans lever les yeux

  • Oui, dans le secteur. C’est un endroit très dangereux… La ligne droite, c’est monotone ; alors, beaucoup de conducteurs s’endorment…

Je n’en reviens pas. Tout cela me fait soudain très peur. Dans quoi nous sommes-nous lancés ?

L’après-midi, nous récupérons : une roue ici, une boîte-là, les piles, le groupe électrogène. Seul notre petit appareil photo appelé « barou­ deur » a résisté, coincé entre le volant, les arceaux et les pédales écrasées !

A Paris, Citroën, les douanes, l’aéroport, la compagnie d’assurances et toute l’équipe de Télé-Union, Claude Hardy en tête, sont en train de gagner une superbe bataille. Le soir même, un avion avale dans sa soute deux nouveaux véhicules.

A dix-neuf heures, deux voitures de location arrivent à Lainsburg. Aussitôt, nous effectuons le transfert des bagages car il faut aller vite maintenant. Je suis censé précéder les candidats ; or, depuis quelques jours, je ne fais que les suivre, et je n’aime pas cela !

A dix-huit heures, nous partons, saluons notre hôtelier qui a encore du mal à tout comprendre, et nous lançons sur cette route que je trouvais si belle hier…

En tête, Gauthier Fleuri ; dans la première voiture de location destinée aux filles que nous allons rejoindre, le mécanicien-fennec Jean- Pierre Coppens ; derrière, Benoît, qui conduit cette fois, et moi. Nous roulons, roulons, roulons, jusqu’à ce que la route se fatigue de nous supporter.

A trois heures du matin, Benoît n’en peut plus. Nous nous arrêtons plusieurs fois dans des relais, hauts lieux de la gastronomie sud- africaine . bulles de coca et « fried chicken ». Tout cela a un look américain, étonnant sur ce fond de désert ! Un peu plus tard, nous nous rangeons d’urgence sur le bord d’un chemin, lorsque les paupières se ferment sans prévenir… Nous avions prévu de rouler toute la nuit, mais nous n’en pouvons plus. En quelques secondes, nos quatre têtes viennent s’effondrer sur le volant, contre les vitres ou sur le siège de la voiture.

La lumière du matin vient brûler nos yeux. Au fil des heures, mes jambes commencent à se colorer : vertes, brunes, bleues. C’est bien pour la couleur. Nous arrivons enfin à Bloemfontein pour récupérer les filles qui ont commencé à tourner une sombre histoire de gelée verte à laquelle je ne comprends rien ; mais je me dis que les tonneaux ont dû quelque peu leur remuer les méninges. A la gelée, nous préférons évoquer nos frissons respectifs. L’ambiance est joyeuse ; nous parlons longtemps, nous serrant, nous embrassant ; heureux d’être debout, intacts et vivants.

Les jours ont passé. Nous sommes enfin arrivés à Johannesburg, après de longues heures passées derrière le volant.

A l’hôtel, nous retrouvons l’équipe : Guy est là, entouré des candidats. Les équipages achèvent leurs premiers sujets. Les Belges ont réalisé une enquête sur le trafic du « Kubus », les Canadiens ont poursuivi les autruches, les Suisses ont élaboré une fiction dans les rues du Cap.

  • Et toi, Roland, d’où viens-tu ?

Il est déjà très excité par son premier reportage

  • Nous étions dans une mine d’or, à Springs, à une soixantaine de kilomètres d’ici. C’était fou ! Nous sommes descendus à moins 1500 mètres. Le responsable, un Blanc, nous a accompagnés dans un dédale de galeries où ne travaillaient que des Noirs, complètement abrutis par leur travail ! Il faisait une chaleur épouvantable ; l’air brûlant était saturé d’humidité, ça sentait la dynamite ! Nous avons eu du mal à protéger le matériel de la boue, de l’eau, de l’air qui suintait la ilotte ! Ensuite, au front de taille, nous avons été obligés de marcher à quatre pattes pour avancer. La perforatrice hurlait dans un jet d’eau, les visages dégoulinaient de sueur. Une vision d’horreur ! Nous n’avons pas arrêté de trébucher dans les galeries, les rocs, les câbles ! Tout cela dans un bruit infernal. Cela a été éprouvant !…

Tous ont déjà des histoires à raconter, des rencontres à prolonger, des adresses à retenir. C’est à qui interrompt son voisin pour lui exprimer sa passion et ses réflexions. Après quoi, chacun remonte dans s es appartements. En général, une chambre à deux lits pour chaque équipage, une chambre individuelle pour les membres de la « prod » comprendre : production). Avant de me coucher, j’ai la mauvaise idée Je vouloir défaire mon pansement. En enlevant la bande, la peau qui s’y est incrustée et collée s’arrache. Je referme aussitôt, mais il est déjà . rop tard… Toute la nuit, le sang coule sur les couvertures, dans les draps, sur le sommier. Au petit matin, le spectacle est indescriptible.

Devant mon lit devenu rouge, la femme de chambre pense d’abord à un assassinat, mais ne comprend sans doute pas que je sois encore en vie. Elle se fait bousculer par Guy qui entre en trombe sur les lieux du crime. Elle pense d’abord à un policier mais ne comprend pas pourquoi il est torse nu.

  • Tu sais, tu ne pourras pas venir au Zimbabwe dans cet état ! Je ne peux pas prendre le risque de te faire passer ! Avec la chaleur et la poussière, ça va être l’enfer, mon vieux ! Fonce à l’hôpital !

Je hèle le premier taxi, et quelques minutes plus tard, mon bras est au sec, avec de nouvelles bandes. Guy, entre-temps, s’est envolé pour Harare, capitale du Zimbabwe, notre deuxième étape.

Lundi, 19 novembre 1984 — Aéroport de Johannesburg.

Elles sont là. Bien empaquetées. Christine, Guilène et moi en avons les larmes aux yeux. Deux nouvelles voitures. Tout peut recommen­ cer ! Tout est à nouveau possible ! Merci Paris ! Sans perdre de temps, nous les chargeons. Je n’ai ni la science ni la patience de Benoît, mais j’arrive quand même à caser les gamelles sous le coffrage, les duvets sur le réservoir à essence, les outils dans la boîte des piles. De toute façon, je sais qu’aussitôt arrivés, Benoît viendra tourner autour de la voiture, un chiffon dans la main droite, un tournevis dans la gauche… Sacré Benoît ! A cette heure, il doit avoir passé la frontière.

Quelques signatures, les ultimes vérifications, et nous partons sous des trombes d’eau, direction le Zimbabwe. Déjà 1800 kilomètres parcourus!

La conduite à gauche n’est pas facile lorsque le volant est à gauche. A chaque dépassement, je signale à Jean-Pierre ce qui se passe en face. Nous roulons vite. Il faut absolument rattraper le retard car l’enregis­ trement de la première émission approche ! C’est impossible que je n’y sois pas ! A trois heures et demie du matin, nous atteignons Beitbridge, notre premier poste de douane, sur le rio Limpopo. Devant nous, une autre Visa. Avec un certain esprit de déduction, nous concluons qu’il doit bien s’agir d’une voiture du Raid et nous nous risquons à affirmer que les deux ombres qui y ronronnent sont celles des filles de Télé-Monte-Carlo. Quelques camions sont là, aussi, espérant passer aux premières lueurs de l’aube. D’un coup, nous nous « affaissons » sur nos sièges.

A six heures, les barrières se lèvent. Il faut sortir les papiers, passeports, carnets de passage des voitures. Apparemment, nous ne devrions pas perdre beaucoup de temps. Les tampons tombent sur nos feuillets, secs, bruts, propres. Des tampons qui font un joli bruit. Des tampons sans histoire. J’aime cette administration qui ne nous pose aucune question et nous renvoie de guichet en guichet, chaque fois plus proches de la sortie.

Puis c’est l’autre douane, juste derrière le panneau « Welcome to Zimbabwe ». Le baraquement n’a plus rien à voir avec les bureaux sud- africains. Cette fois, nous avons vraiment l’impression d’entrer en Afrique. La vraie Afrique. Avec des Noirs. Avec des murs crasseux mais qui sentent quelque chose, avec des tables bancales et rien pour s’asseoir. Avec surtout le sourire au coin des yeux et l’accueil chaleureux, même sous une casquette. On nous signale que les « mêmes voitures » sont passées il y a quelques jours, sans aucun problème. Par contre, les formalités sont longues, très longues à remplir. Papiers jaunes, défraîchis, tampons usés, encre évaporée, cartes anciennes. Mais ici, Monsieur, nous avons une vraie administra­ tion. Quel contraste avec ce qui se passe dix mètres en arrière ! Jean- Pierre passe la quatrième, dispersant des familles entières de babouins qui sautent dans les fossés. A dix heures du matin, la voiture est déjà très chaude. Dehors, le soleil tape. Il fait au moins 45° à l’ombre. Mon hématome au pied gauche enfle à vue d’Å“il. En général, l’idéal est d’y apposer des glaçons, mais comme ces derniers sont rares dans la région et que le plancher devient brûlant, je suis obligé de sortir ma jambe gauche par la portière droite, puisqu’on roule à gauche et que le volant n’est pas à droite ! Il fait aussi chaud dehors que dedans, mais qu’importe, c’est l’illusion qui compte ! Des dizaines de moustiques s’écrasent contre ma jambe, ajoutant un peu de rouge au jaune violacé qui a remplacé le violet jaunâtre.

A Harare, l’ancienne Salisbury, nous faisons une « descente » au pied de l’hôtel pour « contrôler » l’état des équipages français et canadien. De dos, il est difficile de les reconnaître car ils sont tous penchés sur leurs moteurs encrassés par l’essence de mauvaise qualité. Le seul remède consiste alors à démonter le carburateur, revoir les filtres ou consulter le sorcier du coin. Le soir, nous partons à l’ouest, pour le lac Kariba. Deux raisons avaient poussé Guy Garibaldi à faire passer le Raid au Zimbabwe. D’abord, la Chasse aux trésors s’y était effectuée dans de très bonnes conditions ; ensuite, les chutes Victoria constituaient un fantastique décor pour y planter nos tentes et garer nos voitures. Malheureusement, la sécheresse sévissant, les chutes avaient baissé de neuf mètres, modifiant singulièrement l’intérêt du parcours. Il s’était alors « rabattu » sur le lac Kariba, à la frontière zambienne, décor tout aussi étonnant.

La nuit est tombée, ne rafraîchissant même pas notre moteur qui manque de bouillir. Les phares jaunes illuminent un panneau sur lequel est dessiné un éléphant. Dans la lumière qui les surprend, des zèbres dérapent sur la terre rouge. Jean-Pierre est exténué. Nous roulons depuis quarante-huit heures, pratiquement sans avoir dormi. L’eau est chaude, le coca brûle, la poussière a déjà changé la couleur de la voiture. Mais ce trajet est extraordinaire : il sent l’Afrique ! Enfin, derrière une butte, l’entrée de l’hôtel Cutty-Sark. L’atmosphère est moite. En sortant de la voiture, nous sentons les chemises trempées nous coller à la peau. C’est génial, cette Afrique qui nous saisit d’un seul coup !

J’ai dû voir cette salle à manger dans des romans d’aventure : de puissants ventilateurs brassent l’air chaud, des trophées tapissent les murs, des insectes à la taille démesurée viennent se griller les ailes sur les ampoules dénudées. Les candidats achèvent leur steak d’antilope en se racontant leurs dernières rencontres. Les fronts perlent, les cheveux sont mouillés, les corps légèrement avachis. Les tropiques ont quelque peu grignoté l’énergie des plus farouches. Seul Guy bouge encore, s’enquiert du voyage, demande des nouvelles et me parle aussitôt des conditions de tournage d’après-demain. « Tu vas voir, c’est superbe ! Nous serons à côté du lac ! » Et puis, au bout de la table, Jean-Claude Freydier , le spécialiste des liaisons quatre-fils, est là, arrivé il y a quelques heures de Paris. Avec, dans ses valises, du courrier pour tout le monde.

Vers vingt-trois heures, je rejoins ma chambre qui donne sur le lac, dégage la porte d’une poignée d’insectes tous formats et m’allonge sur le lit, accompagné par la rafale sonore d’un climatiseur datant sans doute d’avant l’indépendance. Alors, après une bonne douche prise sur les carreaux tièdes de la salle de bains, je peux ouvrir quelques lettres dont celle de Marie-Odile : « Ce matin, Fanny s’est réveillée avec un mot de plus dans sa boîte à vocabulaire. C’est : baiser, que j’ai pris d’abord pour Didier ; ou alors, c’était baiser Didier… Ton accident, je n’arrive pas à y penser. La vie paraît d’une trop grande fragilité pour qu’on puisse la laisser filer sans bouger. Je pense que tu as eu raison de partir et de prendre des risques… » Ces lignes me réchauffent le coeur, portant la température ambiante à un degré élevé. L’obscurité envahit la pièce. Dehors, la nature chante et cent mille étoiles se sont allumées.

Lorsque je voyage, j’aime bien suivre le rythme des « locaux ». En Afrique, on se lève tôt, on se couche tôt ! Toujours en même temps que le soleil. A six heures, il a déjà réchauffé les eaux calmes du lac Kariba que je découvre de ma fenêtre. Quel spectacle ! Une véritable mer, représentant neuf fois la superficie du lac Léman. Il paraît qu’en certains endroits, il est plus large que la Manche.

Sur ma petite table bancale, j’installe un moniteur, un magnéto­ scope, prends un bloc de papier et commence le visionnage des cassettes pour « monter » le récit de l’étape. Un par un, les concurrents m’apportent leur bande, sur laquelle ils ont enregistré une séquence, la plus originale possible, relatant « leur » aventure de la semaine. Participation que je dois noter à chaque fin d’émission. Ce n’est pas facile, les candidats étant essentiellement préoccupés par la réalisation de leur reportage principal. Francis Lévesque, derrière ses lunettes de premier de la classe, me raconte qu’à Soweto, il a été impressionné par « l’odeur permanente du charbon qui flotte sur les maisons ». Roland Théron, toujours chaussé de tongs’, reste surpris par son premier passage de douane : « Nous venions d’entrer au Zimbabwe lorsqu’une femme policier nous a arrêtés et a commencé à nous interroger. Bien sûr, nous l’avons filmée, caméra sous le bras. Mais elle s’en est aperçue. Alors elle s’est fâchée, ne comprenant pas que des reporters puissent ainsi filmer, sans autorisation ! Bref, nous avons tous été embarqués au poste de police ! » Ou de la difficulté d’apprendre le métier… Cette s uspicion n’est pas étonnante à cet endroit, situé à quelques kilomètres de la ville de Bulawayo, en rébellion contre le pouvoir central. Une région où, une semaine avant notre passage, des affrontements entre rebelles et « gens du pouvoir » se sont soldés par une vingtaine de morts et deux cents blessés.

Toutes ces petites séquences sont intégrées dans le résumé plus important que Benoît et moi réalisons, de ville-étape en ville-étape. Je chronomètre chaque plan, établis un ordre de montage, rédige un texte que je lirai « en direct » lors de l’enregistrement. En fin d’après-midi, nous partons au lac Kariba… pour la grande soirée !

Pour le moment, nous avons une quinzaine de jours d’avance sur la diffusion. C’est un luxe qui m’a permis de repérer à midi notre plateau de tournage. Sous nos pieds, la terre est craquelée. Elle est morte, crevassée de boue séchée. Car le quatrième réservoir mondial d’eau a baissé de douze mètres en moins de trois ans. Une catastrophe pour le dernier Etat africain à avoir accédé à l’indépendance, un petit Etat qui pouvait s’enorgueillir d’être parvenu à l’autosuffisance alimentaire. Cette rive desséchée est un symbole. C’est pourquoi nous décidons d’y établir notre premier bivouac.

Il est minuit. Le ciel scintille de mille étoiles, et les crapauds commentent encore cette belle journée. Les visages suent. Les corps sont moites, les bières chaudes font descendre la poussière dans les gorges râpeuses. Guy et moi sommes survoltés. C’est notre premier grand jour… après l’accident. Accrochée à l’unique bout de bois qui émerge du sol, l’antenne montée par Olivier et Jean-Claude se découpe sur la lune brillante. Par terre, les fils se mêlent aux câbles et les diodes lumineuses courent au ras des insectes, cherchant une voix quelque part dans l’espace. Les deux ingénieurs du son sont crispés. C’est l’épreuve de vérité, le grand moment qui va nous mettre en relation avec Paris. En face, nous devinons les côtes de la Zambie. Le bush explose en bosquets secs, en racines rampantes, en cours d’eau exsangues, remplis de pierres et de sable. Le village le plus proche est à trente kilomètres et les éléphants… à quelques mètres, là-bas, dans ce trou noir. Nous les entendons sans les voir. Soudain, Jean-Pierre crie

  • Eh, les gars!… Regardez là-bas!…

Au loin, à plusieurs kilomètres, le ciel rougit progressivement. C’est un feu de brousse… qui semble se rapprocher.

  • Alors, Jean-Claude, rien ?…
  • Non, ça passe, mais je n’arrive pas à avoir Paris.
  • Quel est le circuit ?
  • D’ici, la ligne part vers le village, puis Harare, elle descend au Cap, remonte à Londres et arrive à Paris. En face, c’est pareil, mais en sens inverse.
  • D’accord, je vois, et… nous allons y arriver ?
  • Oui, ne t’en fais pas… ça va bien se passer !

Sous ses cheveux ébouriffés qu’un pétard a dispersé pour la vie, JL; an-Claude reste souriant. Avec sa voix calme, on a l’impression qu’il pourrait arrêter le troupeau d’éléphants s’abreuvant dans le lac, à quelques mètres d’ici…

Nos tentes déployées accrochent les reflets de la lune. Lueurs métalliques allumant dix paires d’yeux devant la brousse en fête. Les diodes s’affolent. Et soudain, cette voix, descendue du ciel.

  • Allô, bonsoir, ici le studio de Paris !

Nous hurlons de joie, sautons en l’air, nous embrassons !

  • C’est Noël au micro. Vous allez bien ?
  • Oui, c’est beau, ici 1 Nous avons allumé un feu pour éloigner les bêtes et les tentes sont en place pour demain. On crève de chaud ! Et à Paris, comment ça va ?
  • Oh, il pleut !… rien de bien intéressant…

Ensuite, je prends Roger Bourgeon sur la ligne, pour établir avec lui la « conduite » de l’émission, c’est-à-dire sa composition, son ordon­nancement.

  • Nous allons commencer par le film de l’équipage T.M.C., cela te permettra d’évoquer leur accident tout de suite. Puis celui d’An­ tenne 2, de la S.S.R., de R.T.L., et nous finissons avec « Un volatile inutile » de l’équipe canadienne.
  • O.K., Roger! Moi, de mon côté, je prévois une première partie pour le récit-étape : l’accident de Télé-Monte-Carlo. Après, je lance Noëlle qui me demande où nous nous trouvons. Je fais alors une deuxième intervention de deux minutes et lance la deuxième partie du récit qui durera entre 8 et 9 minutes. A toi.
  • Oui, c’est bon pour nous.
  • Qui est l’invité pour Antenne 2 ?
  • C’est Jacques Abouchar.

Puis Jean-Michel Boussaguet prend le relais pour guider à distance les apprentis reporters :

  • Les filles, ce n’est vraiment pas terrible ! Je vous ai appris quoi, pendant trois semaines ? Rien n’est cadré, tout bouge, les plans sont ilous. Il faut vous remuer ! Antenne 2, soignez vos plans !

A la lueur des flammes, les visages sourient ou se décomposent au rythme envolé des félicitations ou des injonctions de faire plus et mieux pour les Français qui… ne bougent pas. Pendant ce temps, à la lumière d’une baladeuse, j’achève d’écrire mon texte, recouvert de sauterelles et de moustiques à la mine patibulaire. Des candidats élaborent de savantes brochettes de bÅ“uf et de poulet, tandis que d’autres bricolent dans les voitures ou achèvent de préparer leurs lancements de sujets.

A une heure du matin, j’entends Marie-Odile, terriblement loin et si proche en même temps. A deux heures, Benoît et moi rentrons à l’hôtel où je dois terminer mon commentaire. Nous passons au pied de l’arbre dans lequel se trouve le relais de notre antenne, surveillé par deux gardiens.

Depuis midi, ils n’ont rien mangé. Nous fonçons vers l’hôtel où nous trouvons le patron endormi sur une table d’additions. Il nous donne une assiette de riz et quelques sodas tièdes que nous allons porter à nos vigiles » en état de faiblesse. Mais, en route, le moteur encrassé s’étouffe et s’arrête. Alors, dans l’obscurité la plus totale, Benoît essaye de distinguer les visages… Le safari ne s’achèvera qu’une heure plus tard… Les nuits sont courtes en Afrique ; mais il y en a qui sont plus courtes que d’autres… Comme celles de Roland, par exemple, qui raconte sous la tente ses premiers souvenirs d’Harare, une ville qui lui a beaucoup plu…

Lorsqu’il l’aperçoit derrière son comptoir envahi de cassettes et de fringues, Roland « flashe » !

  • Elle s’appelle Cathy. Elle me donne aussitôt son numéro de téléphone pour que je la contacte dans la soirée… Cathy est une fille noire magnifique, cambrée, avec un charme fou et une stature absolument déconcertante. Je craque comme un fou ! »

Le soir même, Roland continue de craquer. Il appelle Cathy. Elle lui propose de sortir avec elle. Sous un lampadaire sinistre, Roland attend, au 60 Churchill Avenue…

  • Cathy arrive… superbe, dans une grosse voiture ; avec une copine, Jessy. Je ne parle pas assez bien anglais pour lui exprimer tout ce que je ressens. Je la sens très mystérieuse et à la fois très profonde. Je sais qu’elle est mannequin et actrice. Dans la voiture, elle me dit : ce soir, je vais t’emmener voir le peuple noir ! »

La stéréo fait vibrer les vitres et Roland qui regarde les rues noires d’Harare défiler devant ses yeux tout neufs. Vingt kilomètres plus loin, ils s’arrêtent dans un village noir, à l’aspect pauvre, plutôt du style « bidonville ». Des baraques sinistres envahies de poussière émergent d’un amoncellement de poubelles. Le spectacle de Cathy, très classe », au milieu de cet environnement, surprend Roland.

  • Nous entrons dans une boîte, une sorte de night-club local. A l’intérieur, il n’y a pas un Blanc. Je suis le seul étranger au milieu de cent cinquante Noirs qui s’éclatent en buvant de la bière et du whisky. La sono pourrie sature, le décor est miteux, mais quelle ambiance ! Des jeunes smurfent. C’est complètement incroyable ! Ils mélangent la break-dance avec des gestuelles africaines, au milieu d’une foule grouillante caressée par les faisceaux de spots minables.

Cathy et Roland sortent pour se faire cuire quelques morceaux de viande sur un barbecue qu’un gamin a improvisé à partir d’un fût coupé en deux. Il fait beau et doux. Les étoiles claquent dans le ciel. Un lampadaire abrite les deux héros de sa lueur orangée. On se croirait dans un film de Coppola. Là-bas, en sourdine, la musique de la boîte de nuit…

  • Nous nous rapprochons, Cathy et moi. On est bien. Les peaux s’effleurent, les gestes s’accordent. Je vis un moment incroyable…

Vendredi, 23 novembre.

C’est le grand jour ! Avec Benoît, nous repartons à cinq heures, les yeux légèrement gonflés. En arrivant au camp, la température est idéale. Le décor par contre évoque les lendemains de fêtes qui ne chantent plus… Cadavres de bouteilles, restes de nourriture, assiettes sales. La nuit a dû être courte ici aussi. Benoît s’installe, nettoie sa caméra tandis que Jean-Claude et Olivier m’essaient plusieurs micros.

  • Voilà mon déplacement : je compte évoquer l’accident près de l’arbre. Benoît, tu cadres en arrière-plan les filles et la nouvelle voiture. Pour le lancement Kariba, vous me suivez de tente en tente, au milieu des candidats, O.K. ?

Il est neuf heures. La liaison téléphonique interrompue hier n’est pas encore rétablie. Un à un, les « reptiles » émergent de leur igloo d’argent. Roland parle déjà et encore de Cathy… La température monte. A dix heures, il fait 30°, puis 40°, puis 45° ! Nous sommes tous prêts, écrasés par la chaleur, mais Paris ne répond plus !

  • Allô, Paris ! Allô Paris ! répondez… Paris pour Kariba !…

Il est onze heures. La chaleur est étouffante maintenant. Je me déverse des litres de soda sur la tête. Mais le soda est chaud, les bulles sont chaudes, le chapeau est chaud, l’air est chaud, les cheveux sont chauds, le micro que je pose dix secondes est chaud.

  • Allô Paris, allô Paris…
  • Oui, c’est nous ! Attendez encore un peu. Nous sommes presque prêts !

Onze heures et demie… En pleine brousse, du haut-parleur posé sur la terre asséchée, s’élève la musique du générique. J’ai le coeur qui bat très fort. Ça va bien, malgré le soleil. Dernière note. Je suis à l’antenne :

  • Bonjour à tous ! Ici, le Zimbabwe, sur les bords du lac Kariba ! C’est le vertige ! Je parle à un objectif, au bout du monde, et des millions de personnes sont de l’autre côté, pour regarder un spectacle. Ce spectacle, c’est ce que nous vivons là, en ce moment. Toute cette route, la fatigue accumulée, les 45°, la soif, l’angoisse des candidats avant leur passage, l’attente des notes et l’espoir d’être bien classés, même s’il reste encore vingt-neuf semaines, même si l’on sait que ce raid n’est qu’une course d’endurance.

Je ne vois pas passer l’heure. Le générique m’emporte. Un mot à Roger, à Abouchar, aux monteurs. Minutes précieuses où la bonne communication permet une réelle discussion entre l’équipe parisienne et le terrain. Les filles subissent leur deuxième choc : celui du score obtenu par « la vague de gelée », un raz de marée à la baisse, tandis que Philippe et Serge, les Belges, savourent le premier succès qu’ils viennent de remporter avec leur enquête sur le Kubus. Jean-Claude et Olivier rangent le matériel, Guy et moi visionnons les cassettes du plateau sous une tente transformée en étuve, prêts à tourner des raccords en cas de problèmes techniques. Ces cassettes vidéo de format professionnel sont ensuite placées dans une pochette jaune avec les cassettes-reportages des candidats, les plans de montage, le récit-étape et les musiques originales ; le tout étant expédié par le premier avion en partance pour Paris. Aujourd’hui, c’est à Jean-Claude Freydier qu’in­ combe la terrible mission de transporter la « pochette jaune » jusqu’à Paris où il doit régler quelques affaires avant de nous rejoindre définitivement. Les tentes se dégonflent lentement. Pour le cameraman Benoît Jacques, la journée n’est pas finie : il doit enregistrer des images de voitures traversant la savane du haut d’un petit avion. Lorsque le soleil vient caresser les bords du lac et incendie le bush de sa couleur de braise, Benoît décolle et plonge dans ce décor en panavision. Sous sa caméra, une voiture fonce et se retourne discrètement dans la poussière, sans faire de bruit…

A l’hôtel, deux représentants de l’ambassade de France à Lusaka nous attendent pour partir en direction de la Zambie. Dans un concert de pots d’échappement en folie, l’armée des raiders s’agite autour des voitures. Un coup sur le pare-brise, un duvet dans le coffre, un coup de peigne dans le rétroviseur. Même Benoît trouve un peu de temps pour ranger deux ou trois bricoles. On vide les chambres, on règle les factures. Bref, tout arrive. Au soleil couchant, nous partons, toujours au nord, en longeant le lac Kariba, puis en traversant le Zambèze majestueux. Nous atteignons le poste frontière par une petite route sinueuse recouverte d’un tapis de poussière. La plupart du temps, les passages d’un pays à un autre se feront groupés : c’est plus simple et la présentation globale des documents donne moins de travail aux douaniers qui peuvent inspecter les véhicules en une seule fois. Alors, selon un rite presque établi, les tampons recommencent à marteler nos blanches feuilles. Quelques billets réputés insortables atterrissent au fond de culottes déjà usées, d’autres disparaissent dans les bouteilles Thermos ou dans les rétroviseurs… Il n’est pas facile de passer une frontière en quelques heures, avec 22 équipements vidéo complets !

Heureusement, Guy a prévenu les autorités depuis quelques semaines, mais l’arrivée de huit véhicules devant un poste de douane effraie toujours un peu. C’est vrai, après tout, une frontière, ce n’est pas fait pour être franchie, et un douanier ne doit jamais être contrarié. C’est mieux pour tout le monde. Au poste zambien, l’attente est interminable. Il faut donner tous les passeports, remplir les cartes vertes, signer les assurances et… piège suprême, réciter par coeur nos numéros d’immatriculation tandis que nos interlocuteurs français nous dressent un sombre tableau du pays dans lequel nous entrons. J’ai toujours été surpris par les impressions que m’ont données des Français sur le pays étranger où ils vivaient. Ce sont souvent des remarques négatives, révélant une vie impossible, un voisinage fâcheux, des dangers de vol, de viols, d’attaques, un temps pourri, humide, chaud, trop pluvieux, pas assez beau ni assez frais. Bilan apocalyptique derrière lequel on ne peut s’empêcher de poser la même question : « Pourquoi ne partez-vous pas ? » La Zambie n’a pas échappée à la règle : nous allions nous jeter dans un pays ruiné, peuplé de barbares et de bandits de grands chemins.

Il fait nuit maintenant, et nous sommes toujours au poste de douane. Un certain nombre de candidats ont mal à la tête, René vomit dans un coin. Vous avez bien le bonjour du lac Kariba.

Après deux cents kilomètres de route et de… pistes, voici les premières lueurs de Lusaka. Il est vingt-trois heures. La journée a été bien remplie. Une journée comme je les aime. Intense, excitante, riche de rencontres et d’événements. Le Raid, insensiblement, devient une drogue. Il appelle l’action, il nous pousse au-delà de toutes les frontières.

Lusaka dans notre objectif : une ville triste, comme le reflet d’une vitrine qui fut belle et riche, au temps du cuivre. Le pays détient le quart des réserves mondiales ; il est le troisième producteur de la planète. Mais les cours fixés à des milliers de kilomètres d’ici ont considérablement chuté, ruinant les plus riches… et les plus pauvres aussi. Les campagnes se sont vidées. Aujourd’hui, la Zambie est le pays le plus urbanisé d’Afrique avec 48 % de la population dans les villes, et un million de jeunes ruraux sans emploi. Enclavé entre l’Angola, le Mozambique et le Zimbabwe, il s’est endetté puis appauvri.

Dans la rue, la méfiance s’est élevée à l’état d’institution : un homme nous voit filmer, s’approche, nous met une carte sous le nez :

  • Que faites-vous ? qui êtes-vous, que filmez-vous, qu’allez-vous raconter sur notre pays ?
  • De la part de qui ?
  • De la milice, Monsieur !

Dix mètres plus loin, un autre Monsieur, sans carte cette fois, me propose des pierres et de l’ivoire, à « un bon prix »…

  • D’où vient-il, cet ivoire ?

Le vieil homme éclate de rire, comme pour s’excuser.

  • Je ne peux pas te le dire…

Pour le savoir, Roland et Laurent sont partis en brousse avec Gérald, accompagnés de quatre Noirs dont l’un porte un fusil chargé de deux grosses balles.

« La nuit tombe, raconte Roland, nous avançons en file indienne dans le bush. Partout, il y a des squelettes d’éléphants, des têtes de buffles jonchent le sol. Un Noir ramasse des chenilles dans les arbres pour les cuisiner ce soir. Au campement, ils les font cuire ; puis sortent des mangues préparées avec une recette indienne. C’est super fort, mais excellent ! » Roland et Laurent goûtent avec un plaisir infini cette nuit africaine qui les ravit de sa douceur. La lune descend dans le ciel. Les Noirs apportent de la marijuana séchée… Vers dix heures, ils se mettent à chanter autour du feu. Eux qui n’ont jamais vu la télévision se précipitent devant le petit moniteur pour regarder les séquences tournées dans l’après-midi. Roland est heureux, très heureux. Loin de tout, il se dit que ces nuits africaines sont belles, plus belles que les jours fades et chauds, plus mystérieuses, plus odorantes, plus raffinées. Dans son carnet de bord, il s’empresse d’écrire, avant que le temps ne disperse son rêve : « Nous sommes en pleine Afrique, en Zambie, au coeur d’un parc national. Cigarettes qui tournent. Etoiles dans le ciel. Murmures des Noirs qui chantent. Tam-tams dans la nuit. Ma tête et mon corps vivent complètement. Je me sens un peu de leur bord. Je ressens de quoi leur vie peut être faite. »

A cinq heures du matin, du haut d’une colline, les Français découvrent le bush à perte de vue. Ils partent très vite à Chipata où le « boss » du bureau de la Wild Life leur a préparé une patrouille « anti‑ poaching ». Visiblement, ils ont mis les gros moyens. Mais ni les animaux ni les braconniers ne sont au rendez-vous. Laurent et Roland devront mettre en scène une histoire, pour éviter de revenir bredouilles sur le plateau de Naivasha, découvrant ainsi un des aspects secrets et méconnus de la profession !

J’attends Benoît qui achève de filmer une séquence, en surveillant du coin de l’Å“il la voiture dont toutes les vitres sont baissées. Un petit garçon m’aborde :

  • D’où venez-vous ?
  • De France !
  • Il y a longtemps que vous êtes ici ?…

La question est à peine terminée qu’en me retournant j’aperçois le corps d’un homme, sans aucun doute complice, penché à l’intérieur de la voiture, pour en faire probablement l’inventaire… Il est tout simplement en train de nous voler ! Heureusement, nous arrivons à temps pour éviter le pillage général qui s’effectue en quelques secondes ici ! Chaque jour, nous constatons que, dans ces rues gagnées par une misère effrayante, la présence de nos voitures blanches, rutilantes, suréquipées, commence à poser des problèmes.

Avec leur chargement de roues et de pelles, elles attirent les regards, la curiosité, donc la convoitise : un seul véhicule représente des années de salaire dans les pays que nous traversons. A terme, ce luxe étalé à la vue de tous pourrait devenir un handicap, une limite à l’émission que n’avait sans doute pas prévue Jacques Antoine. Pour lui cette voiture devait être le moyen de se faufiler dans les villes, de se perdre à la campagne, dans la brousse, dans les villages. Déjà, une question se pose : les candidats, pris entre le temps qui court plus vite qu’eux et les risques de se faire « déshabiller » sur les pistes peu sûres, ne vont-ils pas être tentés de rester dans les villes pour y tourner leurs sujets, et garer leurs voitures sur les parkings surveillés des grands hôtels ? Avec le risque de se couper des « réalités locales ». Ce qui devait être un instrument d’évasion et de contact pourrait ainsi devenir tout le contraire : un objet de convoitise qui ne facilite pas toujours l’approche des gens. Cette semaine, en pleine brousse, Alexandre et Alain ont fui en vitesse un petit village dans lequel toute la population, groupée autour de la voiture, se faisait menaçante.

La véritable rencontre de mon séjour en Zambie s’est faite à proximité de Lusaka. Je voulais absolument inclure dans le récit-étape le témoignage d’une de ces personnes nostalgiques de la « Grande Epoque ». Celle de la colonie, quand les lustres faisaient briller les robes de soirée et que le champagne tournait la tête des chasseurs d’antilopes. Du roman. De l’action. C’est ainsi que j’ai rencontré Joan Irwin , une petite femme à l’allure frêle, dont les yeux se cachent en permanence derrière des lunettes fumées. En 1969, elle avait relié Londres à Sydney à bord d’un petit avion. 72 heures de vol. Record du monde battu. Mais c’est du haut de son hélicoptère que nous avons découvert son domaine : 6 500 hectares, 2 000 têtes de bétail, 120 employés. Voilà pour les présentations.

  • Venez, entrez dans ma maison, me dit-elle en souriant. J’ouvre la porte. Tout est silencieux, mais, derrière moi, je sens une « présence ».

Soudain, un rugissement déchire l’atmosphère et me fait sursauter.

  • Ah oui, je ne vous ai pas présentés : voici Shumba, un de mes six lions !

Partout, des bêtes énormes promènent leurs superbes crinières derrière des barreaux qui sillonnent de toutes parts cette maison à sept niveaux ! Les lions dans la maison ! Quelle idée ! Je découvre un univers fantastique, peuplé d’ombres et de lumières, où j’ai du mal à distinguer le vrai du faux. Joan entre dans la cage des fauves, au milieu de la salle à manger, à côté de la peau de croco, juste en dessous du buffle empaillé. Shumba ronronne de plaisir. Joan semble minuscule entre ses pattes. C’est impressionnant.

  • Un jour, me dit-elle, un de mes lions était très énervé. Il avait frappé toute la journée contre les barreaux de sa cage. Ils ont fini par céder… Il s’est échappé dans la maison en cassant tout sur son passage, et nous avons eu bien du mal à le rattraper. Malheureusement, il a fallu le tuer.

Shumba , Shiba, Whiskers, Naskies rugissent dans votre dos, au moment où vous ne vous y attendez pas. C’est surprenant quand on vient pour la première fois. Mais la séance de présentation n’est pas terminée : maintenant, je me fais lécher la main par Chita le guépard, avec lequel j’ai décidé de rester très poli, puis il me faut faire la révérence devant les crocodiles. Tout un programme ! Cerfs, antilopes, gazelles, zèbres empaillés, trophées et lances, masques et plumes tapissent les murs, hantent les recoins, décorent les plafonds. Cette Afrique-là sent bon la poudre et la lampe à pétrole. Kipling n’a pas dû passer bien loin. Le soir, à la fin du tournage, dans la serai-obscurité, à l’heure où les ombres se font complices des ténèbres, je ne sais plus qui, des lions ou de nous, se trouve à l’intérieur de la cage. Alors, Joan nous sort une bouteille de vin français dans un petit panier d’osier, avec, en guise d’apéritif, du poulet au vinaigre. Suprême raffinement de ce personnage hors du commun qui commence à raconter ses plus belles chasses, du Zimbabwe au Botswana, avec des histoires de cartouches et d’avions, le tout ponctué par les rugissements répétés des petites « bébêtes ».

Dehors, les insectes chanteurs se déchaînent. La lune, lentement, accroche les barreaux d’une cage en agitant des ombres magiques, ce qui achève de donner à cette maison une allure fantastique et mystérieuse.

5. Les ailes du Kilimandjaro

Jeudi, 29 novembre 1984.

Au moment de quitter l’hôtel de Lusaka, nous voulons récupérer les cassettes de l’enregistrement du lac Kariba que nous avions déposées dans le coffre-fort de l’hôtel, les vols étant assez fréquents ici. Petit problème : les préposés au coffre ont perdu la clef et refusent de le reconnaître. Ils nous accusent même de l’avoir sur nous ! La discussion s’engage… à l’africaine, sourire crispé, rictus détendu.

  • C’est vous !
  • Non, c’est vous !

Nous perdons du temps. J’enrage car nous devons foncer vers la Tanzanie sur des routes, paraît-il, « peu ordinaires ». Les minutes passent. L’ambiance se dégrade petit à petit. En fin de compte, nous sommes obligés de faire fracturer le coffre. Un portier un peu frêle dont la tête disparaît sous une casquette saisit une sorte de barre à mine, s’approche du coffre et, au milieu de ce grand hall très chic, en enfonce la porte, sous le regard intrigué des hommes d’affaires soudain inquiets pour la sécurité de leurs dépôts ! Les cassettes apparaissent, la tension diminue. Deuxième acte de la discussion : qui va payer les dégâts ? Cela recommence :

  • C’est vous !
  • Non, c’est vous !

Enfin, la standardiste, ayant fouillé quelques étagères, retrouve la clef… Fin du spectacle.

Nous avons perdu une bonne partie de la matinée. Jusqu’à Dar es-Salaam , lieu du prochain plateau, nous avons plus de deux mille kilomètres à parcourir. Les premières routes défoncées, paraît-il !

Chaque équipage se disperse, les candidats me remettent leurs feuilles de route. En fait, les minutes étant comptées, et le réseau routier se résumant à un seul axe, nous allons nous suivre à distance, en essayant de faire halte dans des villages différents.

La conduite n’est pas évidente, car la route est parsemée de nombreux nids-de-poule. Il faut les deviner, les apprécier de loin, les éviter au dernier moment, sans trop ralentir. Une petite dénivellation, un trou mal digéré cabossent aussitôt les jantes de nos « tubless » (pneus sans chambre à air), favorisant les… fuites d’air, en d’autres termes : les crevaisons. Très vite, nous devons nous arrêter, ouvrir le capot, hisser la voiture sur un cric, taper sur la jante pour refermer le trou. Une technique que nous commençons à bien posséder, au rythme répété de nos haltes forcées.

Nous avalons la piste rougeâtre au milieu d’une brousse monotone. Seules quelques paillotes apportent une note de couleur à ce spectacle uniforme.

Dès que la nuit tombe, nous cherchons un endroit où dormir, ayant été prévenus qu’ici, les routes n’étaient pas très sûres. Les phares jaunes balayent les hautes herbes. Au-dessus de nous, le ciel brille comme un diamant. Après le village de M’Pika, où tout le monde nous a dévisagés avec insistance, nous trouvons un « hôtel » en pleine brousse. Et, devant, une Visa ! Sherlock Holmes en conclut tout de suite qu’un équipage du Raid a dû s’arrêter dans les parages.

Le bâtiment est parfaitement représentatif de ce que sont les hôtels de brousse en Afrique. Au milieu des arbres touffus émerge une maison à un étage, avec de longs couloirs ouverts, donnant sur une cour. Les murs sont enduits d’une peinture verte, criarde, délavée, des chambres à la buvette. Ils sont là, assis, debout, autour des tables, dedans, dehors. Des dizaines d’hommes et de femmes, le front luisant, les dents éclatantes, la peau dégoulinant de sueur, une bouteille de bière chaude à la main, tandis qu’un transistor recouvert d’une nuée de moustiques s’époumone dans un coin. Quelle ambiance ! Lorsque nous entrons, tous tournent la tête vers nous et viennent regarder la voiture que nous ne sommes pas rassurés de laisser une nuit entière ici. Le patron qui louche nous attribue une chambre où nous nous rendons, dans une atmosphère encore plus étonnante. Dans les couloirs crasseux, les gens discutent en riant, le biberon éternellement plein. Des toilettes collectives s’échappent des effluves particuliers n’ayant plus rien à voir avec le parfum de la brousse… Sur le pas des portes, des femmes aux seins nus, bouteille à la main, s’enlacent et nous accrochent d’un regard mi-coquin, mi-défait… Invitations vers d’autres cieux où l’alcool et le reste noient les voyageurs sans destination.

A une centaine de kilomètres d’ici, d’autres voitures sont arrêtées, non pas devant un hôtel, mais devant un château. Un vrai château, en pleine brousse, avec des tours, des donjons, des créneaux, comme en Ecosse ! Les Belges et les Français qui s’y sont rencontrés ouvrent de grands yeux. D’abord, un Italien les accueille, en leur offrant… de la bière, et le récit insolite de sa vie consacrée depuis trente-cinq ans au trafic de pierres précieuses. C’est un spécialiste du marché noir ! Ensuite, un tam-tam est apporté, non par le chef du village, mais par Olivier, notre ingénieur du son. Aussitôt, chacun danse, chante, puisant dans son corps qui ondule les dernières forces de vie. Mais lor sque Philippe Raymakers sort son Polaroïd et photographie les villageois, c’est le délire ! La foule en liesse s’arrache la photo encore noire ; et, au fur et à mesure que l’image apparaît — magiquement — ils hurlent de joie, se la passent comme un ballon, se l’arrachent comme un trésor ! Ils n’en croient pas leurs yeux, explosent de rire, courent dans tous les sens, condamnant sans autre forme de procès l’exercice ancestral et pourtant si vénéré du sorcier local, qui pointe au chômage depuis lors.

Retour à l’hôtel « une étoile ». Six heures du matin.

Le manque d’essence nous préoccupe, depuis hier. Il n’y a pas une pompe sur le bord de la piste. Les villageois qui nous renseignent sur la proximité d’une station parlent de trente kilomètres, dans un sens, puis dans l’autre, peut-être au sud, ou par là, vers l’ouest. La jauge est basse. Nous ne pouvons pas faire d’erreur. Gentiment, les Canadiens acceptent que l’on siphonne quelques litres dans leur réservoir, mais leur niveau n’est pas très élevé non plus. Guy Garibaldi nous avait promis des bons d’essence ; encore faudrait-il qu’il y ait des pompes ! La prochaine se trouve en fait à Isoka, où nous arrivons quelques heures plus tard, le sourire aux lèvres, le réservoir vide. Je vais voir le pompiste.

  • Bonjour, je voudrais…

Apparemment surpris qu’une voiture puisse passer par là, il ne me laisse même pas terminer et fait non d’un geste de la tête, sans appel. La pompe semble ne pas avoir fonctionné depuis des lustres : les chiffres ont rouillé, la carcasse a disparu.

J’insiste :

  • Je vous disais que je voulais de l’essence… L’homme écoute, sourit, réfléchit :
  • Combien de litres vous faut-il ?

Je fais baisser les enchères et ravale mes 80 litres pour n’annoncer « que » 20 litres.

  • O.K., passez par la petite cour derrière. Vous avez un récipient ?

Le plus discrètement possible, je décroche un des deux bidons que nous avons fixés sur le toit, et me faufile entre des villageois qui semblent ne pas apprécier la manÅ“uvre. Ici, c’est la lutte pour la vie : quelques litres leur permettent d’aller au village voisin pour vendre, pour acheter. Pour vivre.

Lorsque nous arrivons à la frontière tanzanienne, la plupart des équipages sont déjà là. Les filles racontent que, pendant le tournage de leur film intitulé « L’écolier de brousse », elles ont été retardées, à plusieurs reprises, par d’étranges hommes munis de filets à papillons. En fait, des chasseurs de mouches tsé-tsé ! Elles pullulent dans la région, entre deux pluies, et vont s’abriter à l’ombre des arbres. Une seule piqûre suffit à tuer un animal en l’espace de trois jours. Pour l’homme (et la femme, pourquoi pas ?), c’est le risque de la terrible maladie du sommeil, voire la mort, s’il n’est pas soigné dans un hôpital. D’un geste énergique, le contrôleur arrête la voiture et tourne autour en agitant son filet. Dérisoire ballet dont le but est d’attraper quelques mouches pour en limiter le nombre ! A elles seules, Christine et Guilène en ont tué cinq dans leur voiture ! Avantage à Télé-Monte-Carlo.

Les Zambiens nous laissent sortir sans encombres. Puis nous entrons en territoire tanzanien. Au début, tout se passe bien. Les rapports sont courtois, l’ambiance « douane » très sympathique. Et puis, le roi de la photo à développement instantané, Philippe Raymakers, fort de son succès de l’avant-veille, sort sa boîte magique devant le poste. Clic, clac : ils vont être contents, les douaniers ! Quelle fête en perspective ! Avec un peu de chance, les barrières vont se lever plus vite que prévu. Le chef, calme au début, se fâche soudain, se met à crier, devient complètement hystérique, certains oseront dire : paranoïaque. Il est vrai que les photos sont interdites dans ces zones réputées stratégiques, mais l’éclair a fait l’effet d’une bombe ! Il n’est pas content, mais pas content du tout ! Je me dis alors que notre passage ne se fera pas dans les dix minutes…

Il convoque tout le monde dans son bureau, regarde la photo qu’il trouve sans doute bien prise, mais rien ne lui plaît.

  • Qui est cette personne qui passe dans le champ ? Pourquoi y a-t-il la fenêtre du poste derrière ? Et ce panneau, il est stratégique !

Toujours très fâché, il hurle. Il y a ici une psychose de « l’espion­nite ».

  • Où est le chef ?

Etant le plus petit de la bande, il a eu du mal à me trouver dans l’assistance, caché derrière Serge Goriely.

  • C’est vous ?
  • Oui, c’est moi ! Je vous assure qu’il ne l’a pas fait exprès ! Ce sont des jeunes, ils se font des souvenirs !

Le chef se calme un peu, retrouve le sourire. Il remue la photo à l’endroit, à l’envers comme s’il n’en trouvait pas le sens, et finalement la garde avec lui, avant de nous relâcher. Du coup, la fouille des voitures est minutieuse et les questions nombreuses. Personne ne rigole. Dans un élan de générosité spontané, nous distribuons des autocollants, quelques sodas… et le Raid passe… sans faire de bruit.

De l’autre côté, nous retrouvons le transitaire venu de Dar es-Salaam pour faciliter notre entrée, et… une pompe à essence trônant majes­tueusement sur une butte de terre. Avec quelques billets tanzaniens « fraîchement » acquis, nous faisons la queue à la « station ». Les sept voitures et le camion attendent sagement leur ration d’essence. Un peu plus loin — cela doit être contagieux — Gauthier prend des photos… Un homme arrive, très calme:

  • Pourquoi prenez-vous des photos ?
  • Souvenirs, souvenirs…

L’homme nous regarde, ne plaisante pas. Mais pas du tout.

  • Et avec quel argent achetez-vous l’essence ?

Silence dans l’assistance. Nous avons du mal à tout expliquer. Un trou de mémoire, sans doute… Une voiture de police arrive, Gauthier est embarqué et va répondre aux nombreuses questions qui lui seront posées. Pour une arrivée discrète, c’est réussi ! Bien sûr, nous avons souvent demandé aux concurrents de couvrir tous les événements, de filmer sans cesse, de photographier sans relâche pour enrichir le programme, mais aujourd’hui, cela dépasse nos espérances ! Ils travail­lent trop bien !

En Afrique, tout ce qui commence mal se termine toujours très bien. Notre présence, le dérangement que l’on cause à chacun de nos passages, notre comportement aussi, déroutent ces hommes si accueil­lants, à qui il faut avoir le temps et la patience d’expliquer, avec d’autres gestes, d’autres mots, la folie de l’Occident qui propulse dans leurs pays vingt personnes en quête de sensations fortes!

Au même moment, à Dar es-Salaam, Guy Garibaldi négocie notre entrée au plus haut niveau, mais elle ne s’annonce guère plus facile. Pour que notre « convoi » puisse pénétrer en Tanzanie, l’office du Tourisme avait promis de se porter garant de la caution exigée par les douanes, représentant 500 à 800 % de la valeur du matériel importé ! Un malentendu a fait que cette somme n’a jamais été consignée entre les mains des douaniers. Ils se sont fâchés et, du coup, demandent à Guy de verser — sur place ! — 400 000 dollars en espèces ! De quoi lui faire attraper un infarctus ! Il devient blanc derrière ses lunettes noires, remue dans tous les sens, envisage un moment de les verser en petites coupures, pour le spectacle, appelle sur-le-champ Jean-Hugues Noël à Paris. Ce dernier met en place la caution, après avoir pris contact auprès de l’ambassade de Tanzanie.

L’enquête nous a révélé plus tard la solution du problème. L’office du Tourisme tanzanien ne pouvait pas réunir la somme de cette caution, tant elle était importante ! Ce qui fait, qu’officiellement, vis-à- vis des douanes, nous ne sommes jamais entrés ni sortis de Tanzanie, malgré l’enregistrement d’une heure d’émission dans la capitale ! Incroyable!

La nuit nous a surpris sur la route. Quelques kilomètres après la frontière, nous installons notre bivouac en pleine nature. Ce soir, nous serons ensemble. Rien ne manque : les tentes, les gamelles, le feu de camp pour éloigner les bêtes, comme dans les films, et la fête organisée par la population locale. Un véritable escadron d’insectes tous formats, de migales centenaires, de scarabées à géométrie variable, de scorpions kamikazes venus rôder autour de nos tentes. L’un d’eux, mystérieuse­ment arrosé d’essence par une main anonyme, s’en est mordu la queue et les flammes, dans leur élan, ont manqué de brûler une voiture, toute proche…

L’astre rougeoyant a émergé derrière les bananiers. Il est six heures. J’aime ce moment calme où il faut ranger ses affaires, s’asperger de quelques gouttes le visage, grignoter un bout de pastèque et repartir. Aller en avant, vers ce que nous ne connaissons pas ; et en ressentir déjà les vertiges bienfaiteurs. Avaler les kilomètres les uns après les autres, avancer sur la carte, emmagasiner des souvenirs. Bouger, agir, ne pas s’arrêter. Ne pas regarder en arrière.

  • On y va, Benoît ?

Nous quittons les raiders que nous retrouverons à Dar es-Salaam, notre prochaine étape.

L’obsession de la journée sera encore la recherche de l’essence. Nous avons très peu d’argent, car les banques sont rares en brousse. Par contre, nous avons des bons d’essence qui pourraient servir de monnaie. Mais les discussions avec les pompistes n’en finissent plus : « Oui, j’ai de l’essence, non je ne veux pas de vos bons ; non, notre société n’est pas au courant de votre rallye. Oui, il faut payer avec de l’argent tanzanien, parce que, ici, monsieur, vous êtes en Tanzanie. Et si j’accepte vos bouts de papier, moi, je vais en prison, monsieur ! »

Enfin, à Iringa, nous découvrons une station plus importante que les autres, dont le chef avait reçu l’information clef des dix dernières années : « Echangez votre essence contre les bons que vous remettront quinze candidats roulants non identifiés ».

Ce pays est beau. Superbe. C’est une succession de verts qui donnent à la nature une harmonie parfaite. Ici, tout respire le calme et le bonheur de vivre. Les maisonnettes parsèment la brousse avec une certaine discrétion, comme si elles ne voulaient pas la déranger. Paysages de vallons et de plaines, d’où émergent des bananiers croulant sous leurs chargements. Sur le bord de la route, les enfants nous saluent avec de larges sourires, repris en échos par leurs mères, belles, gracieuses, apparitions fugitives que le soir tombant rend attirantes…

Dar es-Salaam nage dans un bain d’humidité. La route s’infiltre dans les quartiers en désordre et longe l’océan Indien sur plusieurs kilomètres. Là-haut, un croissant de lune découpe religieusement un minaret d’où s’échappe l’appel mélancolique d’un muezzin, tandis que du ciel se dégage comme une lueur orientale.

Je me demande où est passé Guy. Sans doute négocie-t-il encore quelque droit de passage dans un bureau sans fenêtres ni porte. De son repérage à Dar es-Salaam, il a gardé « la plus horrible des percep­ tions ». Une chaleur écrasante, une nourriture infecte, une chambre sans eau mais truffée de cafards ! Il avait essayé de rencontrer le ministre du Tourisme, mais celui-ci avait refusé de le voir. Après quatre jours d’attente, Guy, énervé à souhait, avait forcé la porte de son bureau sans prévenir. Le ministre, surpris, n’avait pas très bien pris la chose :

  • Quand je viens à Paris, monsieur Garibaldi, j’attends quinze jours pour obtenir un rendez-vous !
  • Mais, monsieur le Ministre, je vous ai prévenu depuis six semaines ! avait répondu Guy, avant de lui expliquer que son pays allait être envahi par les Blancs !

Tanzanie : contraction de Tanganyika et Zanzibar, deux territoires qui s’associent en 1964 pour former un pays indépendant. Son leader, Julius Nyerere, le guide vers la voie « tanzanienne du socialisme », une expérience originale basée sur des villages « ujamaa » et des coopéra­ tives. Là comme ailleurs, les partisans et les détracteurs du système jouent « à guichets fermés » depuis la nuit des temps.

Mais la Tanzanie, c’est aussi le Kilimandjaro, le plus haut sommet de l’Afrique. Nous croyons savoir que des libéristes français s’apprêtent à sauter du haut des 5 963 mètres de la montagne, et en parlons autour de nous. Ils seraient déjà en train d’en commencer l’ascension. Les candidats écoutent. Le temps manque. Chacun évalue ses chances : partir au nord sur une route impossible, monter au sommet, tourner, revenir au plateau qui se tient dans quatre jours, c’est très court. Les Français, d’abord intéressés, renoncent. Les Belges enregistrent l’in- formation. De leur côté, ils font leur petite enquête, rêvent déjà du « scoop ». La seule certitude qu’ont Philippe et Serge, c’est qu’ils sont en retard. Alors, très vite, ils se décident. Le soir même, ils s’élancent et roulent toute la nuit sur une route d’enfer. Sans arrêt, les voitures éblouissent de leurs phares blancs les candidats qui commencent à se fatiguer. A chaque croisement, ils sont obligés de s’arrêter pour laisser passer les bolides.

Sept heures du matin : ils arrivent à Moshi, foncent dans un petit hôtel et annoncent « le coup » à la gérante, une Allemande qui va organiser l’expédition « à l’allemande ». Deux heures plus tard, tout est prêt. A dix heures du matin, après une nuit blanche, Philippe et Serge commencent l’escalade, en compagnie d’un guide et de quatre por­teurs. Première nuit dans un refuge. Départ tôt, le lendemain matin. Ils marchent toute la journée à la poursuite des libéristes qu’ils retrouvent dans un second refuge, au crépuscule du deuxième soir, une demi-douzaine de Français, impatients d’être les premiers de notre pays à sauter du haut du Kilimandjaro avec des ailes-delta.

La soirée se passe joyeusement, mais le lendemain matin, l’altitude fait souffrir Philippe et Serge qui passent de 3 600 à 4 700 mètres. Le souffle se fait court, les conversations aussi. A cinq heures de l’après- midi, l’équipe inaugure son troisième refuge. En ne perdant pas de vue qu’à minuit, il faudra monter au Kilimandjaro pour y être avant l’aube… et les nuages.

Jeudi, huit heures.

Les coeurs n’en peuvent plus… Philippe souhaite placer une caméra sur l’aile, mais pour des raisons de sécurité, les libéristes refusent. Enfin, les oiseaux se lancent dans l’espace qui leur appartient désormais. Les objectifs n’en perdent pas une miette. Mais il faut maintenant rejoindre au plus vite Dar es-Salaam où l’enregistrement du deuxième plateau a lieu dans vingt-quatre heures exactement ! Philippe se lance alors dans une gigantesque course contre la montre, en dévalant les pentes du Kilimandjaro. A 17 heures, il arrive dans la vallée, saute dans une voiture, puis dans un petit avion qu’il avait pris soin de réserver. Direction Dar es-Salaam !

Le lendemain matin, Philippe m’explique sa passionnante aventure. Je découvre non seulement un personnage, mais une équipe prête à tout, qui réagit au quart de tour, ne doutant pas du résultat et, de plus, performante. Une équipe sur laquelle nous sommes déjà un certain nombre à parier, un mois à peine après le départ… et le succès du Kubus ! Détail touchant : Philippe a pensé à rapporter de la neige dans une bouteille Thermos, pour l’émission de tout à l’heure. Une émission qui se passe mal. Hier, la liaison avec Paris était d’excellente qualité. Ce matin, rien. Pas l’ombre d’une modulation. Jean-Claude Freydier est calme comme d’habitude, mais, cette fois, les crachotements ont définitivement éloigné notre équipe parisienne. Nous enregistrons chacun de notre côté, dans le brouillard le plus total, recopiant les questions des jurés à peine audibles que je pose aussitôt aux candidats. Une des explications « plausibles » de ce raté : les circuits téléphoni­ques auraient été mobilisés par la présidence française, pour le sommet africain qui se tenait au même moment à Bujumbura, au Burundi…

Notre hôtel est correct. Il donne sur une plage, avec de vrais cocotiers, des filles à jupes fendues, des coquillages de rêve, des vagues en provenance de Zanzibar qui viennent cogner à nos esprits en vadrouille. Par contre, la nourriture laisse à désirer. Elle aussi, à sa manière, vient cogner quelque part… En quelques heures, elle a intoxiqué la moitié de l’équipe et condamné Roland Théron à ne plus quitter le lit pendant plusieurs jours. Il est livide, vomit sans arrêt, et ne peut retenir de terribles coliques qui courent plus vite que lui. Toute une nuit, Christine court après des médicaments dans Dar es-Salaam déserte où n’existe aucune pharmacie de garde ! Si Cathy avait vu cette détresse…

Dimanche, 9 décembre 1984.

Les gestes se répètent dans leur vitesse. A peine arrivés, il faut repartir, ranger les malles, fermer nos bagages, mettre de côté quelques visages, un mot agrafé au fond d’une valise. Dès six heures, nous partons pour la frontière kenyane, en empruntant la même route que celle de Philippe et Serge. Une route dans un état pitoyable, fissurée de toutes parts, boursouflée d’irrégularités et de dénivellations. Dans un fossé, des hommes en sueur ramassent le chargement éclaté d’un camion qui s’est renversé sur son conducteur. Spectacle refrain de ceux qui n’avaient rien et qui ont tout perdu. Les routes sont dangereuses ici. Une seule seconde d’inattention peut être fatale. Sous nos pieds, nous sentons les jantes taper dans les trous. Invariablement, le choc est suivi d’un silence au cours duquel nous écoutons si le pneu ne chante pas… c’est-à-dire, s’il ne fuit pas.

Ce soir, nous sommes enfin arrivés au pied du mont Kilimandjaro. Un soir pas comme les autres… Devant un feu de bois qui réchauffe notre petit refuge, je regarde Guy dont les lunettes noires reflètent les flammes jaunes. Il rigole sans rien dire. Je sais qu’il pense à la même chose que moi :

  • Dans une heure, Guy, c’est le générique de début !

Dans une heure en effet, la première émission du Raid est diffusée à l’antenne. Quelle angoisse !

Je crois que l’expédition a pris son rythme de croisière, maintenant. Petit à petit, les concurrents se sont mis dans le coup ; ils cherchent leurs sujets plus loin qu’auparavant, multiplient leurs contacts. Les filles ont bien remonté la pente après leur accident, les Canadiens travaillent dur, les Belges créent, les Suisses inventent, les Français hésitent encore un peu. J’aime leur solidarité, présente à chaque kilomètre de piste, leur complicité dans le travail, leur générosité d’esprit qui ne les fait jamais compter. Antoine de La Garanderie aurait-il trop bien fait son travail ? Tout cela est positif, mais l’émission ? Comment va-t-elle passer à l’antenne ? Y aura-t-il suffisam­ment de téléspectateurs ? L’aventure que nous montrons est-elle réellement celle que les producteurs avaient envisagée sur le papier il y a plusieurs années ? Ce soir, j’aimerais avoir un téléphone à portée de main pour écouter le générique, les remarques, les réflexions, les silences des téléspectateurs.

Au pied du Kilimandjaro, je m’endors en rêvant du cap de Bonne- Espérance.

Nos rêves de gosse en tête, nous nous sommes levés tôt pour « le » voir. Comme des écoliers à qui l’on montre la mer pour la première fois, Benoît et moi piaffons d’impatience. Il apparaît soudain, derrière une rangée de bananiers. Imposant, majestueux, la tête perdue dans les nuages. 5 963 mètres : le missionnaire Johan Rebmann qui l’avait découvert en 1848 avait dû brûler trente cierges d’un coup devant un tel spectacle ! Mais le temps n’est pas à la contemplation. Il faut déjà descendre et partir pour le Kenya. A la sortie d’ Arusha, la route est bloquée par un enchevêtrement de camions et de voitures, traversée par une foule compacte, agitée, bougeant dans tous les sens. Nous venons de rattraper la saison des pluies ! Les choses se compliquent : un torrent de boue et d’eau a littéralement coupé la route en deux, emportant tout sur son passage ! Au milieu de cette mer, un homme seul, sur un tracteur. Impassible. Attendant un secours hypothétique. Le spectacle amuse. On rit. On regarde. On chante. La nature impose sa loi ; alors, pourquoi s’énerver ? Un villageois à qui je demande si cela va durer longtemps me répond :

  • Ne vous en faites pas, il n’y en a que pour quelques minutes !

Mais ici, en Afrique, les minutes ressemblent à l’éternité. Si on ne passe pas aujourd’hui, on passera un jour ! Sous mes yeux, un homme glisse dans la rivière tumultueuse et se fait traîner sur des dizaines de mètres, sans pouvoir s’accrocher au moindre obstacle, tandis qu’une Land Rover surchargée s’embourbe, sous les applaudissements d’une foule en liesse. Rien n’est grave, tout est amusant. Ces Africains-là ressemblent à de grands enfants, et devant leur joie simple, je trouve mon énervement soudain ridicule.

Guidé par Jean-Pierre Coppens qui a coulé dans la boue jusqu’au nombril, le camion d’assistance passe en premier, s’enfonce jusqu’à mi- roues, sans toutefois s’enliser. Plus loin, les voitures essayent un autre itinéraire, au milieu de gerbes de boue. Apparemment, notre numéro plaît beaucoup !

Il est 21 heures lorsque apparaissent, mille kilomètres plus loin, les feux de Nairobi.

Bien sûr, Guy avait essayé d’envisager un passage par l’Ouganda. Son voyage de repérage se présentait bien, puisque dans l’avion qui le menait de Nairobi à Entebbe, il avait rencontré une équipe de C.B.S. Des gens sympas qui partaient filmer la folie au quotidien, dont quatre Européens venaient de faire les frais dix jours auparavant. Mais, une fois arrivés à l’aéroport, ils n’avaient jamais pu franchir le contrôle de l’immigration. Il leur fallait une accréditation du ministère de l’Infor­ mation. Les discussions s’étaient alors engagées sous les réacteurs du Boeing qui attendait de repartir au Kenya ! Rien n’y a fait : ni la danse du ventre, ni le coup de téléphone à l’ambassade de France. Les militaires avaient bloqué l’avion sur la piste pour réembarquer ce quarteron d’agitateurs. Quand Guy avait de nouveau atterri à Nairobi, il n’avait plus de visa et dut coucher à l’aéroport, un peu énervé quand même !

Le Kenya s’était donc présenté comme une étape indispensable, obligatoire, pour continuer notre route vers le nord.

« C’est vrai, monsieur Garibaldi, nous faisons commerce avec l’Afrique du Sud, mais cela nous gêne beaucoup que votre raid parte de là-bas… »

Le secrétaire au Tourisme était un peu honteux d’avouer cette liaison coupable à Guy. Le ministre de l’Information, quant à lui, avait opposé un refus catégorique à Guy : « Votre raid ne passera pas chez nous ! » ; puis il était revenu sur sa décision « à condition qu’au cours de votre émission, vous ne prononciez pas le mot : Afrique du Sud »!

La carte postale d’abord : Benoît Jacques, caméra au poing, survole le plateau masaï, du haut d’une montgolfière. Vu du ciel, le panorama est beau ; mais lorsqu’il touche terre, les Masaïs-tirelires négocient chaque plan : deux shillings pour ma tête, trois pour mes jambes, une vue générale de ma maison, pas de gros plans de ma chambre à coucher.

Le Kenya vu par Gauthier, Philippe et Serge n’est pas mentionné dans les guides touristiques. Lorsqu’ils adressent la parole à l’homme qui est accoudé au bar, juste à côté d’eux, ils ne se doutent pas qu’ils parlent à un ancien ministre de… Kenyatta ! Le « Docteur » est complètement saoul. A 23 heures, il rassemble ses dernières forces, arrive à peine à articuler cette invitation-surprise : « Si vous voulez, je vous fais connaître les plus grands bordels de Nairobi ! » Nos raiders ne se le font pas répéter ! L’homme, comme dit Serge, en imposait et payait de sa personne. Il éjecte la troupe de sa Mercedes SOO devant le « New Florida », une boîte qui ‘lui appartient et sur les tables de laquelle les candidats achèvent un certain nombre de récits, depuis leur arrivée dans la capitale. Sans commentaires… Tout le monde s’incline, serre la main et sourit devant le « parrain » maître des lieux dont l’idée fixe du moment est de boire du champagne français ! L’escale suivante s’appellera « California 2000 ». Même style, même scénario. Dans la Merceries qui traverse les rues désertes de Nairobi et les guide vers la périphérie, le « Docteur », toujours saoul, se plaint de ce que les journalistes européens donnent une « mauvaise image » de l’Afrique !

Enfin, la voiture s’arrête devant un véritable rempart. Après un premier coup de klaxon, la forteresse s’ouvre, pour en dévoiler une seconde. Les chiens s’agitent autour du véhicule, reniflent les raiders. Dans sa maison de style colonial, le « Docteur » titube, fait quelques pas et s’effondre dans un fauteuil

  • Quelles sont vos idoles ?

Mes idoles ? C’est simple ! Napoléon, Hitler, Mussolini !

A une heure avancée de la nuit, le quatuor sort dans le jardin, s’aligne devant un mur et contemple le ciel africain, en guise de diversion.

Les premières lueurs de l’aube accusent les traits ravagés du « Docteur ». Il contemple ses visiteurs, leur propose un petit déjeuner, prend enfin congé d’eux et conclut dignement :

  • Si vous allez au New Floride, dites 007 ; et si vous allez au California 2000, annoncez G001. Ce sont les codes de mes ardoises !

Lorsque je rentre dans ma chambre, elle est occupée… Trois lapins nains sont vautrés sur mon lit. Ils ont marqué leur nouveau territoire comme ils le pouvaient : voilà pourquoi la grande couverture est auréolée d’une carte d’Afrique, avec odeurs en prime… Malgré l’absence de revendications, l’acte est signé. Je vais remercier Guy dans sa chambre pour cette délicate attention. Nous rions pendant de longues minutes. Selon une tradition bien établie maintenant, il me met le doigt dans l’oreille en signe de ralliement et me dit :

  • Fais attention, tu as un bouton, là ! avant de me mettre son deuxième doigt dans l’Å“il…

Je vais le regretter, Guy, c’est sûr. Malgré les apparences, le climat est moins détendu ce soir. Dans quelques heures, en effet, nous allons aborder notre premier grand virage : celui de la corne de l’Afrique. Un passage particulièrement difficile à établir pour notre deuxième avant- courrier Pierre Godde arrivé ce matin à Nairobi.

Pendant des semaines, il s’est penché sur la carte pour en remuer tous les pays, pour en étudier toutes les pistes, indiquées ou pas, pour en exploiter toutes les failles. Devant cette région « chaude », le problème qui se posait était de savoir par où on pouvait faire passer le Raid.

Plusieurs solutions s’étaient présentées à Pierre :

  • La première passait par le Soudan, l’Egypte, via Louxor, et Israël. Les terrains sont difficiles au niveau militaire et les problèmes d’essence importants. De toute façon, la guerre au sud-Soudan nous aurait amenés à organiser un pont aérien entre Nairobi et Khartoum.
  • Deuxième solution, plus à l’est : l’Ethiopie. Là aussi, les pistes sont mauvaises et les problèmes politiques ne seront sans doute pas résolus d’ici le passage du Raid…
  • L’Ouganda passe son tour.
  • Restait la Somalie : le pays est en guerre contre l’Ethiopie, mais il n’est pas fermé. Pierre, bien sûr, a cherché à obtenir des informations.

A l’ambassade de Somalie en France, on avait répondu : « Il n’y a pas de problèmes chez nous », tandis que certains experts du Moyen- Orient du Quai d’Orsay affirmaient, plus nuancés : « Ça ne bouge pas trop. » Enfin, à l’ambassade de France en Somalie, la réponse avait été plus tranchée : « Non, surtout ne venez pas ! »

Pierre Godde n’avait plus qu’à partir pour se rendre compte lui- même, ce qu’il fit au mois d’août.

Lorsqu’il atterrit à Nairobi, il s’entend dire : « Non, monsieur, ce n’est pas possible d’aller en Somalie en avion ! » Pierre, à qui il en faut plus pour rebrousser chemin, prend un bus, monte vers Garissa, passe la frontière où les douaniers mettent la main sur ses San Antonio et les revues soviétiques qu’il a ramassées dans l’avion de l’ Aéroflot !

Le voyage n’en finit pas. La chaleur est écrasante, le car tombe sans arrêt en panne. Pierre arrive enfin à Mogadiscio, rencontre le ministre de l’Information qui lui dit :

  • Non, il n’est pas question que le Raid passe ici ! Nous ne faisons plus confiance aux journalistes français !…

Ce qu’apprend incidemment Pierre, c’est que les très belles « Lettres de Somalie », tournées ici par Frédéric Mitterrand, n’avaient pas été appréciées par les responsables politiques du pays. Le film était beau, mais certes critique à l’endroit du gouvernement somalien, ce qui n’avait pas plu à tous les étages des ministères. Il fallait redresser l’image des journalistes français de toute urgence. Pour faire admettre et passer le Raid, Pierre doit alors s’ériger en avocat de la défense pour artistes incompris et expliquer, séquence après séquence, un film qu’il n’a jamais tourné !

« C’est de la poésie ! » leur dit-il. Pendant de longues minutes, il joue tout sur cette plaidoirie improvisée, au milieu des couloirs crasseux du ministère. On l’écoute. Et soudain, le projet intéresse les Somaliens.

Outre la guerre, le plus gros problème à résoudre était celui de l’essence, car il n’y a pas d’essence en Somalie. Le pays est en banqueroute et reçoit de façon aléatoire quelques tankers envoyés au hasard des marées par l’Arabie Saoudite. Sur place, à Mogadiscio, les ambassades la font venir de Djibouti : c’est donc de là que Pierre pense acheminer des bidons le moment venu, pour faire avancer le Raid. Avec de gros risques de vol en cours de route.

Sur les bords du lac Naivasha, au nord de Nairobi, Pierre Godde ne cache pas son inquiétude devant les caméras :

  • Ce soir, nous ne savons pas si nous allons réellement pouvoir traverser la Somalie. Les nouvelles parvenues du Nord ne sont pas très bonnes. Il a plu pendant plusieurs jours et les frontières sont fermées. En cas d’obstacles majeurs, l’ultime solution sera de faire demi-tour sur Mombasa et d’embarquer les voitures sur un bateau, direction Djibouti.

Cette solution ressemble à un échec. Elle me fait peur. Je n’ose pas imaginer que nous puissions revenir en arrière, même si les circons­ tances l’imposent. Il faudra avancer coûte que coûte. Je ne sais pas par où, je ne sais pas comment. Mais j’espère que le soleil y mettra du sien, que les voitures vont voler, que les vents vont nous être favorables et les dieux pleins de compassion.

Le Raid doit passer.

6. La terre des aromates

Mercredi, 19 décembre 1984 — Nairobi.

Quatre heures du matin. Le portier en a assez. C’est la quatorzième porte à laquelle il vient de frapper pour nous réveiller. Dehors, devant l’hôtel, tout est calme. Les voitures sont alignées, propres, prêtes pour le grand départ. Hier nous avons fait une véritable descente dans une station-service pour remplir tout ce qui était vide : réservoirs, jerri­canes, bidons, briquets; déformés jusqu’au bouchon. René Raguenès a prévu que notre consommation sur les pistes pourrait approcher seize litres aux cent kilomètres. L’évaluation ne nous met pas à l’aise, étant donné qu’il n’y a aucune pompe sur le parcours. Benoît, de son côté, a évalué le nombre de bouteilles d’eau et de cacahuètes nécessaires à la traversée du Kenya et du sud de la Somalie. Dans la voiture, il y en a partout : entre les sièges et le réservoir, sous le frein à main, au milieu des câbles.

En compagnie de Francis, le transitaire, Guy nous emmène sur la route du Nord. Nairobi est déserte. Nous hésitons un peu car aucune direction n’est indiquée. Après une trentaine de kilomètres, nous nous arrêtons. Pierre Godde s’est déjà envolé pour la Somalie, Guy part tout à l’heure pour Bombay, afin de baliser le parcours indien. Je suis un peu triste de le quitter. Même si nous nous connaissons depuis peu, il est devenu un ami. Au-delà des mots, des difficultés, des obstacles, nous agissons dans le même sens. Nos efforts ne s’additionnent pas, ils se multiplient. Nous nous soutenons à chaque instant dans ce marathon qui éprouve les nerfs et déchaîne les passions.

Devant nous, 1400 kilomètres, dont 900 de pistes, principalement en Somalie. Un pays sans doute dur. Peut-être aussi notre première étape vraiment difficile.

J’ai horreur des adieux. Nous nous disons « à bientôt » en sachant très bien que ce parcours annonce les problèmes. Avant de partir Guy me remet une enveloppe dont je lis le contenu, dès le premier virage franchi, à la lueur de notre baladeuse.

« Dans tous les cas, sale con, quoi qu’il en soit de cette expédition et des surprises qu’elle nous réserve, une chose a pour moi de la valeur avoir fait ta connaissance ! Puissance treize, et à bientôt ! »

Pour la première fois depuis le départ, j’ai envie de faire demi-tour pour lui dire : « Moi aussi ! »

Le jour se lève. Le réseau routier une fois encore nous contraint à rouler ensemble, d’autant plus que nous devrons nous arrêter à Nungi pour recoller à un convoi de camions qui est censé nous attendre. A partir de là, des militaires nous escorteront jusqu’à la frontière autour de laquelle se multiplient les actes de brigandage et les vols.

La piste est de mauvaise qualité. A chaque instant, nous risquons de cabosser les jantes. Hier, Benoît a, une nouvelle fois, préparé la voiture. Il l’a lavée, essuyée, dedans, sur le toit, le capot, le coffre, sans oublier les rétroviseurs, les vitres et le treuil. Il est passé sous les sièges, entre le levier de vitesses et le frein à main, derrière l’extincteur. Comme il fait chaud, nous avons baissé les vitres. La brousse est en fête. Les oiseaux chantent, le ciel est bleu. Une grosse flaque qui traverse la route m’oblige à freiner. Alors que je m’apprête à la passer au ralenti, en première, à ce moment-là, j’aperçois dans le rétroviseur un énorme camion qui nous dépasse par la droite, plongeant au milieu de la flaque.

Deux remarques s’imposent : la flaque est profonde, le camion est très long, du type semi-remorque. Un océan. Que dis-je, un raz de marée de boue recouvre entièrement notre voiture. A l’extérieur comme à l’intérieur. Benoît commence à voir rouge. Tout est maculé : le volant, les sièges, les habits, la carte routière (plus embêtant), le plafond, le sol, les rétroviseurs, les vitres. En général très calme, Benoît commence à s’agiter :

  • Rattrape-le, rattrape-le
  • Attends un peu, pour le moment je ne vois rien !

Dix kilomètres plus loin, nous apercevons le monstre. C’est Duel à l’envers. Ou quand les petits poursuivent les gros. A peine arrêté, Benoît a déjà sauté du véhicule, et comme dans un film en accéléré, fait des ronds autour de la cabine du chauffeur en lui proférant des menaces. Le Noir, qui commence à voir rouge lui aussi, est étonné et ne comprend rien à ce qui se passe. Cela énerve doublement Benoît qui revient à sa chère voiture un peu déprimé.

Nungi , ce sont trois baraques sur le bord de la piste. Des baraques maintenant écrasées par le soleil. C’est ici que l’escorte va encadrer la « brigade du Raid ».

Benoît sort et filme les militaires en armes, ce qui lui vaut — décidément c’est la journée — un sérieux avertissement de la part d’un Noir à la démarche féline : « Monsieur, ici on ne filme pas, il faut demander, il faut prévenir le chef. » Nous nous confondons en excuses, expliquons que nous filmons la progression de nos voitures à travers le monde. Rien n’y fait. « Montrez-moi vos papiers et les autorisations… de Nairobi, du chef, du ministère. »

Deux heures plus tard, le bus de Nairobi arrive. C’est lui qu’on attendait. Le convoi s’ébranle dans un nuage de poussière, à une vitesse élevée. Il ne faut absolument pas que nous lâchions l’escorte. Toute la journée, nous roulerons ainsi, les yeux rivés à l’arrière de ce car brinquebalant sur des pistes de plus en plus mauvaises, de plus en plus mouillées. Vers seize heures, nous atteignons Garissa. Nouveau barrage. Nouveau contrôle. Notre voiture brune de boue intrigue. Les militaires sont plus pointilleux ici et relèvent tous les numéros : passeports, permis de conduire, assurance. Enfin ils viennent tourner autour des voitures, y mettre un nez, puis la tête, puis les deux jambes, avant de nous conduire au quartier général de la police où je vais voir le chef. Il siège dans une petite pièce sombre aux murs verts. Derrière sa table en bois, entre le téléphone et la tasse de thé, je devine qu’il n’est pas le « tamponneur » le plus rapide de l’Est.

  • Nous sommes, comment dire… nous sommes pressés et nous aimerions, si possible, avoir une escorte maintenant pour poursuivre notre route.

D’abord l’homme ne réagit pas. Puis il rigole.

  • Maintenant ? Non, il faut attendre. Je dois prévenir Nairobi. Et puis il me faut rassembler trois ou quatre hommes pour demain. Vous avez des places pour les prendre ?
  • C’est-à-dire que… c’est difficile. Il n’y a que deux sièges par voiture et ils sont occupés. Nous pouvons partir sans escorte ?
  • Pas question. La région est dangereuse. Nous devons assurer votre protection. Il faut que vous restiez ici.

La situation est bloquée. Nous allons perdre du temps.

Sept heures : d’un pas lent et assuré, les escorteurs arrivent avec un certain retard… Dans cette région où les attaques sont fréquentes, ils accompagnent des cohortes de passagers au milieu de ce couloir étroit ressemblant plus à un no man’s land sans âme qu’à un pays habité. Une mitraillette dans une main, un sac de voyage dans l’autre, nous avons compris le scénario. Ces messieurs veulent tester la dernière 4 x 4, engin qu’ils ne voient sans doute pas passer tous les jours. Les candidats, galantes personnes, montent sur le hayon arrière, le dos à la route, les jambes arquées autour de la roue de secours et le foulard sur la tête pour éviter la tornade de poussière qui va s’abattre sur leurs jolis minois mal rasés. A l’intérieur, un militaire, confortablement assis aux côtés de Guilène, se met un baladeur sur les oreilles et trouve que « ce que nous faisons, c’est bien… ». En regardant ce convoi de plus en plus insolite, je pense que notre brigade est devenue un modèle de dissuasion. La piste défile, dans un brouillard de particules en suspension, les flaques se multiplient à l’horizon. Soudain, devant, ce n’est plus une flaque. C’est la mer. A marée haute en plus. Devant, à droite, à gauche, l’eau a gagné le territoire national. Elle obstrue la piste, bloque toute issue de secours, noie le décor, bouleverse toutes les données. On voudrait l’effacer. La nier. L’eau s’impose. Sans doute ce que nous avait annoncé Pierre Godde. Jean-Pierre Coppens fait une première tentative : trois mètres plus loin, la Visa s’enfonce jusqu’au treuil, obligeant le mécanicien à sortir par la fenêtre. La voiture Antenne 2 essaye de passer par les bas-côtés, apparemment moins spongieux. C’est une catastrophe : plus elle accélère, plus elle disparaît dans la boue. Une boue glissante, brûlante, sur laquelle rien ne prend, rien n’accroche. Je sens que nous allons prendre du retard, une fois encore.

La saison des pluies attire l’immobilité. Rien ne bouge ici. La brousse est humide, silencieuse. Le bois détrempé exhale une odeur de décomposition, la chemise fait corps avec la peau, les insectes pullulent. Nous étudions rapidement l’éventail des solutions avec les mécaniciens et les candidats, heureux d’être confrontés à une route rebelle.

« C’est le raid dont j’ai rêvé, dit Alexandre. Ici, on a les pieds dedans ! » Benoît et moi décidons de nous faire remorquer par le camion jusqu’à la fin du passage boueux. Après quoi il reviendra en arrière pour tirer les six voitures, une par une. C’est un travail d’enfer, mais il n’y a pas d’autre choix. Au début cela se passe bien. Les roues s’enfoncent mais accrochent. Devant nous la corde qui nous relie au camion-assistance se tend de plus en plus ce qui nous donne quelques sueurs supplémentaires. Cette corde, c’est notre chance. Une corde au bout de laquelle notre semaine est en jeu : les rendez-vous, le passage de la douane, l’entrée en Somalie, l’enregistrement à Mogadiscio. Je découvre que le Raid, malgré ses allures d’aventure sophistiquée, est d’une extrême fragilité et qu’il ne tient parfois qu’à un fil, pour ne pas dire à une corde. Si cela se passe mal, ce sera le demi-tour sur Mombasa dont parlait Pierre Godde il y a quelques jours. Benoît ne dit pas un mot. Moi, je laisse le volant suivre les ornières de plus en plus creusées.

Devant un passage qui semble plus profond, René Raguenès fait obliquer son camion à gauche, sur les bas-côtés eux aussi détrempés. Et la série continue : nous voyons le « Pinz » s’enfoncer nettement dans la boue, accélérer, remonter légèrement, enfin s’affaisser définitivement, comme une bête épuisée dans une arène surchauffée. Il est quinze heures. La température dépasse 40°. L’eau stagnante est agitée par des centaines de petites larves ressemblant à des têtards. Le militaire descend du camion, mitraillette au poing. Nous sommes seuls, René, Benoît et moi au milieu d’un gigantesque bourbier. Devant nous le camion ne bouge plus, enfoncé jusqu’en haut des roues. Alors nous nous y mettons. René creuse avec une pelle tandis que nous cherchons quelques branchages et décrochons les plaques de désensablement déjà couvertes de boue. Quatre tonnes se sont enfoncées dans la glaise bouillante et collante, qui alourdit nos chaussures à chaque pas, brise un manche de pelle, retombe, à peine enlevée. René essaye une première fois de sortir le camion. Le moteur rugit. Les pneus, patinés par la boue, glissent et tournent à vide. Rien n’accroche. Le camion retombe, plus lourd, plus impuissant qu’auparavant. Acte deux : René reprend sa pelle, dégage la glaise qui s’est infiltrée partout, nous remettons les branches et replaçons les plaques, devant et derrière. Notre vigile fait les cent pas, l’Å“il en alerte.

  • Vous attendez les bandits ?
  • Non, mais les lions peuvent venir !

René, en nage, se met au volant, le moteur chauffe, l’embrayage accroche, mais les roues, de plus en plus lisses, s’enfoncent encore un peu plus. Cette fois, le châssis fait ventouse avec la boue. C’est pire qu’il y a une heure. Le « Pinz » n’est plus un bateau. C’est un sous- marin. Notre dernière chance, c’est de le vider. Tout y passe. Nous saignons le monstre jusqu’au dernier carton : roues de secours, phares, clignotants, ailes avant, pare-brise, tubulures en tous genres. Après plus de cinq heures d’immobilisation, le camion accroche enfin et émerge des entrailles de la terre. Une véritable résurrection ! Nous hurlons de joie ! La boue est tellement profonde que nous ne retrouverons jamais une partie des plaques utilisées pour sortir le monstre.

Jusqu’à la tombée de la nuit, René remorque une par une nos voitures sur une distance de trois kilomètres. De l’autre côté de la « mer », je regarde ce sauvetage. C’est impressionnant : Au loin, les phares jaunes balayent la nuit, puis disparaissent sous l’eau avant d’apparaître à nouveau. Le moteur ne fait plus aucun bruit là-bas. L’eau arrive au niveau du pare-brise, s’infiltrant dans les voitures, inondant de boue l’habitacle et ses occupants. C’est incroyable ! A chaque passage, j’ai de plus en plus d’inquiétudes : le camion glisse, les ornières qu’il creuse au fur et à mesure deviennent profondes, l’eau inonde le moteur. Si le « Pinz » s’immobilise au milieu de ce marais, le Raid s’arrêtera ici pour l’éternité…

Pendant ce temps, les équipages rescapés mettent leurs voitures sur cric et enlèvent les magmas de boue incrustés autour des freins. Le dépannage s’achève à la lueur d’une torche dont le fil électrique est gainé d’une horde d’insectes en mal d’aventures.

René a le sourire. Il est exténué. Mais il vient de sauver, à lui seul, le Raid ! Nous découvrons que le camion est aussi une dépanneuse et que, sans lui aujourd’hui, l’émission était sérieusement compromise.

La route de nuit s’achève entre les murs d’un campement militaire où nous dressons nos tentes. Quelques bières chaudes viennent récompenser les héros du jour. Comme à l’accoutumée, je m’allonge sur les sièges avant de la voiture, passant la première pour ne pas avoir le levier dans le ventre, desserrant le frein à main, pour ne pas l’avoir… dans le dos. Sur le toit, Benoît dort, les yeux sur les étoiles, les jambes soutenues par le hayon arrière, lui-même relevé par un piquet de fer vertical. (L’idée est déposée au registre des inventeurs associés.) Au petit matin, Christine, Guilène et moi avons la même vision d’horreur : sur les jambes et les bras, dans le dos aussi, nous sommes comme brûlés. Notre corps est recouvert de cloques, de véritables poches d’eau décapantes comme de l’acide, que nous devons sans doute à de traîtresses chenilles. Aussitôt, Christine retrouve ses réflexes d’infir­mière, sort quelques bandes et de la crème pour nous soigner. Maigre consolation, car nous ne pourrons pas éviter les infiltrations de poussière sur cette piste de plus en plus infernale.

Le paysage est devenu très sauvage. Nous avons vraiment l’impres­ sion d’atteindre le bout du monde. La piste, les arbres secs, les passages étroits dans lesquels les militaires redoublent d’attention. Il n’y a plus rien. Juste notre serpentin qui se déroule de façon anachronique, notre défi qui construit des situations, provoque des réactions, modifie le cours tranquille de l’Eternité qui passe, sans avoir rien demandé à personne. Notre étonnement, leur étonnement se croisent dans des regards fatigués, sans cesse différents, toujours tournés vers cette course qui s’annonce sans fin. Le Raid prend une autre dimension. Il va falloir compter avec les incidents, avec la nature qui n’a pas été prévenue de notre arrivée, avec les militaires et les douaniers, avec le temps qui file dans le sablier, usant plus vite que prévu notre détermination à dire oui devant chaque obstacle.

Une dernière tente, là-bas, sous laquelle les militaires servent le thé, regardent les passeports, notent quelques numéros. Leurs gestes sont lents, calmes, comme le désert avec lequel ils se confondent. Pierre doit se morfondre à la douane somalienne en nous attendant. Personne n’aura pu le prévenir.

A midi, après cinq cents kilomètres de piste, nous arrivons enfin à Liboï , le poste frontière kenyan, à côté duquel se trouve un petit avion, sans doute celui emprunté par Francis, le transitaire venu de Nairobi pour faciliter notre sortie. Pointilleux, les douaniers : ils nous deman­ dent combien de billets nous avions en entrant et combien nous en avons en sortant. Thème du débat : où sont les fraudeurs ? Devant l’homme à casquette, chaque raider a l’air d’un mauvais élève ayant oublié que la preuve par neuf était une histoire d’amitié et que toute soustraction est négociable par un sourire, deux poignées de mains, trois dédicaces sur le livre d’or de la douane.

Un peu plus loin, sous une chaleur écrasante, le petit camion venu de Nairobi vide ses fûts d’essence dans nos réservoirs déshydratés, sous les yeux tendres et superbes des villageois annonçant la Somalie, au-delà de cette frontière qu’il nous faut maintenant franchir.

« Il manque le temps, l’attente. L’appréhension, la nuit, la peur. Il manque la langue pâteuse, la gorge sèche et le vent de sable qui fait enfler la tête. »

« Il manque l’espace infernal qui toujours s’agrandit, les cahots incessants, les muscles qui abandonnent. »

« Il manque les spaghetti, le thé brûlant à la cardamome qui vous redonne vie. »

« Il manque la botte du militaire, le feu, la lune, le sable chaud. »

Pierre Godde doit être content. Il a retrouvé tout ce qui lui manquait lors de son premier retour de Somalie et qu’il avait traduit, nostalgique, sur un bout de papier. Ce pays l’avait marqué, profondément. Il nous en avait beaucoup parlé à Montlhéry. Mirage lointain perdu dans cette corne d’Afrique qui avait si souvent peuplé mes nuits. Il appelait d’autres mots, d’autres odeurs, comme si notre vocabulaire quotidien ne pouvait en imaginer la richesse et la diversité.

Il est là, devant le poste frontalier somalien. Heureux de nous voir, après tout ce retard. Le soleil tape dur sur les baraquements délabrés. L’ambiance est étrange, l’atmosphère bon enfant. Ici, les gens sourient. Leurs corps fins drapés dans des linges colorés leur donnent une beauté intouchable.

En général, les postes de douane ne sont pas des endroits très sympathiques. Les contacts froids ne facilitent pas la communication et le plus simple est de faire court, pour éviter les questions et les maladresses du style photo-souvenirs…

Ici, rien de tel. Un poste de douane en Somalie, c’est avant tout un restaurant ! A peine arrivés, les douaniers arrangent deux ou trois tables, nous servent une grande assiette pleine de spaghetti, suivie de l’inévitable tasse de thé ! Les vestiges des colonies sont parfois surprenants… Benoît, lui, a repéré un grand réfrigérateur dans la cuisine et va négocier une dizaine de verres d’eau froide, puisqu’il n’y a pas de coca dans ce pays !

Tandis que nous remplissons les formulaires d’entrée sur lesquels on vous demande si on importe des armes, quel est leur type, leur couleur, leur format et le nombre des cartouches, des chameaux passent, le pas lent, l’allure fière, comme les nomades à leurs côtés, balancés par le rythme intact propre aux pays insoumis.

Notre passage dure à peine plus d’une heure. Autant dire que c’est une entrée fulgurante que nous réalisons ! Derrière la Land Rover dans laquelle Pierre a pris place en compagnie de représentants du ministère de l’Information et de deux militaires (encore !), nous roulons toutes vitres baissées et… à droite, pour la première fois depuis notre départ du Cap ! L’objectif prioritaire est de rattraper le retard et d’atteindre le but initialement prévu, car nous ne pouvons pas nous arrêter n’importe où dans le désert.

Somalie : la « Terre des Aromates » pour les Romains ; la « Terre des Etrangers » pour les Arabes. La terre oubliée, pourrait-on dire aujourd’hui. Oubliée des grandes puissances qui n’y trouvent plus leur intérêt et laissent ces rivages à ceux qui ne savent même plus les exploiter, à force de l’avoir été. Six cent mille kilomètres carrés, cinq millions d’habitants, l’un des cinq pays les plus pauvres du monde. Et qui doit supporter chaque jour le fléau de la guerre contre l’Ethiopie, à laquelle les Somalis veulent reprendre le territoire de l’Ogaden « injustement » attribué par la Grande-Bretagne à l’Ethiopie en 1948, devenu depuis le théâtre d’horribles combats. Plus de cinq cent mille personnes s’en sont échappées pour venir se réfugier en Somalie, venant, malgré eux, alourdir un peu plus la charge économique du pays.

La piste rouge a cédé la place à des lits de branchages et de ronces sur lesquels il faut manoeuvrer sans erreur. Les virages s’enchaînent les uns derrière les autres, usant progressivement ce qui reste de forces dans les bras de René. De temps à autre, nous nous arrêtons sous une tente de peau, pour échanger quelques mots, boire le thé brûlant au lait de chameau servi dans de petits verres par des femmes filiformes vêtues de tissus verts, jaunes ou bruns. Nous nous laissons gagner par l’immobi­ lité, nous nous laissons prendre au jeu plaisant de l’espace et du temps qui traversent le désert. Ce pays me plaît déjà, parce qu’il ne ressemble à aucun autre. Parce que nous sommes loin et seuls avec ces personnes si souriantes. Une image revient comme un leitmotiv : celle de ces points d’eau autour desquels chèvres et chameaux se concentrent. L’élevage est la première richesse du pays. Sans doute la seule aussi. Un cheptel de trente-sept millions de têtes, dont six millions de chameaux. La Somalie vit sur eux. 70 % des habitants sont des nomades. Nous les croisons, ombres en marche au pas cadencé, imprimant au désert le mouvement lent de sa respiration.

La halte à Kisimayo ressemble à une image jaunie par les années, aux voiles soulevés par les tempêtes. L’hôtel domine la mer. C’est un ensemble de pavillons circulaires très « rétro », dans lesquels le vent s’engouffre en musique.

Il est désert comme un palais abandonné, à peine troublé par des ombres lasses. Les hommes sont allongés là-bas, sous l’arbre géant. Les rideaux déchirés ondulent à peine ; un robinet fuit dans la salle de bains silencieuse et fraîche. Il y a de l’eau aujourd’hui. C’est jour de fête.

Sous l’auvent, les canapés de cuir rouge, serrés les uns contre les autres, attendent encore les voyageurs épuisés, dans un alignement parfait. Personne n’a dû venir ici depuis des lustres.

Je m’assois. En bas, la mer scintille, encore plus bleue que le ciel. Du fond de la salle à manger déserte, au plafond de laquelle s’agite une dizaine de ventilateurs, un homme apporte un verre de « spermouth », ce jus de pamplemousse au goût si particulier. La réverbération fatigue les yeux. La chaleur est accablante. J’entends encore les sons colorés de ces soirées luxueuses, quand la colonie en robes longues venait danser au nez des portiers, insouciante et gaie, rapportant de la Rome lointaine des histoires que l’on se raconterait de père en fils. J’entends encore leurs conversations de qualité, le bruit des cuillères d’argent, celui des lèvres qui se brûlent en aspirant le thé à la cardamome. L’empire de l’éclat a laissé place à la beauté des choses défaites, caressées par les vents, parsemées d’espaces inoccupés dans lesquels s’engouffre la nostalgie des regards et des lumières violentes.

Ces gens sont devenus riches de leur beauté soudaine.

Dimanche, 23 décembre 1984.

Quelques kilomètres après Kisimayo, le monument bleu pâle a l’air un peu fatigué. Pourtant, il symbolise le passage de l’Equateur ! Après dix mille kilomètres de route, nous passons de l’hémisphère sud à l’hémisphère nord. La prochaine fois, ce sera au mois d’avril, en sens inverse, lorsque nous descendrons en Amérique latine. Mais, pour le moment, nous retrouvons l’hiver : devant l’assaut des vents glacés venus du nord, j’enfonce ma capuche jusqu’aux yeux ! Il ne fait que 35° aujourd’hui !

Lundi, 24 décembre 1984.

Nous sommes arrivés à Mogadiscio. La ville est superbe ! Chacun de ses nombreux occupants semble y avoir laissé son influence, trahie par des architectures qui annoncent le Moyen-Orient. On pourrait dire de Mogadiscio qu’elle est une ville sous influence.

Les Arabes et les Perses au Xe siècle, l’influence des sultanats d’Oman et de Zanzibar au xvii’, la présence italienne au xix e, puis les Anglais après la Seconde Guerre mondiale. Mogadiscio est un specta­ cle, une ville hors du temps. Murs crénelés longeant l’océan, les enfants aux fenêtres croisées de barreaux avec un trou pour y passer la tête, les femmes superbes, instants de grâce qui passent sans faire de bruit, les stations-service désertes car il n’y a jamais d’essence, le muezzin qui rassemble les foules, les piscines vides des grands hôtels rongées par les vents, les ruelles étroites où se perdent des ombres, les couloirs frais et les fenêtres cassées, les vieux taxis Fiat que l’on prolonge avec amour, les militaires qui paradent sur fond de slogans d’indépendance. Il faut encore se mobiliser contre le fascisme et le néo-colonialisme. C’est ce que disent les dessins naïfs et les portraits géants. Et de vanter la scolarisation. Et de menacer les opposants. Les histoires ont embelli avec le temps. « Gracie mille, signor ! »

La ville nous inspire. Les caméras tournent à chaque coin de rue, provoquant de véritables émeutes. Sur la petite place du marché, Benoît filme un étalage de pastèques. Sous les regards curieux de la foule qui se rapproche, nous compresse, un homme en chemisette blanche me met une carte sous le nez. Sur la photo d’identité toute jaune, il ressemble à un truand

  • Je suis de la police !
  • Ah bon, que se passe-t-il ?
  • Vous avez l’autorisation de filmer ?
  • Pour filmer des pastèques, il faut une autorisation ?

La foule s’énerve, sans aucune raison, et manifeste des signes évidents d’impatience. Elle est prête à nous lyncher ! Un peu plus loin, Alain Margot, torse nu dans son costume local, joue une scène de Rackham-Le-Gum (anti-héros imaginé par Alain pour une série de films de fiction). Un véritable délire ! Une marée d’enfants le suit dans tout Mogadiscio, en hurlant de rire ! Le Raid vient d’entrer dans la capitale somalienne, et cela se voit !

Très vite, il nous faut installer les câbles, les haut-parleurs, l’antenne dans la cour de la mairie de Mogadiscio. Je sens les candidats excités par leurs aventures, leurs premiers exploits, leurs douces rencontres. Au cours d’un rapide « briefing », je leur rappelle qu’il faut réagir par rapport aux jurés :

  • Défendez votre salade ! Ne vous laissez pas faire par les Parisiens. C’est vous qui tournez, c’est vous qui en bavez ! Alors, répondez ! Soyez présents ! Soyez actifs ! Il faut justifier cette liaison directe

Générique. Antenne. C’est parti !

Les Belges présentent leur reportage sur le deltaplane au Kilimandjaro. Au moment du vote, Philippe est très « remonté ». Il mange presque mon micro en s’adressant à Bruno Albin :

— Etes-vous déjà monté à 5 500 mètres d’altitude pour filmer ? Non ! Alors je ne comprends même pas que vous puissiez nous noter !

Lorsque j’interviewe Alexandre, il est en train de déguster une pastèque tandis qu’Alain Margot, qui s’est peint le corps avec de gros points rouges, révèle à l’antenne une « allergie » aux jurés. Sourires crispés sur le plateau parisien. Enfin, l’équipage de Télé-Monte-Carlo termine dernier au classement pour la deuxième semaine consécutive. A Paris, Noël rappelle que, si cela se reproduit à la prochaine étape, elles seront éliminées, conformément au règlement. Guilène m’arrache le micro des mains et s’adresse sur le ton de l’ironie à Noël :

— Tu exagères ! Tu ne vas pas nous répéter cela toutes les semaines ! D’accord, nous sommes dernières, mais à quelques petits points des quatrièmes !

L’émission s’envole. L’ambiance chauffe. Paris écoute froidement. Ça tire dans tous les coins ! Seul le générique de fin arrête cette entreprise générale de démolition…

Je me sens en partie responsable de ces égarements, parce que je les ai effectivement poussés à intervenir, à apporter des informations complémentaires pour leurs lancements de sujets, à ne pas faire de complaisance avec les membres du jury, chaudement installés dans leurs fauteuils. Mais je crois que le ton, le vocabulaire sans détours de leur jeunesse n’ont pas dû bien passer auprès du public, malgré leur bonne volonté. Ce soir, je sais que nous allons nous attirer des ennuis. Les candidats vont se faire traiter de tous les noms, c’est évident, et pàtir pendant longtemps sans doute de leur comportement de cet après-midi. Nous venons de commettre une faute de parcours importante. Et je m’en veux de ne pas avoir senti cela plus tôt.

Sur le lit de sa chambre, Guilène est accablée, déprimée. Dernière pour la deuxième semaine consécutive, elle sait qu’elle ne peut plus rien tenter pour éviter l’élimination, puisque son prochain film a déjà été tourné et expédié à Paris pour montage. En fait, les dés sont jetés. Cette impuissance soudaine révolte Guilène. Si elle a réagi comme cela tout à l’heure, c’est parce que son rêve était en train de s’écrouler en quelques secondes. Elle qui a déjà raté les sélections de la Course autour du monde, il y a un an, ne veut pas laisser passer sa seconde chance. Elle refuse que ces cinq jurés, « bien assis dans le confort d’un studio d’enregistrement, jouent de son sort, de sa carrière, de sa vie ! ». Elle ne peut admettre qu’ils ignorent ses aspirations au-delà du voyage et du concours. Elle ne peut imaginer un seul instant être « éjectée » de ce raid auquel elle tient tant. Alors Guilène, envahie de tristesse, se met soudain à haïr ce système et pleure des larmes amères, seule dans sa chambre.

Nous sommes le 24 décembre, mais ici, en pays musulman, c’est un soir comme les autres. J’imagine pourtant les sapins de Noël, les petites lumières, le froid, peut-être la neige qu’on ne connaît pas ici, une table avec des bougies, du vin, quelques plats réconfortants. Dans la petite cour mal éclairée de la « Croix du Sud », le banquet des raiders est fin prêt. Nous sommes tous là, chacun devant une assiette de spaghetti et un verre d’eau gazeuse. Plat royal après les dures journées que nous venons de passer. Notre cadeau de Noël, ce sont quelques cassettes que Jean-Claude Freydier a rapportées de Paris : les enregistrements des premières émissions diffusées en France ! En effet, chaque semaine, nous envoyons dans la pochette jaune les cassettes V.H.S. du récit- étape, celles des candidats, plus celles du plateau, sur format profes­ sionnel. A Paris, les monteurs mixent le tout et diffusent la bande une semaine après notre enregistrement, ce dernier se faisant en liaison sonore directe, mais ne nous permettant jamais de nous voir. Ces cassettes arrivées ce matin sont donc une véritable surprise pour nous ! Dès que notre « réveillon » est terminé, nous commençons à préparer la séance vidéo : une chaise bancale est hissée sur la table, Benoît et Olivier trafiquent les prises électriques, raccordent des fils dénudés, dépoussièrent le magnétoscope et envoient la cassette. Au coeur de la ville, le générique du Raid retentit, les voitures s’ébranlent, j’ouvre l’antenne sur les bords du lac Kariba avec le nez rouge, les filles en short déclenchent une vague de protestations dans l’assistance, les candidats récitent leurs lancements avec leurs mines d’écoliers tout neufs ! C’est le fou rire général ! Rien ne nous paraît bien, tout est fou, super, dégueulasse, à revoir ; mais en tout cas, nous ne restons pas indifférents. Moment particulièrement apprécié, outre la présentation de Noël dans une tenue vestimentaire « presque adéquate », l’interven­ tion des jurés, ce qu’ils disent, ne disent pas, leurs habits, leur tête. « Regardez ces pingouins ! » s’exclame un concurrent que je ne nommerai pas, par mesure de sécurité. Les candidats tels qu’en eux-mêmes, insolents comme au premier jour et tous adhérents au club de Rackham-Le-Gum , qui fait l’unanimité ! Devant tant d’euphorie, nos voisins — un équipage d’ Alitalia — nous offrent une bouteille de champagne et un panettone, ce qui fait « craquer » Roland.

Je rentre à l’hôtel. Les couloirs sont traversés de courants d’air qui font rouler les papiers et dispersent les odeurs. Près des cuisines, des chats squelettiques fouillent les poubelles. J’ouvre la porte de ma chambre. Une souris s’échappe du paquet de pâtes de fruits que Jean- Claude m’a apportées de Paris ce matin. Un cadeau de Marie-Odile… Sur mon carnet de bord, j’écris : « Noël passe comme un soir banal. J’imagine ma fille, sans doute un peu seule, qui voudrait sans doute son papa pour Noël. Quelque chose manque, avec évidence. Joyeux Noël ! »

7. Les lumières de Zeila

Mercredi, 26 décembre 1984.

Les jours ont passé, très vite. Pierre s’est battu pour chercher de l’essence. Il n’y en a nulle part, pas même au marché noir, ce qui est inquiétant. Les ambassades ne sont pas plus riches, contingentées à cinq litres par jour et par véhicule. Pendant ce temps, les lettres de Pierre s’accumulent sur les bureaux du ministère de l’Information, qui ne dit pas non, mais n’agit pas. Le seul espoir que l’on a, c’est de prélever trois mille litres sur les réserves stratégiques de l’armée et de les transporter dans des bidons jusqu’au nord de la Somalie.

Si le contexte le permet car, pour le moment, les informations en provenance du nord sont peu engageantes. Depuis le détournement du Boeing des Somalian Airlines au mois de novembre, par trois officiers de l’armée, la tension est montée d’un cran dans cette région. Un bombardement y aurait fait deux cents morts il y a quelques jours, des camions se font attaquer entre Hargeisa et Djibouti, des rébellions éclatent du côté de Berbera. Tout cela a fait dire au représentant de l’A.F.P. rencontré à Nairobi que notre passage n’était pas « sans risques », et à une autre personne que notre traversée de la Somalie pourrait faire un « bon coup » pour les rebelles.

Après l’essence qu’il attend toujours, Pierre cherche des véhicules pour la transporter. Il a pu enfin trouver un « camion du bonheur », ainsi appelé parce qu’il servait autrefois à transporter le khât de Djibouti en Somalie !

Jeudi, 27 décembre.

Pierre obtient les papiers qui donnent accès à l’essence. Il se rend aussitôt à l’entrepôt, mais il manque un tampon.

Vendredi, 28 décembre.

Il revient à la charge, mais nous sommes un jour férié. Bonsoir, monsieur Godde !

Samedi, 29 décembre.

L’essence est là ! Le tampon aussi ! Tout le monde est prêt pour le grand départ vers le nord. Dans la cour du ministère de l’Information, le chauffeur du camion commence à vider ses fûts dans nos réservoirs. Benoît recompte les provisions entassées pour 1600 kilomètres de route puis 450 de pistes : 40 bouteilles d’eau, 10 oranges, 10 bananes, 60 biscuits, 6 boîtes de pàté, 12 sodas avec et sans bulles, 2200 caca­ huètes et 300 noix de cajou. Il y en a partout et la voiture est plus basse que jamais ! Un peu plus loin, Pierre parlemente avec les officiels : ils font de grands gestes, des allées et venues et je me dis que cela n’annonce rien de très bon…

  • Que se passe-t-il, Pierre ?
  • Tu vois, l’escorte est bien là, mais elle n’a pas de voiture ! Ils vont aller en chercher une, mais il est trop tard pour partir ! Demi-tour à l’hôtel !

Dimanche, 30 décembre.

Cela valait le coup d’attendre. En fait de voiture, c’est une Land Rover qui arrive, avec un plateau arrière protégé des deux côtés par des panneaux percés de hublots. Elle est maquillée de peinture jaune et bleu, imitation peau de léopard… somalien. Le genre d’engin qui attire le regard des rebelles les plus pacifiques en leur donnant l’incontrôlable et irrésistible envie de « faire un carton » ! Quelle réussite ! Nos trois militaires en armes s’y installent, un autre allant s’isoler sur le toit de notre camion d’essence. Avec eux, nous nous sentons vraiment… invulnérables !

Ce convoi — inévitable — nous a été imposé par le gouvernement pour une double raison : à cause des risques de brigandage, et surtout, du conflit de l’Ogaden, une région frontalière que nous devons longer sur des dizaines de kilomètres.

Le début du parcours est effrayant ! Les militaires s’arrêtent tous les deux kilomètres : pour acheter des cigarettes, manger des spaghetti, boire du thé, laisser refroidir le moteur. C’est usant ! La caravane se traîne lamentablement sur la route, bonne pour une fois. A peine le jour a-t-il commencé à baisser qu’ils s’arrêtent dans un petit village, nommé Dasa Mareb, et nous « enferment » à l’intérieur d’un camp militaire pour la nuit, « pour notre sécurité » !

Alexandre tourne autour de sa gamelle pleine de… spaghetti. De son père restaurateur, ce diable de Suisse a retenu de savantes leçons. Après l’énervement de cette première journée, l’ambiance se décontracte. Avec Alexandre, Serge et les autres, nous passons une bonne soirée, évoquant le départ de ce raid qui nous fait tant courir sans avoir beaucoup l’occasion de se parler. Je découvre petit à petit des copains, bourrés d’idées, de générosité, qui apparaissent comme de véritables amis. Solidaires et non concurrents. Leur grande complicité a déjà effacé toute tentative de coup d’Etat et de prise de pouvoir d’un équipage sur le classement général. D’ailleurs, la place est prise depuis le départ par les Belges. Alors, pourquoi contester l’ordre établi ? Philippe fait semblant de s’en moquer, Serge en est fier. Mais les deux ne s’en plaignent pas. Toute la soirée, nous évoquons la course, comparons les sujets, pensons aux grands moments de l’émission. Nous nous souhaitons bonne nuit, sans deviner que demain Serge signera, malgré lui, l’un des grands moments du Raid.

Lundi, 31 décembre.

A cinq heures, tout le monde est debout. Enfin presque. Il y a les éternels retardataires, ceux qui mettent du temps à plier leur duvet ou à regarder leur montre. Gauthier admire encore le ciel, mais les étoiles sont parties, Serge dort comme une masse, Benoît se lave les dents, Roland cherche ses tongs et Christine propose un petit déjeuner clefs en main. Les militaires ne s’affolent pas. Pourtant, la montre tourne. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps avec cette Land qui n’avance pas. Je me demande d’ailleurs s’ils ne le font pas exprès pour nous forcer à les prendre dans nos voitures. Je suis sûr qu’elles les tentent ! Enfin, le convoi démarre… à faible allure, mais nous roulons. Le dernier jour de l’année sera le plus long.

La Land commence à donner à nouveau des signes de fatigue. Au bout de vingt kilomètres, elle s’arrête. Je bondis de la voiture : « Que se passe-t-il ? » Le chauffeur est désemparé. « Le moteur chauffe beaucoup… » Il n’y a aucun signe d’énervement chez les militaires qui regardent le moteur comme s’ils le découvraient.

- Kilomètre 100 : nouvel arrêt. La Land fume de tous les côtés. Les militaires en sortent, affolés. Radiateur cassé. Une heure perdue.

- Kilomètre 255 : notre voiture zigzague en ligne droite, complète­ ment déstabilisée. Cette fois, ce sont les amortisseurs qui sont cassés.

- Kilomètre 353 la caravane passe, les chameaux se taisent.

- Kilomètre 420 la Land tombe en panne d’essence. Il faut donner aux militaires cent cinquante litres. Mais nos provisions sont calculées au plus juste. Rendez-vous à l’arrivée… Enfin, vers onze heures, le village de Galcaio émerge du désert. Nous arrivons, énervés par cette balade de santé qui consiste à encadrer et assister ces militaires dont je me demande si les fusils sont réellement chargés. C’est ici que nous aurions dû arriver hier. En ordre « militaire », nous nous rangeons dans la cour du quartier général de la police. Cette fois, c’est la pause dominicale : il faut réparer la Land !… Et ce plateau de Djibouti qui commence à se rapprocher ! Une heure passe, puis deux. Le capot est toujours levé. Les mines sont de circonstance… La dose est atteinte. Nous décidons de partir avec le camion d’essence et un ou deux militaires. « Dès que la Land sera réparée, elle recollera au convoi ! »…

Enfin, nous roulons. Le désert n’a pas bougé d’un cactus. La chaleur brûle nos voitures. Soudain, dans mon rétroviseur gauche, je ne vois plus rien, plus personne. Ou plutôt, si… « cette masse noire… Nom de Dieu! il y a eu un accident ! »

Je freine, mords sur le bas-côté et fais demi-tour, en ayant peur de ce que nous allons découvrir :

  • Ce n’est pas possible… Dites-moi que ce n’est pas vrai… Dites- moi que cela ne va pas recommencer !

Alors que nous approchons, j’aperçois quelqu’un allongé par terre…

  • Merde, il y a un blessé ! Qui est-ce ?…

C’est Serge Goriely. Il est sur le dos, sans bouger, les yeux fermés.

Du sang s’échappe de son crâne… La Visa est couchée sur le côté, dans un sale état. Christine, penchée sur le candidat belge, appelle

  • Serge !… Serge !… Serge !…

Aucune réponse. Chacun est silencieux, grave, gêné. Un vent chaud balaye l’asphalte brûlant. Serge respire, mais ne répond pas. Alain et Philippe lui protègent la tête avec une couverture de survie. Guilène, bouleversée, parle toute seule :

  • Je l’ai vu jaillir de la voiture. Il est passé par la fenêtre, après deux tonneaux !…

Malheureusement, Serge n’avait pas bouclé sa ceinture, contrairement à son « coéquipier » Laurent Chomel, sorti indemne de l’accident. Une nouvelle fois, l’infirmière Christine est à l’honneur. Elle lui donne les premiers soins : sans perdre son sang-froid, elle désinfecte la plaie et surtout tente d’arracher un signe de conscience à Serge. De leur côté, Jean-Pierre et René réparent le véhicule. Une fois de plus, l’arceau de sécurité a joué à fond et empêché que les malles du toit ne viennent écraser l’habitacle et ses occupants.

Serge ne bouge pas. Nous sommes désarmés. Nous tâchons de nous organiser comme nous le pouvons. Il faut prévenir au plus vite Mogadiscio, puis la France, ce que nous faisons en déclenchant pour la première fois notre balise SARSAT.

Serge, enfin, vient de bouger la jambe comme le lui a demandé Christine. Mais il ne parle toujours pas.

Une Land Rover arrive. Pierre Godde en sort, très calme. Il sait déjà et me dit simplement : « C’est le dernier pays où il fallait que ça arrrive. Nous n’allons pas rigoler. »

Des camions surchargés de passagers ralentissent. Aux fenêtres, les visages sont curieux, résignés, mais pas étonnés. En nous aidant de nos duvets, nous confectionnons un brancard à l’aide duquel nous hissons Serge dans la Land, puis nous dirigeons vers « l’hôpital » de Galcaio. C’est un bâtiment modeste, avec une dizaine de chambres, un peu sordides, et un « bloc opératoire » où nous laissons Serge à moitié inconscient en compagnie de Christine et du médecin local. La petite salle est presque vide, seulement meublée d’un lit, d’une armoire et de quelques chaises. Dans un coin, une table sur laquelle reposent deux seringues et trois aiguilles. Il n’y a rien d’autre. Ni sang, ni sérum, ni radio.

Les élections sont assez rares en Somalie. Le hasard, qui ne fait pas toujours très bien les choses, les a prévues pour aujourd’hui. Tout est fermé. Chacun repose dans l’isoloir. Il faut pourtant prévenir le plus vite possible la capitale. Le médecin, abstentionniste sans doute, a l’air perdu, ne sachant pas trop où nous diriger.

  • Il y a bien une radio militaire ici, docteur ?
  • Oui, oui…
  • Où est-elle ?

Il faut arracher chaque information, courir, enfoncer les portes. Faire vite, car Serge va mal. Un homme qui a prévenu le voisin, qui a prévenu le chef, vient nous ouvrir le local. Au fond d’une grande pièce sombre, traînent de vieux appareils au milieu d’un amoncellement de câbles poussiéreux. En morse, nous tapons un message à destination de l’ambassade de France à Mogadiscio : « Accident grave. Serge Goriely blessé tête. Donner alerte Paris. Faire vite. » Au bout des doigts de l’opérateur, il y a notre espoir de sauver Serge et la dérision sordide de notre lutte contre la mort.

Lorsque nous revenons à l’hôpital, le crâne de Serge a été rasé. Il ne dit toujours rien. Christine est là. Malgré son calme apparent, elle ne cache pas son inquiétude.

  • Il lui a fait sept points de suture.
  • Quel est le diagnostic ?
  • Il a une fracture du crâne, sans doute un traumatisme crânien et un hématome orbital. Mais, ce que je redoute, c’est l’hémorragie interne. Si…
  • Si cela arrive, que peut-on faire ?…

Christine me répond simplement

  • Rien…

Durant l’après-midi, nous courrons de l’hôpital à la radio militaire, et de la radio à l’hôpital. Le contact est établi maintenant entre Galcaio et Mogadiscio où le médecin arrivé en catastrophe à l’ambassade de France essaie d’établir un diagnostic, malgré une liaison plutôt mauvaise :

  • Est-ce qu’il parle ? Est-ce qu’il vomit ? Saigne-t-il encore ?

Lentement, les choses se mettent en route.

A Paris, tout est calme. Le réveillon s’annonce bien.

En attendant ses amis, M me Chassagne, P.-D.G. de l’U.A.P., arrange une dernière fois les huîtres et surveille du coin de l’Å“il le foie gras aux raisins qui tiédit dans la poêle. Le téléphone sonne. Le médecin de permanence qui vient d’être alerté par le C.N.E.S. de Toulouse, suite à la réception de l’appel de détresse, lui explique le drame. En quelques secondes, M me la Présidente voit s’éteindre un à un les feux de la fête.

Un télex de l’ambassade de France à Mogadiscio demande de faire intervenir les forces armées françaises de Djibouti. Très vite, il apparaît qu’aucune solution n’est envisageable pour atterrir à Galcaio, sans prendre de risques énormes ; et ce, pour deux raisons :

  • D’abord, la Somalie étant un pays en guerre, les plans de vol doivent être déposés trois jours à l’avance, le temps qu’il faut pour prévenir les batteries antiaériennes de ne pas tirer.
  • Ensuite, la piste de Galcaio est trop courte pour permettre l’atterrissage du jet d’UAP Assistance.

Mme Chassagne et son équipe se sentent un peu seuls, sans moyens réels d’être efficaces. Il n’y aurait guère qu’un avion militaire pour risquer une telle manÅ“uvre… Aussitôt pensé, aussitôt fait ! A vingt heures précises, le contact est établi avec le ministère de la Défense. Mme Chassagne demande à joindre le ministre Charles Hernu.

Un peu plus tard, elle est en communication directe avec lui, au moment même où son hélicoptère atterrit sur un porte-avions, au milieu de l’océan Indien. Dans quelques minutes, le ministre doit passer les troupes en revue, et souhaiter une bonne année aux Français du bout du monde. C’est le moment de lui demander d’intervenir.

De notre côté, la machine ne s’est pas arrêtée. A Galcaio, le télégraphiste, lui aussi, interroge Mogadiscio sur la possibilité d’en­ voyer un avion. Pour atterrir de nuit, il faut avoir décollé de jour, or, le soleil est déjà descendu très bas dans la capitale somalienne, rendant toute tentative impossible. La nuit est tombée maintenant. Il n’y a pas d’électricité à l’hôpital. La lumière crue de notre torche autonome fait ressortir la crasse des murs, l’eau par terre, le mauvais état du lit, tandis que le groupe électrogène ronronne dans ce quartier si silencieux. Serge, allongé, ne dit rien. Son pansement est rouge de sang. Son état toujours critique. Christine et Pierre s’installent au pied de son lit pour le veiller cette nuit. Cette attente est insupportable, car nous ne savons rien de ce qui se passe à Paris.

Pourtant, tout évolue vite : A 22 h 30, un Mystère 50 d’UAP Assistance est prêt à décoller pour Djibouti. D’autre part, l’ambassade de Somalie à Paris a demandé au ministère de l’Intérieur en Somalie de faciliter les autorisations pour survoler le territoire avec un avion des forces françaises de Djibouti. C’est ce feu vert qu’un Transall attend, au bout de la piste de Djibouti, mis en alerte par le ministre de la Défense, juste après sa communication avec M me Chassagne. L’opéra­ tion n’en restera pas moins dangereuse et délicate.

Nous avons installé nos tentes au milieu du quartier général où nous nous étions arrêtés ce matin, à trois cents mètres de l’hôpital. Plusieurs litres d’essence ont disparu dans les fûts de notre camion retrouvé ce soir, ce qui nous vaut une discussion agitée avec le chauffeur. Cela dure plus d’une heure. Ce soir, j’en ai assez. Serge est au plus mal. A chaque instant, le pire peut arriver, et nous sommes en train de nous battre pour récupérer de l’essence qui a sans doute été vendue à un bon prix… Les militaires nous en ont pris, une « certaine quantité » s’est volatilisée au bout de cinq cents kilomètres. Allons-nous arriver à Djibouti en bicyclette ?

Je m’allonge sur les sièges de la voiture, enclenche la première, desserre le frein à main. Chaque fois que Pierre vient frapper à la vitre, je sursaute et m’attends à la nouvelle… Je n’arrive pas à m’endormir une seule seconde. Dehors, la nuit est calme.

Aucun écho, d’aucune fête, ne nous parvient.

Ce raid est un pari. Nous le savions dès le départ, nous l’avons accepté pour le plaisir de relever les défis, sachant très bien qu’un certain nombre de difficultés nous attendraient. Je n’imaginais pas qu’il y aurait autant d’accidents, autant de tôle froissée et même de blessés.

Je n’imaginais pas que, de jour en jour, la fatigue, l’énervement, le stress des rendez-vous fixes gagneraient la résistance de chacun. Ce soir, je comprends que cette course est loin d’être évidente, je réalise que, malgré les apparences, cette émission est réellement une aventure, pleine d’aléas et d’incertitudes, un marathon qu’achèveront les plus endurcis; ceux qui sauront économiser le temps et l’espace.

Je suis anxieux, mais en même temps heureux, car cette expédition affine chaque jour un peu plus nos rapports. Cet après-midi, il n’y avait plus de compétition, plus de notes, plus de rivalités. Il y avait Serge d’un côté, nous de l’autre, essayant de le sauver avec les moyens du bord. Personne n’a triché. On ne triche pas d’ailleurs, quand les regards sont à ce point complices. Christine a soigné avec une parfaite efficacité, guidant de ses conseils le médecin local, Alexandre s’est occupé de la balise, les mécaniciens ont réparé. Je sais ce soir que le Raid va changer de gueule, qu’il ne sera plus comme avant, que cet accident va sensiblement modifier notre comportement et la philoso­phie de notre course.

Ce qui va compter maintenant, c’est que nous arrivions vivants à la Terre de Feu, avec de la casse peut-être, des blessures sans doute, mais vivants. Vivants, pour pouvoir raconter plus tard nos nuits blanches d’attente et d’espoir, quand on sent qu’à tout moment le rêve peut tourner au cauchemar.

J’ai mal en pensant à Serge ; j’ai mal en imaginant tout à l’heure, quand il faudra se lever ; j’ai mal en réalisant que nous allons arriver en retard à Djibouti et rater l’enregistrement. Cette course s’annonce épuisante, mais elle me plaît. C’est cette aventure-là que j’espérais, celle qui fait douter et hésiter, celle qui nous pousse toujours plus loin, au bout de nous-mêmes, pour des images à offrir, sans jamais donner l’envie de s’arrêter ou de faire demi-tour.

Mardi, 1″ janvier 1985.

Cinq heures. Nous n’avons pas la gueule de bois. Le jour s’est levé sur le camp silencieux. A l’hôpital, la lampe est éteinte. Le groupe arrêté. Serge est vivant. Son Å“il complètement gonflé est de toutes les couleurs. Il a vomi. Christine est là, très belle dans son dévouement de tous les instants. Elle ne s’est pas reposée une seule seconde et garde la force de sourire. Nous sommes heureux, peut-être parce que le plus dur est passé. Aujourd’hui, les choses vont se décider.

Je regarde la carte : il reste 1 100 kilomètres jusqu’à Hargeisa puis les fameux 450 kilomètres de piste jusqu’à Djibouti où nous enregistrons samedi ! Autant dire qu’il ne faut plus perdre une seule seconde !

Je rassemble les troupes. Nous saluons Christine et Pierre qui vont s’occuper du rapatriement de Serge. Vers quelle destination ? Personne ne le sait. Nous nous séparons, tristes et malgré tout confiants, avec la gorge qui se serre et nos regards un peu fragiles donnant des rendez- vous lointains. Il y a eu bien sûr quelques discussions, l’escorte a traîné, mais enfin, nous roulons. La route chinoise est de bonne qualité. Seuls quelques arrêts ralentissent la moyenne. D’abord un homme seul jaillit d’un bosquet pour attaquer notre camion d’essence. Il est armé mais, en contre-jour, il n’a pas pu distinguer les militaires assis sur le toit. Ceux-ci bondissent aussitôt, l’encerclent en armant leurs fusils. Mau­ vaise opération pour ce que nos guides appellent : « un déserteur de l’armée ». Pas de longs discours pour une fois, juste quelques bons coups de crosse qui terrassent le rebelle au fond de la Land. Ensuite, à Burao, nous attendons une fois encore notre camion d’essence. Selon l’opposition qui émet d’Ethiopie c’est ici qu’une vingtaine de notables ont été tués par les forces gouvernementales. Des Français aussi auraient été tués, mais par les Ethiopiens cette fois-ci. Le paysage est plat, superbe, brûlant, désert. Le convoi se détache du décor. Nous sommes visibles de loin. Nous avons l’impression étrange d’être seuls. Instinctivement les pieds écrasent les pédales d’accélérateurs. Il n’y a qu’une chose à faire : foncer tout droit, sans s’arrêter. Surtout, ne pas s’arrêter. Cette fois les kilomètres défilent sur le compteur, l’horizon disparaît dans le rétroviseur. Au volant, Jean-Pierre est calme. Personne ne parle. La présence de nos quatre militaires nous paraît soudain dérisoire.

Il faut que je négocie encore et encore pour aller plus loin, c’est-à- dire jusqu’à Berbera, au nord. Les militaires et un certain « de Gaulle » qui commence à se faire remarquer ne se laissent pas facilement convaincre, préférant parsemer le parcours de nombreuses pauses café, ou thé plus exactement.

Le col qui précède la descente sur Berbera est superbe. En pleine montagne les nuages noirs accrochent les sommets, dévoilant à peine la mer qui s’annonce en bas. Pour la première fois depuis notre entrée en Somalie, nous dominons le paysage. Enfin, nous arrivons à Berbera pour coucher dans la cour du palais du gouverneur. Nos oreilles bourdonnent encore de cette course effrénée à travers le désert. A minuit nous nous écroulons, saoulés, noirs de crasse, en pensant tous à celui qui ne nous a pas suivis, et dont nous aimerions tellement avoir des nouvelles.

Mercredi, 2 janvier.

Dès six heures tout le monde est prêt. L’escorte nous abandonne pour aller voir si notre camion d’essence se trouve en ville. A midi seulement, elle réapparaît, sans le camion fantôme. Des coups à avaler un tube entier de valium ! Je suis excédé par ce pèlerinage ridicule, par cette progression interminable, orchestrée par un chef sans pouvoir, le fameux de Gaulle, encadrée par des militaires-zombies sans essence. A ce rythme, il n’y aura pas d’émission samedi prochain ! Le convoi part, mais s’arrête à la sortie de Berbera. Que cherche-t-on à votre avis ? Le camion et l’escorte qui ont disparu.

Kilomètre 1600: nous arrivons à Hargeisa. Dernière ville au nord de la Somalie. Jusqu’à la tombée de la nuit, réfugiés dans la cour d’un hôtel où se sont précipités les militaires et de Gaulle, nous attendons le camion qui n’est toujours pas là. Nos sept cents litres d’essence se sont volatilisés dans la nature. J’enrage ! Il n’y a plus qu’une solution : trouver du carburant pour rejoindre Djibouti sans attendre le camion. A l’unique station de la ville, je négocie cinquante litres par voiture. Je pense que le gérant doit avoir quelques réserves, malgré l’état de pénurie générale. J’ai beaucoup de mal à le convaincre. Tout y passe : le Raid, l’émission qui rassemble trente millions de téléspectateurs, l’image de marque de la Somalie, le tout arrosé d’autocollants et en prime, l’annonce de notre dernier audimat (indice d’écoute), chiffre qui a dû certainement l’intéresser. Le chef me regarde, esquissant un rapide sourire. L’affaire est conclue, mais il faut faire vite, très vite, car les passants qui attendent de l’essence depuis plusieurs semaines n’apprécient pas ce manège. Des militaires bloquent les issues de la station, mitraillette au poing. L’atmosphère est très tendue. Nous sentons que le moindre faux geste pourrait entraîner une émeute. Et c’est derrière leurs canons braqués sur la foule que nous remplissons, un peu honteux, nos réservoirs.

La nuit est tombée. Lorsque nous revenons à l’hôtel… le camion est là. Il faut alors ouvrir toutes les citernes et évaluer avec un bout de bois l’état des stocks, car nous soupçonnons notre chauffeur d’avoir joué au Petit Pouces, tout au long des mille kilomètres de route. Additions, soustractions, conférence au sommet pour régler la facture. Je cours à l’intérieur de l’hôtel pour rattraper de Gaulle et les militaires partis se coucher. Le monsieur aux lunettes rondes, cheveux bouclés, hurle

  • Nous n’allons pas partir maintenant ! Il fait nuit !

Sans attendre, je lui réponds, furieux

  • Si, nous partons tout de suite !

A vingt heures, le convoi se met en route dans la nuit. Devant nous quatre cents kilomètres de pistes difficiles, infernales. La preuve ? Elles ne sont pas indiquées sur la carte. Après cinq minutes de route, Benoît s’agite dans l’obscurité.

  • Ecoute, tu n’entends rien ?
  • Si, il y a un grondement.
  • C’est un bombardement !

Benoît n’a pas l’air rassuré par cette guerre qui a pris pour cible la caravane du Grand Raid. En fait ce sont des fusées éclairantes qui illuminent le ciel. Dans cette zone stratégique où le front n’est jamais loin, les militaires n’ont pas mis longtemps à nous repérer. Vingt kilomètres plus loin la Land de l’escorte tombe en panne. « C’est l’alternateur », dit le chauffeur. Jean-Pierre donne un coup de clef à molette, tandis qu’un militaire aux yeux doux me propose de la « salade », traduire par khât, la drogue nationale, et que de Gaulle (appartenant à une certaine police) me parle de l’Ogaden qui « est à nous et pas à eux ».

Très vite la terre fait place au sable. Un sable fin et mou. La piste devient difficile parce qu’elle est creusée à l’emplacement des roues et partagée en deux par un rail de sable mouvant. C’est à cheval sur ce dernier et le bas-côté que Benoît conduit. Si la voiture se met légèrement en travers c’est l’enlisement, ce qui se passe aussitôt après que l’idée nous en ait traversé l’esprit. Cette fois, de Gaulle s’énerve.

  • Vous ne savez même pas conduire !

Derrière ses lunettes épaisses, je devine une colère rentrée qui ne demandera qu’à exploser au moindre grain de sable dans la machine.

Le grain nous attendait au kilomètre 65 : en voulant faire demi-tour dans un passage pierreux pour rejoindre ceux qui ne suivent plus depuis dix minutes, les Canadiens cassent leur embrayage. Ça sent le brûlé sous le capot bouillant au grand désespoir des équipiers. Il fait très noir. Nous sommes dans un goulot d’étranglement, entre deux masses assez hautes, silencieuses. Au loin une lumière semble se rapprocher. C’est assez impressionnant. De Gaulle, qui décidément semble avoir perdu d’avance toutes les batailles et toutes les guerres, bondit hors de la voiture et vient m’injurier :

  • Voilà, tout ça c’est de votre faute ! Si nous étions partis demain matin, cela ne serait pas arrivé ! Nous allons tous nous faire descendre ! Et il mime un combattant tirant à la mitraillette en hurlant
  • Tac-tac-tac-tac-tac !

En repartant vers la Land il s’arrête, se retourne et nous menace

  • Ça m’est égal mais moi je vous lâche, je fais demi-tour et vous vous démerdez tous seuls !

Il n’est pas content. Il semble avoir peur. J’essaie de le ramener à la raison et de le convaincre que tout va s’arranger. C’est vrai, ce raid ne marche pas si mal depuis deux mois, non ? Dans le noir le plus obscur nous attendons la suite du convoi. Il faut ensuite tracter la voiture des Canadiens jusqu’au prochain hameau. Tandis que certains s’allongent sur des lits de nattes qui bordent la piste devant un « hôtel », Jean- Pierre et René, médaillés du travail, enfilent leur combinaison vers trois heures du matin.

Jeudi, 3 janvier.

A sept heures tout est remis en place. Ils ont eu le temps de bricoler un palan, d’enlever le moteur, de changer l’embrayage, de remettre le moteur et de prendre une tasse de thé que le patron leur tend, étonné de découvrir une station-service en face de chez lui. Nous quittons la place à huit heures, prêts à avaler trois cents kilomètres de sable. Le moteur bout, le plancher brûle, le sable et la poussière volent dans la voiture. Il y en a partout.

Tout allait trop bien. La transmission de la voiture R.T.L., déjà bien endommagée par l’accident, lâche au milieu d’un oued. Heureusement, les deux zombies fatigués qui se trouvent à l’intérieur du Pinz s’arrêtent et remettent leur bleu de travail qui n’a même plus le temps de sécher. En général, lorsque nous roulons en convoi, ce sont eux qui ferment la marche. Combien de fois avons-nous éprouvé la même joie en entendant le sifflement si particulier du moteur du Pinz ! Signe de sauvetage. Promesse de résurrection, la pièce pourrie allait être remplacée, le moteur allait de nouveau ronronner sans accroc. Et Jean-Pierre nous dirait, avec son air malin :

  • Attention, la prochaine fois, je ne vous dépanne pas !

Soixante kilomètres plus haut c’est à notre tour : un bruit à l’avant de la voiture vient briser tout espoir d’aller plus loin. Je me couche sous le moteur : de l’huile coule sur le sable. Je n’aime pas cela. La direction vient de lâcher. Nous attendons de longues heures les mécaniciens dont l’aménagement du temps de travail enverrait plus d’un député à la pré­ retraite ! Je fais rapidement mes calculs : il faut que je parte coûte que coûte dans les minutes qui suivent si nous voulons faire une émission après-demain. Au moins que quelqu’un soit là au micro, pour dire

« Coucou! c’est nous ! enfin, c’est moi… »

Un classeur sous le bras, mon duvet dans l’autre, je salue Benoît

  • A samedi, à Djibouti. Essayez de recoller le plus vite possible. Moi je vais rejoindre les militaires dans la Land un peu plus loin, puisqu’elle a l’air de rouler pour une fois…

Vu du ciel, le Raid doit être superbe à voir. Sur une centaine de kilomètres, nos voitures, capots levés, parsèment le désert, immobiles, perdues dans l’immensité.

Du haut de la benne, assis sur un bidon d’essence, je découvre le désert. Les phares blancs de la Land accentuent les trous, découpent quelques buissons, frôlent le sable mou. L’air est frais. Je plaisante avec les militaires, nous échangeons quelques cigarettes. Soudain, après trois heures de route, j’aperçois un minuscule point perdu à l’infini.

C’est une lumière. Elle ressemble à une étoile. Celle qui guide les âmes perdues, quand il est très tard. C’est sans doute Zeila, le poste- frontière. Mais il y a au moins deux bonnes heures de route avant d’y parvenir. En regardant derrière, j’aperçois une autre lueur, jaune cette fois, très loin aussi. Une voiture du Raid, probablement. Faiblement la lumière cahote, disparaît, réapparaît, semble se rapprocher et se perd définitivement dans les ténèbres. Devant nous, le point lumineux grossit lentement, très lentement. Nous roulons à présent sur un terrain blanchâtre, mélange de boue et de sel, dans lequel se réfléchit la lueur pâle de la lune. C’est superbe. Mais l’endroit est pratiquement impossible à franchir : de profondes ornières ont perdu des camions, couchés sur le côté, vidés de leurs occupants. Ceux qui arrivent s’élancent à toute allure sur cette patinoire, faisant craquer dans tous les sens leurs carcasses de bois. Ils glissent, se déséquilibrent, repartent, l’objectif prioritaire étant de ne pas s’arrêter. Les Visa vont sans doute souffrir dans ce bourbier, ultime épreuve avant le contrôle de Zeila, où nous arrivons vers 21 heures. Sur la terrasse de la maison du gouverneur, un lit de nattes me tend les bras. Le ciel constellé d’étoiles découpe les ruelles du village et quelques ombres silencieuses. La ville s’est endormie, à peine agitée par les ondulations de la mer et les confidences du vent frais qui s’est levé.

Les jambes sont lourdes, le corps fatigué mais riche de ce soulage­ ment que procure le but atteint.

Nous sommes à Zeila. Nous avons avalé cette piste infernale.

Nous sommes passés. Avec de la casse certes, mais nous sommes 0. K.

Demain, c’est Djibouti ; ce n’est plus qu’une question d’heures. C’est là, en face, et peut-être que Serge y sera. Et Marie-Odile aussi, qui va venir.

8. Du rififi sur le « Randa »

Vendredi, 4 janvier 1985.

Six heures du matin. Le soleil est au rendez-vous. Sur la petite place où je suis l’objet de curiosité, le thé brûlant passe bien. De Gaulle est moins crispé et va même jusqu’à plaisanter : c’est l’armistice ! Les raiders ne sont toujours pas arrivés. Comme il faut que nous avancions et que je prépare le passage au poste frontière, nous partons sans tarder avec les militaires. Soudain, le paysage est devenu plus hospitalier. Depuis des semaines, Djibouti représente pour nous une sorte de parenthèse, une terre promise. Là-bas, il y aura de l’eau, de l’électri­ cité, de vrais lits pour s’allonger et surtout de la bière, bien froide, qui fera descendre la poussière dans la gorge. Nous allons retrouver des choses simples, de tous les jours, mais auxquelles la privation répétée de leurs bienfaits a donné une valeur inestimable. Secrètement, ne serait-ce pas là une des jouissances inavouées que procure le voyage ?

Ces maisons, là-bas, c’est Loyada ! Le poste frontière somalien ressemble à celui que nous avions connu, deux mille kilomètres plus bas, les spaghetti en moins. Les formalités sont simples, les douaniers discrets. De Gaulle et les militaires sont assis, comme après l’effort. Je les regarde, avec la nostalgie que déchaînent les amitiés fortes. Nous nous sommes affrontés, nous avons ri aussi, mais nous avons marché ensemble. C’est cela l’essentiel. Grâce à eux, nous avons découvert ce qui restera sans doute l’un des plus beaux pays traversés par le Raid. Une Somalie laissée intacte, à la dérive des abandons successifs. Un pays rose et bleu où les femmes, les enfants et les vieillards promènent les regards lisses et tendres de ceux qui n’ont rien à donner, si ce n’est leur cÅ“ur qui a résisté à tous les assauts.

A pied, je traverse le no man’s land et arrive à la frontière où m’attend Patrick Millon, chargé des Relations presse à la présidence de la république de Djibouti. Ici, c’est moins exotique qu’en face, moins exaltant aussi. Etrange ambiance que celle de ce petit bureau où cela fleure bon l’hexagone : un policier en culotte courte, avec une vraie casquette, un ventilateur qui ventile, un réfrigérateur qui refroidit, une table avec quatre pieds, un coca frais avec des bulles ! (ce pays sera un paradis pour Benoît). Le calme, le silence, une sorte de « Bienvenue au pays des non-problèmes »… Tout de suite, je demande des nouvelles de Serge. Bien sûr, à Djibouti, tout le monde a appris l’accident : « Il a été rapatrié en Belgique, mais Pierre et Christine vous en diront plus tout à l’heure. » Naturellement, la discussion glisse sur la Somalie ! Les exécutions, la prison d’Hargeisa où il se passe de drôles de choses, le régime autoritaire de Syad Barré, la catastrophe économique, la répression, les luttes tribales, les réfugiés. Et souffle dans la petite pièce comme un alizé antisomalien. Dehors, un concert de klaxons annonce Christine, Pierre et les autres. C’est un moment extraordinaire ! Nous sommes tellement heureux de nous retrouver ! On se regarde, on se serre. On s’embrasse. Et Christine de raconter l’odyssée de Serge : « Grâce à Charles Hernu, le survol du territoire a été accepté, le jour de votre départ. Quelques minutes après, un Transall a décollé de Djibouti, atterri à Galcaio d’où nous sommes tout de suite repartis, direction Djibouti, où nous étions en fin d’après-midi. Là, il a été transféré à l’hôpital militaire, tandis que le jet d’assistance venu de Paris attendait à l’aéroport. Mais l’état stationnaire et fragile de Serge a inquiété les médecins. Ils ont refusé son transport et l’ont admis en réanimation, où il est resté toute la nuit. Hier seulement, les militaires ont autorisé son évacuation d’urgence sur Bruxelles. Depuis, aucune nouvelle. » Nous soupirons. Serge est toujours vivant. Grâce à Christine, grâce à l’armée, grâce au fantastique travail d’UAP Assis­ tance. Il fait beau. Tous les candidats sont là, maculés des pieds à la tête d’une épaisse couche de poussière qui les rend méconnaissables.

Le dernier convoi du Grand Raid roule vers Djibouti, déplaçant sur son passage des meutes de spectateurs. Visiblement, toute la ville sait que nous arrivons. Il faut dire que nous n’avons rien à envier au « radeau de la Méduse » : les voitures sont rouges de poussière, les pots d’échappement cassés, les pare-buffles enfoncés, les roues de secours crevées, les malles enfoncées. Et puis, tout à l’arrière, le Pinz rugit encore, tirant derrière lui une corde, et derrière la corde, une voiture ; et puis une autre corde et une autre voiture, roulant sur des jantes inclinées à 30 % !

Les véhicules se rangent devant l’hôtel Ménélik, guidés, poussés, soulevés par des enfants rieurs, pressés de coller leur nez contre les vitres, pour regarder l’intérieur des « bolides ». La place est envahie de badauds. Même l’aveugle, accompagné d’une fillette, s’arrête pour être aussi de la fête.

La bière fraîche coule dans les gosiers secs, l’eau tiède sur les corps encrassés.

Samedi, 5 janvier 1985.

J’ai retrouvé Marie-Odile à l’aéroport, ce matin. C’était émouvant de se revoir après cette traversée de l’Afrique. Elle est toujours aussi belle, ne montrant rien de ses inquiétudes. Dans ses bagages, elle m’a apporté une cassette consacrée à ma fille Fanny, tournée par Jean-Yves Cauchard , le malheureux candidat éliminé à Montlhéry. Nous la visionnons tout de suite à l’hôtel, juste avant l’enregistrement. Fanny a grandi. Elle joue dans le bain, se peigne devant la glace — c’est nouveau — et danse sur de la musique brésilienne en tombant régulièrement sur sa couche-culotte ! C’est délicieux, très tendre. Elle semble heureuse et ses petits yeux bleus sont plus beaux que jamais. Il paraît que le dimanche soir, à la première note du générique, elle dit

« Papa parti ! »…

La tradition veut que chaque passager prenant l’avion de Paris pour rejoindre le Raid emporte une ou deux malles dans lesquelles les producteurs et amis glissent des fournitures : les cassettes vidéo et son pour les candidats, des notes de la direction, des coupures de presse concernant le Raid, de l’Immodium pour les diarrhées, des chocolats pour les Suisses et surtout le courrier. De la famille et des téléspectateurs. Marie-Odile, à peine remise de ses émotions, commence la distribution devant les concurrents impatients… comme à l’armée ! Pendant de longues minutes, chaque raider s’évade dans un monde secret fait de lettres bleues ou roses suivant le sexe, appelant des sourires, des airs entendus et des complicités feutrées. « Elle t’a écrit aussi, Véronique ? On décrypte les petits cÅ“urs, on compte les mèches de cheveux, on aligne les adresses, on enregistre les demandes d’autographes et de photos dédicacées. Alexandre Bochatay cumule ; ses yeux bleus commencent à embraser la Francophonie entière : « Regarde cette photo ! Elle est naze, cette nana ! » C’est une avalanche de compliments, du style : « Merci d’exister » ; « C’est vous que je préfère ! » ; « Allez-y, les filles, montrez-leur ce que vous savez faire ! » ; « Vive Rackham ! » ; « Quand je te vois, Alex… » ; « Alain, c’est toi qui filmes le mieux ! » Mais il y a aussi les critiques : « Reposez-vous bien ! » ; « Quel gâchis ! » ; « Soyez moins insolents ! » Dans son coin, Alain Margot, alias Rackham-Le-Gum, s’amuse avec une sirène rose à deux tons envoyée de Suisse, et se demande comment il va pouvoir répondre à cette avalanche de fans ! Le style fiction qu’il a lancé dans le Raid ne fait pas l’unanimité à Paris, mais déchaîne des vagues entières de lycéens et collégiennes.

A Djibouti, l’ambiance est bon enfant. Hugo Pratt passe sous les arcades, à la recherche de Corto Maltese, le Golden Gate Quartez joue devant le gratin de la ville, monsieur l’ambassadeur nous reçoit sur sa terrasse donnant sur le port. Philippe, Gauthier et les autres grimpent les marches de l’escalier de bois, en haut desquelles les marins prolongent leurs escales jusqu’au lever du jour, les coiffeurs coupent court parce que c’est la mode. Sur la place Ménélik, les terrasses des cafés sont pleines. On y sirote le pastis comme sur la Canebière. Avec ce défilé permanent, éternellement renouvelé, de l’humanité qui a faim. Il y a la petite fille si belle, qui guide l’aveugle aux yeux blancs, et dont la copine a l’air très coquine, la vieille dame qui propose vingt fois en cinq minutes des gitanes, avec l’espoir de gagner demain, et le sourire un peu grave de ceux qui portent la planète sur leurs épaules ; les garçons vendeurs de cassettes : Johnny, Sardou, la Compagnie créole ; celui qui passe avec une pierre précieuse dans un sens et repasse dans l’autre avec un collier de malachite ; le vendeur de timbres, l’échangeur de pièces et le vieillard qui s’assoit par terre, en attendant des jours meilleurs; les Ethiopiennes aux yeux de braise et les légionnaires qui ne peuvent manquer à l’appel.

Nous nous laissons gagner par la douceur de la rue, la gentillesse des Djiboutiens. Mais il ne faut pas rester ici. Simplement passer. L’endroit vous gagne petit à petit. Il vous ronge par son immobilité. Vous êtes vu le matin, aperçu le soir, pris comme dans les rênes d’un filet. Il n’y a pas d’espace : le pays est grand comme la Bretagne ; il n’y a pas d’air : c’est un des endroits les plus chauds de la planète; il n’y a pas de ressources : 50 % du P.N.B. sont fournis par les cinq mille hommes de l’armée française. Il n’y a que l’endroit qui compte ici.

Sa position stratégique. Ici, c’est le verrou de la mer Rouge.

En dehors de Djibouti, la nature, paraît-il, a pris le dessus. Pour le récit de l’étape, je tiens absolument à survoler le fameux lac Assal, situé à 153 mètres au-dessous du niveau de la mer. Le petit avion que nous avons loué oblique à gauche dès son décollage, survole des volcans éteints, arides, sauvages, la mer bleue et le continent intact, comme au premier jour. Sans une âme. En 1978, un volcan s’est formé ici, provo quant un écartement d’un mètre vingt entre l’Afrique et la péninsule Arabique, tandis que s’ouvrait une faille d’une douzaine de kilomètres de long. Elle est là, sous les ailes de l’avion, seule trace de vie dans ce désert de feu. Selon les scientifiques, ce serait le début de la naissance d’un océan qu’on appellerait « océan Erythréen». Les géologue s prévoient que dans deux cents millions d’années, il pourrait être aussi vaste que l’Atlantique, ce qui compliquerait sérieusement la vie de nos avant-courriers !

Le lac Assal étale sa blancheur de sel sous l’avion. Soudain, le pilote descend en rase-mottes et nous dit, dans un vol acrobatique : « Nous volons sous la mer ! »

C’est le point le plus bas du continent africain, bien loin du mont Kilimanjaro !

En rentrant à l’hôtel, je retrouve Philippe Raymakers très songeur. Depuis l’accident, il a beaucoup changé. Le couple qu’il formait avec Serge était soudé et performant. J’appréciais leurs réactions, leur enthousi asme, leurs interrogations aussi. Mais celles de Philippe se font
de plus en plus nombreuses. Il a demandé à me parler. Dans ma chambre, il m’explique que l’équilibre a été rompu depuis cet accident, qu’il est inquiet pour la suite, que Serge était vraiment un ami, qu’il ne comment cela va se passer avec le remplaçant. Car Paris évoque
déjà la réserve, la poursuite de l’émission coûte que coûte. Je comprends que Philippe est à deux doigts de partir et qu’il est de plus démotivé. Maintenant, il perçoit notre organisation comme un carcan et pense que ces contraintes aux allures de jeu ne permettent pas
l’épanouissement total. Pour avoir participé à la Course, je le comprends tout à fait. Ces hésitations sont normales, mais elles ne doivent pas prendre le dessus et remettre en cause la participation du candidat. J’essaye de lui dire qu’il ferait une erreur; que quitter le Raid au premier obstacle serait une faiblesse extraordinaire et que, des difficultés, il y en aurait d’autres, heureusement. Mais Philippe est têtu… La discussion reprend tard dans la soirée, avec tous les raiders, sur la terrasse de l’hôtel, pour déboucher sur une impasse. Chaque jour qui passe éloigne Philippe de l’équipe. Je ne tiens pas à le voir partir. D’abord, parce qu’il est un élément essentiel dans l’équipe ; ensuite, parce que d’autres candidats pourraient être tentés d’en faire autant. Résultat inévitable d’une cohabitation régulière par laquelle ils ont appris à se soutenir plutôt qu’à rivaliser, à s’entraider plutôt qu’à se servir seuls, à se tenir la main plutôt qu’à, se tourner le dos. Je découvre que j’ai affaire non pas à cinq groupes de deux, mais à un groupe de dix très soudé, faisant de « l’affaire » de Philippe « son » problème. Il faut éviter un affrontement production-candidats qui serait ridicule ; je veux aussi marquer ma détermination et empêcher le moindre dérapage. Il n’y a aucune place dans le Raid pour les états d’âme et l’introspection. Il faut agir, foncer tout droit et réfléchir après seulement ! Entre Djibouti et Paris, les coups de téléphone se multiplient, s’éternisent. Avec la stat ion R.T.L., avec la famille, avec Serge surtout, Philippe a de longues discussions. Serge qui lui demande de faire un effort, de continuer, de prendre patience. Philippe vacille. Une nouvelle fois, je lui demande de rester en lui affirmant que si Serge se rétablit bien, il reviendra, que ce sera la plus belle histoire du Raid et que ce jour-là, il se mordrait les doigts de nous avoir quittés. L’étape de Djibouti devait être une pause. Elle tourne au psychodrame. D’un côté, le problème de Philippe, de l’autre, celui de l’émission. Par la liaison quotidienne qui me relie au bureau de Télé-Union, je sens que l’ambiance n’est pas au beau fixe : le nombre des jurés présents sur le plateau est trop important pour une bonne compréhension des choses ; un courrier monstre envoyé par les téléspectateurs dénonce l’attitude insolente des candidats, leur manque de respect, leur accoutrement négligé (je savais que l’émission de Mogadiscio allait faire des vagues !) ; enfin, l’audience ne décolle pas. Sans oublier que l’accident de Serge préoccupe les responsables. On commence à entendre que les télévisions envoient les jeunes au casse-pipe, que les voitures sont dangereuses et la sécurité pas assurée. Des témoins lumineux qui ne trompent pas : un soir, Roger Bourgeon m’appelle au téléphone et me dit :

  • Tu sais, Didier, il y a beaucoup de choses sur lesquelles il faut réfléchir. Tout le monde souhaite que tu reviennes nous voir à Paris, pour discuter de l’émission et nous faire part de tes suggestions…
  • Ah bon, et c’est grave ?
  • Non, mais c’est indispensable… Tu pourrais rester deux jours.
  • Non, Roger. Si je viens, c’est pour la journée. Je ne veux pas coucher à Paris. Cela va briser le rythme. Quand je suis parti, je suis parti !

Je remonte dans ma chambre, le moral au plus bas, en me demandant si le Raid n’est pas en train de vivre ses derniers jours.

Vendredi, 11 janvier.

Pierre Godde est devenu invisible ces temps-ci. Il court de ministère en ambassade, pour négocier la suite du parcours. Comme il me l’avait souvent dit : « En ce qui concerne le Raid, il y a les pays qui ont besoin de publicité… et les autres. » Les autres, ce sont principalement ceux de la péninsule Arabique.

Le Yémen du Nord avait dit non tout de suite ; l’Arabie Saoudite, après avoir dit oui, avait fait volte-face au début du mois de novembre; seul le Yémen du Sud n’avait pas fermé ses portes. Ce qui était déjà un résultat. C’est vers ce pays que s’est naturellement tourné Pierre pour faire sortir le Raid d’Afrique, après cette série d’échecs. Un pays mystérieux, qui suscitait une part de rêve : les reliefs de l’Arabie heureuse, les montagnes de l’Hadramaout, et ce côté très fermé, savamment entretenu par l’emprise soviétique lentement mythifiée. Pierre était passé à Aden il y a un mois, muni d’un visa du ministère du Tourisme. Son dossier était précis et sans doute convaincant, puisque les autorités avaient donné leur accord verbal pour le passage du Raid à travers le Yémen du Sud. La suite n’était pas compliquée : ces mêmes autorités devaient continuer à préparer le dossier, puis envoyer à Djibouti un accord pour la délivrance des visas. La traversée de Djibouti à Aden en bateau était pratiquement acquise.

Lorsque Pierre passe, il y a une heure à peine, à l’ambassade du Yémen à Djibouti, c’est l’angoisse : il n’a aucune nouvelle des visas, ni de notre entrée qui se fait imminente. Très inquiet, il contacte aussitôt Aden par télex, obtient un visa, s’envole pour Aden. Les problèmes recommencent : cette fois, le Raid est bien reparti ! Tous les chronomè­tres sont remis à zéro.

Un bateau rouillé est amarré au quai n° I du port de Djibouti. Des filets usés jusqu’à la corde soulèvent nos voitures pour les poser dans les cales, les mêmes que ceux utilisés pour transporter les chameaux en partance pour Djedda.

Il s’appelle le « Randa », du nom d’un village de Djibouti. Vendredi, en début d’après-midi, le vieux rafiot emmène les raiders et leurs voitures en direction d’Aden. Car, malgré les incertitudes, il est trop tard pour reculer. Le Raid ne fait jamais machine arrière, qu’on se le dise ! Et nous pensons tous que notre présence forcera le destin, lorsque nous aborderons les côtes yéménites.

Djibouti a disparu.

Ce bateau si vieux, si usé, raconte en silence de vieilles histoires. Il avait été construit en 1958, avait mouillé dans tous les ports de la mer Rouge et de l’océan Indien. Aden, Bombay, Mombasa, Dar es-Salaam, Port-Soudan, le canal de Suez. Il avait connu toutes les tempêtes, les nuits calmes et les levers de soleil qui n’annoncent rien d’autre que la mer. En rêvant encore un peu plus loin, je me suis mis à imaginer quelques menus trafics, des ventes en secret, des abordages clandes­ tins. Ce soir-là, c’était un peu à nous d’embellir la légende, en y ajoutant quelques pirates et des histoires de billets, de khât et de whisky qu’aurait sans doute aimées Henry de Monfreid.

Samedi, 12 janvier 1985.

Les côtes ont disparu. Devant nous, derrière nous, de chaque côté : la mer. La mer qui s’est un peu agitée, en faisant danser le bateau avec une régularité malsaine. Gauthier ne photographie plus, il dessine, Robert va se coucher, Rackham-Le-Gum fait des séances de prises de vues. Et puis, il y a les autres, que la mer secoue un peu. Guilène, qui préfère les tonneaux aux rouleaux, tourne le dos à la mer ; Jean-Pierre regrette déjà les pistes, Benoît ne répond plus derrière l’Å“illeton de sa caméra.

C’est le concert du silence, avec le même air entendu, le nez qui respire à fond et les yeux accrochés à l’horizon. Stoïque, Roland balaye sans relâche le pont.

Vient la nuit. Sans trêve. Les vagues ont décidé de ne pas se coucher et de faire le voyage jusqu’au bout.

A Aden, la tempête agite aussi le pauvre Pierre. Le représentant du ministère des Relations extérieures qui est venu le chercher à l’aéroport reprend le dossier de zéro : « Quels sont les angles de vues, combien de caméras comptez-vous importer, quel type de matériel allez-vous utiliser ? Il faut prévenir l’armée, avoir l’autorisation des douanes, celle du ministère des Finances. » Bref, nous sommes les bienvenus… dans un mois à peu près, alors que le Raid est embarqué sur le « Randa » ! Pierre ne comprend plus rien : « Mais… ils sont tous sur un bateau et ils arrivent demain ! » L’homme s’énerve et conclut :

  • Eh bien, je préviens le port de vous interdire l’entrée !

Dimanche matin, 13 janvier 1985.

Cette fois, nous y sommes. Nous distinguons nettement les côtes du Yémen du Sud. Par radio, le capitaine prend contact avec les autorités du port pour pénétrer dans les eaux territoriales. Il est 8 h 20. Une voix ferme envahit la cabine : « Vous ne pouvez pas entrer sur notre territoire. Vous n’avez pas l’autorisation requise ! C’est le commandant du port d’Aden qui vous parle. Faites demi-tour sur Djibouti et allez y consulter notre ambassade ! »

C’est la surprise. Le choc. Et un incroyable 180° que nous effectuons face au Yémen du Sud. Benoît n’en revient pas. Il croit à une blague… La nouvelle se répand très vite sur le bateau, avec les conséquences à prévoir : un troisième plateau à organiser en catastrophe à Djibouti, de nouveaux sujets à tourner, une « bretelle » à opérer directement sur le Qatar, sans doute par avion, réserver des places, acheter des malles et faire… une prière pour que cela passe !

Nous sommes déçus. Et chacun de penser à ce pays qu’on avait imaginé. Le Yémen du Sud, démocratique et populaire. L’activité du port d’Aden, les salaires importants que les ouvriers yéménites partis travailler dans le golfe Persique rapatrient chez eux. Et puis, cette base soviétique à l’entrée de la mer Rouge. De tout cela, nous ne verrons rien.

Plus grave, le Raid, pour la première fois, fait demi-tour !

Mardi matin, 15 janvier.

De nouveau, la rade de Djibouti. Le bateau a mis du temps pour revenir. Il était trop léger et l’hélice sortait par-dessus les vagues. Trois jours ont passé, tous semblables, sans points de repère. Si ce n’est Aden devant, puis Aden derrière ; comme il y avait eu Djibouti derrière et comme il y a Djibouti devant.

Avec l’arrière-goût des choses déjà vues et notre place qui n’est plus vraiment la nôtre.

C’était le dernier voyage du capitaine sur le « Randa ».

Et son premier demi-tour dans sa vie de marin. Il l’a accueilli avec un extraordinaire éclat de rire !

Vendredi, 18 janvier.

La belle Ethiopienne de la réception me tend le combiné

  • Monsieur Regnier, un téléphone de Paris pour vous !
  • Allô !
  • Bonjour, ne quittez pas ! Je vous passe Michel Drucker. Allô… c’est Didier Regnier ?… Bonjour, je vous appelle pour vous féliciter, votre équipe et vous ! Vous savez, nous exerçons un métier de chien où personne ne se fait de cadeaux. Vous accomplissez un travail formidable, mais personne ne vous fera de compliments. Moi, je vous en fais, parce que je me réjouis du succès des autres. Au fait, comment va le blessé ? Vous savez, je ne rate aucune de vos émissions ! Alors, saluez bien les techniciens, les mécaniciens, toute votre équipe. Bon courage, continuez comme cela ! C’est formidable ! Bravo !

Je balbutie. Je ne sais pas trop quoi répondre.

  • Merci, Michel… C’est très gentil…

Je suis étonné, un peu désarçonné. Un grand professionnel comme lui qui prend le temps d’appeler à l’autre bout du monde, c’est la première fois que je vois cela !

Je sors dans la rue où sont rassemblés la plupart des raiders et leur transmet la bonne nouvelle.

Merci, Michel, vous ne pouvez pas imaginer à quel point votre appel nous a fait du bien.

Samedi, 19 janvier 1985.

Les candidats hantent à nouveau les rues de la ville qu’ils connaissent bien maintenant, trop bien pour avoir le regard neuf, l’Å“il indiscret et la caméra branchée. Ils recensent leurs films de réserve, imaginent des fictions et se laissent gagner par des états d’âme envahissants. Finalement, Philippe Raymakers reste avec nous après de multiples hésitations. Sans trop y croire. Son nouveau coéquipier, Thierry Devillet , semble solide, gentil et plein de courage : il en faudra pour maintenir l’équipage en tête du classement et apaiser les tourments de Philippe.

Il a fallu se retourner très vite. Nous avons installé notre plateau de fortune sur les pistes de l’aéroport, et enregistrons l’émission en attendant l’avion pour le Qatar. Il n’a pas été facile de négocier la présence de caméras à l’intérieur de l’aéroport. Bien entendu parce que l’endroit est par définition un lieu stratégique, mais surtout parce que, à treize heures, un avion très spécial se pose sur la piste de Djibouti. Cet avion, les responsables de tous bords nous ont formellement interdit de le filmer, allant même jusqu’à bousculer Benoît en plein direct, pour l’obliger à poser sa caméra. Seules les filles ont pu en rapporter quelques images pour le reportage qu’elles ont tourné cette semaine, dans la plus grande discrétion.

Cet avion, c’est ce qui tient Djibouti en haleine. Pour lui, la vie s’arrête, à l’instant précis où, dans les rues, au marché, au souk, au port, des milliers de têtes levées vers le ciel en bénissent la divine arrivée. Aux grilles de l’aéroport, la foule se presse, s’écrase, mélan­ geant sans distinction les pauvres de la rue aux messieurs en uniforme. Chacun l’attend, le désire, l’espère.

C’est l’avion du khât. La drogue nationale. Huit tonnes sont déchargées quotidiennement de ses soutes, en provenance directe d’Ethiopie. Huit tonnes qui vont être immédiatement acheminées aux quatre coins du pays, en avion, en taxi, en charrette car il se consomme frais. La botte de cent grammes coûte 12 francs. C’est cher pour la population dont le niveau de vie n’est pas bien haut, mais ses innombrables vertus valent bien quelques sacrifices, puisque avec le khât la vie est meilleure !

Un homme interviewé par Christine raconte que : « Ça donne le courage de travailler et que Djibouti est le seul pays de la planète où tout le monde se connaît parce que les Afars, les Arabes, les Somalis se réunissent grâce au khât ! »

Mais le khât aurait d’autres vertus insoupçonnées Il donne le plaisir à ma femme ! » dit un autre consommateur, hilare, la boule de khât coincée dans sa bouche. Les veilles de week-end il paraît que les hommes autorisent leurs femmes à consommer l’herbe tendre pour n’en rendre pas moins tendres leurs envolées célestes. Fragile équilibre sur lequel repose Djibouti. Le moindre retard à l’arrivée de l’avion fait monter la tension en quelques minutes, comme les prix montent dès que le khât se fait rare. « Un boulet pour l’économie nationale, conclut Christine, quand on sait que 25 000 personnes en vivent. » Mais aujourd’hui l’avion est bien arrivé, merci ; le micro à terre, j’attends que le « Khât Airlines » fasse rugir ses réacteurs et s’envole vers la patrie de bonheur. A midi c’est au tour des raiders (pas dans le même avion), direction Doha. A 22 heures, c’est au mien, direction Paris.

Dans l’avion, un steward s’approche de moi et me dit :

  • C’est à vous les joujoux qui sont derrière ?

Je me retourne et ne peux m’empêcher de rire en découvrant le Pinz et les sept voitures solidement attachés, trônant royalement dans la partie arrière du Boeing-cargo. Je crois rêver et du coup me sens beaucoup mieux, avec ma « petite famille ». En effet, ces véhicules appartenant à la première série rentrent sur Paris où ils vont être révisés avant de repartir sur le Canada, tandis que d’autres se promènent quelque part en mer entre Paris et Bombay, une de nos prochaines étapes. Sans demi-tour cette fois-ci !

9. Les fruits du désert

Lundi 21 janvier.

Six heures du matin. L’avion se pose. Les lumières défilent dans les hublots, doublées de leur froid reflet sur la piste mouillée. Il fait encore nuit. Les sons sont atténués. Il n’y a plus que des regards un peu vides, silencieux, déjà préoccupés par des journées à bâtir, des rendez-vous à ne pas manquer.

Je viens d’une autre planète qui sent la vie, le soleil, le mouvement ; je viens d’ailleurs, là où cette foule n’a plus de prise sur moi, là où elle m’a oublié, pour n’en garder que l’image virtuelle et embellie des rêves qu’elle ne fait plus. Il ne fait pas froid, mais il fait triste.

Deux sourires percent la mélancolie : ceux de Claude Hardy et de Michel Cassius, l’attaché de presse. Ils ont des journaux plein les bras, avec les sondages de l’émission d’hier, les critiques, les avis, le courrier. Les Champs-Elysées sont déserts ; le café crème n’a pas bon goût. Je ne suis pas là, en fait. Heureux d’être avec eux, mais encore avec Philippe, Alexandre, Christine et les autres. Que font-ils ? Sont-ils arrivés au Qatar ? Se remuent-ils pour trouver un sujet ?

Nous parlons de l’émission, de ses imperfections, de son succès, des améliorations à y apporter. En passant rue François I,% Claude et Michel me poussent dans le studio de Michel Drucker qui prend le temps de m’interviewer en direct, entre deux invités :

  • Comment se déroule le Raid ? Comment va le blessé ? D’où venez-vous ? Où repartez-vous ?
  • Ce soir même, au Qatar !

Toute la journée, je vais de rendez-vous en réunions, des bureaux de Télé-Union aux studios de V.C.I., sans oublier Antenne 2 où je rencontre M. Jack Nakache, responsable de l’unité « Divertisse­ ments ». Avec Jean-Hugues Noël, Roger Bourgeon et Jacques Antoine, nous évoquons nos difficultés, le courrier qui continue à dénoncer la désinvolture des candidats, leur trop grande complicité, la faiblesse de certains sujets, le trop grand nombre de jurés parisiens ; et le fait que les voitures roulent souvent ensemble.

Je connais toutes ces critiques. Elles me semblent justes mais un peu sévères. D’abord, parce que l’émission est encore jeune, et que cette fantastique machine est lourde à mettre en route ; ensuite, parce que les convois étaient inévitables en Afrique à cause des axes routiers limités ou des circonstances particulières qui imposaient la sécurité de tous, comme au Kenya ou en Somalie ; enfin, parce que les candidats, jeunes dans l’ensemble, ne peuvent pas trouver du premier coup le ton juste, l’allure idéale, les gestes adéquats. Cette formule est intéressante parce qu’elle laisse des amateurs s’exprimer. Leur maladresse, leur insolence, leur culot, leur non-conformisme en sont à mon avis les ingrédients indispensables. Tout est une question de dosage. Jack Nakache est inquiet. Je lui demande encore un peu de temps :

  • L’Afrique était la partie la plus ingrate. Les sujets n’étaient pas faciles à trouver. Attendez notre arrivée à Bombay ! Je vous assure que les reportages seront nettement meilleurs, que les candidats auront trouvé le rythme, et que l’audience décollera.

Quand je sors d’Antenne 2 où l’ambiance n’est pas mauvaise mais un peu morose, la nuit est tombée. Aussi froide que ce matin. J’embrasse l’attachée de presse, Anne Brossard, qui abat un travail considérable ; puis Marie-Odile venue me rejoindre sur le trottoir : « Ne t’en fais pas. Tout va bien. Tu vas voir, nous avons eu des moments difficiles, mais maintenant, nous allons faire des étincelles ! »

Vite, je saute dans la voiture de Patrick Croix, l’homme de l’ombre, celui qui soude nos deux équipes parisiennes.

Les réacteurs déchirent le ciel de Roissy. Je suis content d’être là, et me presse d’oublier cette journée de fausses rencontres qui ne m’a pas permis de parler à Marie ni de voir Fanny, ce qui était sans doute préférable pour elle.

L’aventure recommence et cela me met de très bonne humeur. Elle recommence plus tôt que prévu d’ailleurs. Le brouillard bouche le hublot et nous force à atterrir non pas à Doha, au Qatar, mais à Dubaï ! Quelques heures d’attente, décollage et atterrissage à… Abù Dhabi ! Je me demande si je n’ai pas pris un charter pour le tour complet des Emirats en moins de 24 heures. Là, tout se complique. On nous prend nos passeports, nous sommes embarqués dans un autocar et logés à l’hôtel. Jusqu’à quand, pour où, pourquoi ? Je ne le sais pas encore. Toujours est-il que cette petite balade n’arrange pas mes affaires. Une fois de plus le retard s’accumule. Je suis enfermé dans une chambre avec réfrigérateur (sans alcool), baignoire de luxe, télévision ; invité à un banquet royal avec des jus, des glaces, de la viande, du poisson; promené le long de la piscine, en long, en large et en travers. Mais je veux Doha, je veux voir les raiders, Pierre, et non ce simulacre d’hôtel pour James Bond détournés !

A quatorze heures, le départ pour l’aéroport est enfin annoncé, annulé au dernier moment, reprogrammé pour 18 heures. Puis c’est l’attente de nouveau, peut-être pour la prière. Mais non, là-bas, la foule s’agite, et des messieurs en vert crient dans leurs talkies-walkies. Cette fois c’est une alerte à la bombe qui retarde le décollage. L’avion est fouillé ; on ne trouve rien et l’on donne un nouveau feu vert pour l’embarquement, annulé. Au dernier moment car il paraît que le brouillard recouvre à nouveau l’aéroport de Doha.

C’est le retour à la case départ. Je demande à louer une voiture

  • C’est impossible, Monsieur, vous n’avez pas de visa !

Dix-huit heures après avoir quitté Paris, me voici enfin à Doha au Qatar !

Le soir même, je convoque tous les candidats dans ma chambre. Sur les lits, sur la moquette, sur les bureaux, Alexandre, Alain, les filles, les mécaniciens, les techniciens, tous sont venus. Ils savent que l’émission « pose des problèmes » et que des « choses » se sont dites à Paris. Un silence de plomb alourdit l’atmosphère enfumée.

  • Roland, ouvre la fenêtre !
  • Non, je ne peux pas… il y a le muezzin… on ne s’entendra pas ! Je m’élance.
  • Il faut changer beaucoup de choses ! Vous avez plein d’idées, du talent, vous foncez chaque semaine sur des routes d’enfer en parcourant de 1000 à 2 000 kilomètres, vous trouvez encore le temps de tourner un sujet et d’enregistrer un programme à l’étape. C’est usant, crevant ; et pourtant, à Paris, on entend dire que vous prenez des vacances, que vous êtes décontractés et que vous insultez le jury. Guilène , tu sais que ton « accrochage » avec Noël a été très mal perçu par les téléspectateurs ; toi, Laurent, tes lunettes folklo et ton foulard : à la poubelle ; quant à toi, Alain, ne te déguise plus en Rackham-Le­Gum sur le plateau, ce n’est pas très bien ressenti en Europe. J’avoue que moi le premier, je vous ai laissé faire, mais c’est une erreur. Aujourd’hui, vous passez pour des gens antipathiques, pour des petits bourgeois du 16ième, pour des amateurs éclairés en mal de voyages, ce qui est un comble !

Je reste persuadé qu’il ne faut changer que la forme, car le fond est bon. C’est uniquement une question de perception. Alors, à partir de la semaine prochaine, nous vous demandons de venir au plateau dans une tenue correcte, de préparer vos lancements de sujets et vos interven­tions sur l’antenne, de bien vous tenir sur les routes, ceintures attachées et baladeurs dans le coffre, en essayant de vous séparer au maximum ! C’est l’ultime appel, notre dernière chance, car nous n’avons que quelques jours pour marquer des points. La période de rodage est terminée. Si le Raid ne décolle pas maintenant, c’est fini… Compris ?

Cette fois, personne ne rit. Sauf Alexandre, comme d’habitude, qui trouve quelque chose à redire, histoire d’avoir le dernier mot. Combien de fois nous sommes-nous amusés à faire tous les deux de la surenchère verbale, en se traitant de tous les noms, pour la musique des mots et l’entretien de l’amitié. Mais ce soir, les enchères ne montent pas haut. Les candidats sortent de la chambre, très songeurs, et n’ont pas envie de donner la réplique.

Au début, il n’y avait que le désert, fait de sable et de vent. On disait du Qatar qu’il était la « Terre oubliée de Dieu ».

Et puis, un jour, il y eut le pétrole. Allah avait bien fait les choses. La crise en Europe, le pétrole au Qatar. La révolution de « l’or noir » a bouleversé le pays et fait pousser les palaces là où il n’y avait que du sable. Adieu la pêche aux perles, adieu les chameaux !

Nous sommes étonnés ici, car, pour la première fois depuis notre départ, les mythes ont rejoint la réalité.

Tout est en place, tout correspond à ce que nous avions lu, vu et entendu. Des hommes du désert à qui la crise a profité. Symbole de cette explosion économique : la voiture. jamais assez belle, jamais assez grande, jamais assez luxueuse. Aujourd’hui, le pôle d’attraction se situe au coeur du gigantesque hôtel Sheraton, où l’on inaugure une exposi­tion automobile.

Sur fond de musique et de lumières clignotantes, Buick rivalise avec Toyota, Chevrolet fait de l’Å“il à Mercedes. Les Qataris déambulent, les poches gonflées de dollars. Arrive alors le ministre des Transports, un petit homme qui sourit à droite, à gauche, en trottinant sous son keffieh. Il essaie toutes les voitures que ses acolytes lui proposent du doigt. Sa mine réjouie fait plaisir à voir, se déforme de joie dans les enjoliveurs chromés, s’embrase de rouge devant les diodes d’une chaîne stéréo qui traverse tout un tableau de bord ! Il ne sait plus quoi regarder, ni acheter, ni où courir pour se renseigner. Tout est cher, donc beau.

La révolution est passée, oubliant un peu ses enfants. Pays ayant eu longtemps le plus haut niveau de vie par tête d’habitant, le Qatar présente un double visage. Derrière le pétrole, les hôtels, les voitures, il y a les ruelles poussiéreuses, désordonnées, et les odeurs de l’Orient tout proche. Les visages aussi : ceux des Indiens, des Afghans, des Pakistanais. 80 % de la population sont des travailleurs étrangers. C’est sur eux que se construit le Qatar, et son fantastique programme d’industrialisation.

Lorsque je rencontre Abdul dans la rue, je lui demande de nous montrer son pays, et tout ce qui est beau pour lui, ce qui compte, ce qui est important. En quelques minutes, sa Mercedes à persiennes et vitres teintées sort des faubourgs de Doha, laissant la place au désert. Notre sortie ressemble à une visite d’usine : pas de montagnes, pas de panoramas avec vue sur la mer, mais à chaque kilomètre, son doigt se tend vers des derricks :

  • Nous en avons pour plus de trente ans, et puis, là, c’est du gaz ! Car, après le pétrole, il y aura le gaz !

Dans son rétroviseur panoramique, je le vois sourire. On dirait que tout cela lui appartient. A chaque station-service, c’est la valse tranquille des chiffres : un compteur défile rapidement, celui des litres, l’autre semble avoir un cran de cassé : celui du prix. Deux francs le litre ! Un peu cher, ces derniers temps ! Lorsque je demande à Abdul ce qui est important pour lui, il répond en souriant tranquillement :

  • Ce qui est important, ce n’est pas d’avoir de l’argent. C’est d’être heureux ! Ce n’est pas parce que l’on a une voiture, une maison, de l’argent, que l’on est heureux…

Ensuite je veux savoir ce qu’il pense de la crise en Europe. Il me regarde alors sans répondre et se croise les bras, en ayant l’air de chercher une réponse… qui ne vient pas. Sait-il seulement qu’il y a une crise en Europe ?

Que ce soit dans la capitale ou dans le désert, tout finit par rejoindre l’Islam. Abdul nous abandonne à notre triste sort d’Européens sans pétrole, mais avec des idées ; pour aller se prosterner vers La Mecque, sur fond de sable et de fumées prometteuses. Il y a de quoi remercier Allah pour cette manne qui a propulsé le pays sur le devant de la scène mondiale, et de quoi lui demander encore protection dans ce monde si troublé là-bas, et si confiant ici.

Les fils du désert ne sont plus orphelins.

Vendredi, 25 janvier.

Sur la terrasse du ministère de l’Information, le générique du Raid annonce des temps meilleurs. Les candidats ont tous revêtu leurs combinaisons « Fjall Raven» (marque des vêtements portés par les raiders), Philippe remonte à la surface, Thierry s’intègre parfaitement, Benoît obéit au doigt et à l’Å“il à notre réalisateur Jean-Michel Boussaguet arrivé ce matin ; à Paris, Jacky Ickx remplace à lui seul cinq invités ancienne formule. Quant à moi, j’essaie d’éviter de me prendre les pieds dans les fils en présentant « cette corniche qui a coûté la bagatelle de 650 millions de dollars et dont les palmiers ont été assurés ! ».

A ce moment-là, Alexandre, en retard, se faufile dans le groupe transi de froid, en passant un papier à Pierre Godde

  • Tu es convoqué chez les flics !

Pierre sort discrètement du plateau et interroge le suspect

  • Qu’avez-vous fait ?
  • Ne maille pas (« Ne t’inquiète pas » en parler suisse). Tu sais, nous faisons un reportage sur une société qui dératise la capitale. A deux heures du matin, avec Alain, nous étions accroupis devant une palissade, en train de guetter des rats. Lui avait la caméra et moi la torche électrique. Et c’est là qu’une patrouille de police nous a interpellés. Ils voulaient confisquer le matériel ! Ils paniquent pour un rien, ici ! Nous avons été emmenés au commissariat où nous avons discuté pendant des heures ; ensuite, ils ont effectué une vérification auprès du ministère de l’Information. Maintenant, c’est à toi de jouer, car ils veulent te voir !

Pierre esquisse un calme sourire, quitte le plateau, et fonce au commissariat, en se remémorant la négociation qu’il avait menée pour le passage au Qatar. En toile de fond, il y avait cette espèce de couvre-feu vers 22 heures qui rend toute personne en balade suspecte ; et puis cette psychose incurable des infiltrations iraniennes ! Au poste, l’ac­ cueil est glacial :

  • Monsieur Godde… Comment voulez-vous qu’on ne les prenne pas pour des espions ?… et en plus, ils avaient bu de l’alcool!…

La première accusation est réfutable. La seconde est grave dans un pays musulman : elle pourrait jeter Alexandre et Alain au fond d’une cellule. Pierre récupère la cassette des Suisses, tout en sachant que la police va demander au ministère de l’Information le contrôle et la censure non pas d’un seul film, mais de l’ensemble des cassettes des candidats.

Effectivement, un représentant du ministère arrive à notre hôtel le soir même, à la veille de notre départ pour l’Inde. L’homme investi du pouvoir suprême a des ciseaux dans les yeux. Il s’affale dans le canapé de la suite royale qu’il s’est fait ouvrir, au fond d’un long couloir, et commence à regarder d’un air désabusé chaque reportage. Les raiders attendent devant la porte, leur cassette à la main, une prière au bout des lèvres. Pour aller plus vite, l’un d’eux propose de passer les bandes en accéléré, ce qui évite accessoirement d’écouter les interviews… Les femmes voilées de Monaco échappent au massacre, de même que les jardins de Doha vus par les Canadiens, le rallye d’Antenne 2, l’imposteur de l’ordinateur imaginé par les Belges également ; mais lorsque les rats de Doha apparaissent, notre censeur fait un bond dans le canapé moelleux !

  • Vous ne pouvez pas montrer cela !
  • Pourquoi ? s’étonne Alexandre.
  • Parce que… vous ne pouvez pas montrer des rats au Qatar !
  • Mais, répond Alex en le regardant droit dans les yeux, ce sont des rats, bien sûr; nous voulons montrer que les Qataris s’occupent de la propreté de la ville et font tout pour éliminer les rats, grâce à cette machine révolutionnaire que nous avons filmée.
  • Oui, mais ces rats, vous comprenez, ce n’est pas possible…

Les Dossiers de l’écran, version Qatar, se sont ouverts. Pendant une heure, les détracteurs, les défenseurs, le meneur de jeu, la partie civile et l’accusé font l’historique du rat à travers les âges, évoquant la peste et le choléra, Mai 68 et la longue marche, s’apostrophent en levant le ton, se confondent en excuses, multiplient les attaques, démontent les arguments. Mais le Qatari a raison puisqu’il est qatari et qu’il est chez lui. Les rats seront censurés, quoi qu’il arrive ! Il se lève, tourne les talons, et avant de refermer la porte, conclut :

  • De toute façon, ces rats viennent d’Arabie Saoudite !…

Samedi, 26 janvier.

L’avion vient de nous arracher aux chasseurs de rats. En survolant les superbes montagnes d’Oman, je ne peux m’empêcher de penser à ces deux mois passés en Afrique. C’est déjà l’heure des bilans. Trois accidents, un blessé grave, 45 crevaisons, un pont et une direction cassés, 60 000 litres d’essence. Tout cela en 12 000 kilomètres.

Les impressions des uns et des autres, arrachés au hasard des conversations, couvrent le bruit des réacteurs : « Les couleurs nous ont fait oublier la misère », dit l’un ; « Moi, dit Alain, je retiens le rythme africain. Si cela ne peut se faire aujourd’hui, ça se fera demain ! »

Le choc des couleurs dans les paysages, le choc des peaux noires et blanches : Alexandre s’est fait mettre à la porte d’un magasin pour Noirs en Afrique du Sud. Dur, le racisme à l’envers, n’est-ce pas ?

Et puis d’autres souvenirs, plus doux : le dîner aux chandelles avec Miss Africa, les nuits chaudes au New Florida. Pour Guilène : « C’est la poussière, l’humidité, la brousse sous le ciel étoilé, les campements devant les postes de police, la rencontre avec Frida, la clocharde blanche, à Johannesburg. »

Livre de géographie à ciel ouvert, mais cette fois, personne n’a de mal à retenir la leçon. Philippe, lui, se souvient du « vert éclatant de la Tanzanie, des porteurs du Kilimandjaro ».

« La créativité qu’on nous impose semaine après semaine nous fait éclater le cortex et les cellules grises nous chatouillent tout le long des cervicales. » Avec cependant une pointe d’amertume : «Les ren­contres sont trop rares, les moments de solitude aussi. » Roland écoute, prolonge : « Rien n’est jamais joué en Afrique, rien n’est jamais définitif. Je connaissais ce continent par des images, mais j’ai quand même pris une sacrée claque ! »

Images vertiges. Et les sons qui résonnent dans toutes les têtes. Le bruit du vent au bord de l’océan, le murmure de la nuit dans le bush, les rumeurs des quartiers de Nairobi, l’écho des appels à la prière. L’espoir aussi : « Des peuples qui ne désespèrent jamais. Des gens qui ont envie de construire. » Et les inévitables questions. Pour Alain : « une certaine gêne de filmer » ; pour Roland : « pas de malaise, mais seulement l’envie d’être un peu plus discret quand même… » Souvenir sans doute le plus fort : le corps de Serge allongé sur la route. « Certaines choses, dit Philippe, prennent une seconde dimension, une place dans la vie que rien ni personne ne pourront effacer. »

Le Raid continue. Avec Philippe, avec Serge et avec Thierry venu rejoindre l’équipe.

Gauthier Fleuri a réalisé plus d’un millier de photographies, Benoît Jacques a tourné plus de cent cassettes, Jean-Claude Freydier et Olivier Lemaître ont toujours réussi à établir la liaison avec Paris, même au fond du bush. Les mécaniciens Jean-Pierre et René ne comptent plus leurs nuits blanches, les avant-courriers Guy et Pierre ont traversé tous les ministères, atterri sur tous les aéroports.

Après l’océan Indien et le lac Kariba, les neiges du Kilimandjaro et le sel du lac Assal, restent l’Asie et les Amériques. Encore plus de 35 000 kilomètres et 13 pays à découvrir.

Le Raid ne fait que commencer.

10. Les feux de la délivrance

Lundi, 28 janvier 1985 — Bombay.

La porte de l’Inde ! Première vision : celle de cette foule ! Treize millions d’habitants ! Comme un raz de marée ! Hindous, sikhs, musulmans, femmes au nez diamanté, enfants estropiés, mendiants en haillons, les vaches et les calèches, les taxis noir et jaune, les fumées et les odeurs, la corde tendue aux feux rouges pour retenir la foule, le linge coloré qui sèche, les caniveaux surchargés, les volets rouge et bleu, les femmes accoudées aux fenêtres qui accrochent le regard. Disponible. La foule est pressée, mais disponible. Elle ne ferme pas les yeux. Elle vit.

Toute une vie improvisée au jour le jour, arrachée avec quelques roupies, la main tendue et le travail sans horaire. Ici, on lutte non pour sa vie, mais pour sa survie. Chaque mètre au sol est un terrain à conquérir. Il n’y a rien de superficiel. Tout est essentiel.

Après la réunion de Doha dans ma chambre et les remontrances de Jean-Michel, voici l’accueil réservé par Guy Garibaldi. Scénario désormais classique : les candidats en demi-cercle, en face l’équipe de production, et par la fenêtre, la vision sans cesse renouvelée de la planète bouillonnante. Guy ouvre son attaché-case, accessoire parfaite­ ment représentatif du raider de fond ; et, l’air menaçant, en extrait dix billets d’avion :

  • Voilà, je vous préviens gentiment : j’ai réservé une place sur Paris pour chacun d’entre vous. Au moindre problème c’est l’expulsion du Raid ! Compris ?

Le discours est clair, net, sans appel et plonge l’assistance en retard d’un fuseau horaire dans une profonde stupéfaction.

Alexandre, comme d’habitude, relève la tête

  • Tu y vas au bluff, ou quoi ?

Guy, se cachant un peu plus derrière ses lunettes noires, répond sans se démonter :

  • Non, c’est tout ce qu’il y a de plus sérieux !

Il est crispé, car il a beaucoup promis aux autorités indiennes pour faire accepter le passage du Raid. Lorsqu’il s’était rendu à l’ External Publicity Division au ministère des Affaires étrangères de New Delhi, Guy avait rencontré un certain M. Sarna. L’homme s’était montré intéressé par le projet mais avait posé des conditions draconiennes à sa réalisation. Il exigeait un « conducteur » précis de l’émission, révélant les thèmes des reportages choisis par les candidats et le script des textes. Autant dire que les conditions étaient impossibles à remplir ! Sans faillir, Guy avait devancé l’appel et proposé des sujets au hasard :

  • Que penseriez-vous d’un reportage consacré aux Hijaras (androgynes du Nord) ?
  • Pas question, sir Garibaldi ! avait répondu sèchement M. Sarna.
  • Et le tantrisme ?
  • Pas davantage !

Guy avait alors appuyé sur le détonateur, histoire de demander plus pour avoir ce qu’il voulait :

  • Je vous propose un camp d’entraînement tamoul, dans le sud du pays!

M. Sarna avait bondi sur son fauteuil, implosé en direct, salué Guy en lui promettant de placer un « agent de liaison » dans chacune de nos voitures, dont le rôle serait justement d’assurer une liaison « discrète » entre le Grand Raid et New Delhi, ce que Guy avait aussitôt refusé.

  • Cela se passera bien, dit Guy, en achevant de compter ses liasses de roupies sous le ventilateur de la chambre, qui les disperse aussitôt. Mais nous avons un gros problème : les voitures ne sont pas encore sorties de la douane. Tu sais, ici, il faut le temps…

Pendant 48 heures, René et Jean-Pierre vont hanter les couloirs des douanes. Au milieu des saris et des vaches vagabondes, ils montrent des dossiers, sortent des autorisations de toutes les couleurs, prennent rendez-vous, partent et reviennent. Tout cela ne favorise pas notre départ que nous voulons rapide, pour que les candidats ne se démobilisent pas comme après chaque transfert aérien. Il faut réagir très vite. Si nous attendons une journée de plus, le programme tombe à l’eau. Ils n’auront jamais le temps de faire la route et de tourner leur reportage. Ne reste qu’une solution : il faut scinder les équipages. Guy avant obtenu gratuitement des billets d’avion pour Delhi, Srinagar et Madurai, nous décidons d’envoyer un raider dans chacune de ces villes pour y tourner seul le reportage, tandis que son coéquipier fera la route. La semaine prochaine, nous inverserons les rôles. Ce choix offre l’avantage de les séparer quelques jours, ce qui permettra à chacun de prendre ses responsabilités ; il présente l’inconvénient de lancer sur des routes réputées dangereuses une seule personne qui devra conduire, nuit et jour, pour rattraper le retard et arriver à temps à Udaipur.

Tandis que Thierry, Roland, Guilène, Francis et Alex se dispersent à l’aéroport de Bombay, nous réceptionnons enfin les véhicules. Toute la soirée, sur la corniche où se pressent les badauds, nous équipons notre nouvelle série. Il faut visser les malles sur le toit, protéger le réservoir de cent litres, caler l’extincteur et se remettre en tête qu’ici, on roule à gauche. Des mendiants que rien n’étonne passent leur chemin ; une vache regarde de travers notre pare-buffles, un vieil homme parlant français se penche sur nos moteurs en disant : « Moi aussi, il y a trente ans, j’ai fait le tour du monde ! Vous en avez, de la chance ! » En chargeant une malle, Christine tombe à terre et se fait une entorse à la cheville. Elle se retient pour ne pas hurler, mais elle a très mal, ce qui nous inquiète un peu car Christine doit prendre seule le volant dans quelques heures. A minuit, lorsque les voitures sont prêtes, nous recherchons dans Bombay déserte les quelques centaines de litres qui vont nous permettre d’atteindre Udaipur, 900 kilomètres au nord.

Mardi, 29 janvier.

Nous nous levons à quatre heures du matin. La nuit qui s’éternise semble avoir atténué la rumeur de Bombay. Un rickshaw déchire le silence avec son pot d’échappement crevé, un homme en guenilles respire à fond l’air que les ténèbres lui ont rendu. La mer vient mourir en douceur sur les galets usés du vieux continent.

La cafétéria est déserte, les visages des concurrents défaits par une immense fatigue. A partir d’aujourd’hui, ça va être la course de vitesse, une remontée « pied au plancher » pour traverser l’Inde, tourner deux reportages et enregistrer deux émissions en deux semaines !

  • Comment va ton pied, Christine ?
  • Ça va…
  • Tu vas pouvoir conduire ?
  • Oui, oui…

Christine est une fille extraordinaire. Elle sourit tout le temps et ne parle jamais d’elle, protégeant de ses silences complices la solidarité avec les autres raiders, malgré leur éclatement provisoire. Avec elle, il est inutile d’essayer d’obtenir une information en douce, quelque menu renseignement sur ce qui s’est passé dans la chambre des Belges, une petite indication sur l’horaire d’arrivée des Suisses à l’étape. Tandis qu’elle avale une tasse de thé, Alain nettoie ses lunettes, Guy étudie une carte plutôt approximative.

La journée sera chaude. J’aime ces matinées qui annoncent la tempête, les défis, quand tout est à faire et que cela dépend de nous. Uniquement de nous.

Sur le quai qui fait face à la mer, notre petite voiture attend son tour, comme celle des autres raiders, prête à avaler le continent indien.

Au fil des kilomètres, elle est devenue de plus en plus présente, de plus en plus fascinante à telle enseigne qu’on ne peut facilement s’en séparer. Nous y passons trois jours sur sept, nous y dormons, nous y mangeons, nous nous y reposons. Nous l’avons aménagée pour mieux y vivre, les bagages sur le coffre étanche, les câbles dans les malles, la baladeuse pour étudier les cartes de nuit, la caméra branchée en permanence sur la batterie, les Thermos accrochées aux portières, l’ouvre-bouteilles dans celle de gauche, les cassettes dans celle de droite. C’est elle qui nous fait voir le monde, c’est elle qui use les nerfs, qui nous perce les oreilles, qui nous brûle les yeux, qui nous fait rire, pleurer et nous crève de fatigue.

A chaque fin de parcours, le dos brisé et la tête démolie, nous nous mettons à la haïr au point de vouloir l’abandonner ; mais c’est pour mieux en rêver la nuit, pour mieux la soigner quand elle saigne, pour la désirer à nouveau, s’y installer le lendemain, dans un mélange de parfums refroidis et d’odeurs matinales. Insensiblement, nous faisons corps avec elle. Nous nous sommes mis à les aimer.

Guy s’installe au volant, moi je prends la caméra pour enregistrer le récit-étape. En Inde, il faut l’avoir à tout moment sur les genoux, car le spectacle y est permanent !

A six heures, les faubourgs de Bombay s’estompent dans un mélange blanchâtre de fumées et de brume. Ce que nous découvrons est à peine croyable : sur des kilomètres de longueur, des hommes et des garçons sont accroupis de chaque côté de la route, au-dessus des caniveaux, pour y faire leurs besoins, un récipient d’eau à la main en guise de papier, formant dans un alignement presque militaire la plus insolite des haies d’honneur que le Raid aura connues ! Après la sortie interminable de Bombay, les problèmes commencent. Devant nous des camions; à droite et en face, des camions. Sur les bas-côtés, des camions. Au milieu, des camions. Pas une seule place pour s’y faufiler ! Ils doivent être là depuis des heures ! Pas un signe d’énervement. Pas un mouvement de mauvaise humeur. Pas un mot plus haut que l’autre.

Nous restons ainsi bloqués plus d’une heure. Chaque fois que je filme, les passagers entassés sur des sacs ou des bidons font de grands gestes amicaux. De manière dispersée commence alors la fuite par les bas­côtés. Chacun s’enlise dans du mauvais sable, y laisse un pare-chocs ou un phare, mais se donne l’illusion d’agir et de tenter quelque chose pour l’amélioration du quotidien, ce qui est l’essentiel. La route nous offre son cirque ininterrompu, le spectacle folklorique du déchaîne­ ment de la vie. Devant nous, un camion est tellement chargé que son chauffeur a accroché ses babouches à l’arrière comme des feux de détresse ; et puis, cette charrette freinée dans une descente par un homme assis sur un pneu et tiré à l’arrière par une corde ! Ce camion aussi dont ont été enlevés le chargement, la bâche, la cabine : il ne reste que le chauffeur, tête en avant, foulard au vent, son siège, le levier de vitesse et le volant ! Une constatation : cela va nettement plus vite.

Pour le reste, la conduite en Inde ressemble plutôt à un enfer. Il n’y a pas d’ordre, aucune méthode, aucune rationalité, aucun sens. La seule règle est qu’il n’y en a pas. L’allure est vive, soutenue, faisant défiler l’Inde à 100 km/h dans nos rétroviseurs. La voiture frôle les promeneurs, rase les bicyclettes qui débouchent aux carrefours, se faufile entre les camions qui déboîtent au dernier moment en voulant éviter un trou, se perd dans les villages surpeuplés, se noie dans les villes sans indications. Ces traversées interminables brisent notre moyenne. Nous ne tardons pas à comprendre certains usages « locaux », avec un peu d’effroi, je dois dire… Les dépassements, par exemple : les véhicules doublent en général sans aucune visibilité et à vive allure. Ils se font face jusqu’au dernier moment, puis se rangent très vite dans leur file. C’est ainsi que, quatre fois, nous avons plongé dans le fossé pour éviter le choc frontal. Les filles aussi qui, ne voyant qu’un phare allumé en pleine nuit, ont pensé croiser une motocyclette. In extremis, elles ont -vu l’énorme camion qui allait les écraser. La voiture est allée dans le bas-côté, le rétroviseur volant en éclats. A quelques centimètres près, nous enregistrions le quatrième accident du Raid…

C’est l’horreur. Souvent les chauffeurs prolongent jusqu’à la dernière extrémité leur dépassement aveugle, pensant que leur « adversaire » se rangera avant eux. Alors c’est la collision, effroyable, sans espoir. Comme celle après laquelle nous arrivons. Guy freine : sur la chaussée, gît la carcasse d’un poids lourd complètement disloquée. A côté, un autre camion, renversé sur le flanc, dont la structure de bois a littéralement explosé. Un étrange silence entoure cet amas de ferrailles. Sous un arbre, un homme seul est assis. Je m’approche de lui. Son regard lointain et profond n’exprime que la fatalité.

  • Que s’est-il passé ?
  • Nous allions à Jaipur… Pour lui, c’est fini… c’était mon meilleur ami…

L’homme parle lentement. Il est triste, mais ne pleure pas, n’accuse personne. Dans une sorte de résignation soumise, il trouve sans doute une explication à chaque minute de sa vie. « Cela devait arriver, c’était à mon tour… »

Je lui demande ce que sont devenus les deux chauffeurs. D’un geste lent, il nous montre les bas-côtés de la route où deux tas de cendres achèvent de se consumer. Ils ont été immédiatement brûlés.

A chaque virage, dans chaque ligne droite, la route tue, déroulant sur des kilomètres le spectacle apocalyptique de la folie des hommes pauvres, contraints de charger au-delà du raisonnable leurs camions vétustes, obligés de rouler des nuits entières sans dormir. Pour quelques roupies de plus qui leur permettront un prochain voyage. Mais bien des voyages s’arrêtent dans un fracas de tôle. Partout, ce ne sont que des carcasses écrasées, des camions plantés comme des obus, au fond des ravins le nez en l’air ; d’autres renversés sur le toit, couchés sur le côté, les roues éclatées, les essieux brisés, la cabine broyée. Un peu plus loin, un attroupement sur la route nous contraint à descendre de voiture. Un gamin gît sous les roues d’un camion, le crâne ouvert. A quelques centimètres, la cervelle baigne dans une mare de sang. Personne ne parle.

Je me dis à ce moment que nous ne finirons jamais entiers cette remontée de l’Inde, que le temps nous fait faire n’importe quoi, que les distances sont beaucoup trop importantes, et que les raiders « soli­ taires », ne pouvant pas se faire relayer, vont connaître des moments difficiles. Surtout Christine dont le pied avait considérablement enflé ce matin.

A l’aube, vidés de nos forces, nous entrons au Râjasthàn, deuxième état de l’Inde par sa superficie. Celui que les Rajputs avaient nommé le Pays des fils de rois ». Un choc.

D’un seul coup, le paysage est devenu vert, tranquille, somptueux. Au loin, des taches de couleurs parsèment la campagne. Les femmes sont de véritables apparitions. Une jarre sur la tête, elles marchent en .rouge vers des puits regorgeant d’eau, tandis que le soleil, de sa :arrière dorée, incendie les mille replis de leurs saris mauves, jaunes ou rouges. Les hommes enturbannés et fiers chevauchent des ânes, =aident des charrues dans des champs, sur des terres pleines d’avenir. Comme le dit Philippe, « ils ont l’air de vivre quelques siècles en arrière, ou quelques siècles dans le futur peut-être ». Ici, nous sommes ‘-.ors du temps. Une Inde qui aurait échappé au bouillonnant destin du continent moderne. Le Râjasthàn est une exception, un îlot de tranquillité où l’on vit encore au rythme de la roue, en regardant la .une, en écoutant les ménestrels chanter leurs lancinantes complaintes. Mille visages parés de soieries, mille sourires aux éclats d’argent pour nous guider jusqu’à Udaipur, notre prochaine étape.

Demain, nous enregistrons notre première émission indienne, la plus Importante depuis notre départ ; celle que je redoute parce qu’elle doit marquer le décollage du Raid.

Au milieu du lac Pichola, nous installons notre quartier général dans .e somptueux palais qu’avaient construit les Maranas. Décor splendide, enchevêtrement de couloirs innombrables, baignés de lumières douces qui allument dans la nuit tombante les flamboyants aux mille parfums. Des serveurs enturbannés, portant de lourds plateaux, servent le thé < comme au bon vieux temps » ; des femmes élégantes conversent dans des petites cours, toutes ornées de jardinets et de fontaines discrètes.

Lentement, les couleurs se sont évanouies avec le soleil. Au pied des collines, des palais et des sanctuaires, l’Inde s’estompe, comme une toile lisse et mouvante.

Avec juste le chant des oiseaux et la prière à Vichnou.

Le générique fait faire des fausses notes au charmeur de serpents. Dans la rue, la police, débordée, essaie de contenir la foule des curieux, tandis que les candidats retiennent délicatement une vache qui veut dévorer les câbles électriques. Benoît est content, car « il y a de l’image » ; Guy fend la foule en hurlant quelques ordres, la voix de Gérard Jugnot tombe du ciel au milieu des sadhous qui ne compren nent rien et de cet attroupement qui emporte petit à petit notre plateau. La conversation avec Paris est de bonne qualité, les sujets du Qatar intéressent (surtout celui des rats…), les candidats présentent bien. Pour la première fois depuis le départ, nous avons l’impression de « tenir » un programme, riche en images, qui reflète réellement ce que nous avons vécu sur place. Au bout de trois mois seulement.

La surprise provoquée par la présence de notre troupe dans les ruelles d’Udaipur n’est rien à côté de celle occasionnée par Alain Margot, dans l’une des pièces luxueuses d’un hôtel où James Bond avait tourné une scène d’ Octopussy ! Les gardiens ont bien du mal à retenir leurs rires en regardant évoluer le candidat suisse, parmi des objets d’une grande valeur. Incontestablement, le souvenir de James Bond laisse place à celui — moins périssable et encore plus drôle — de Rackham-Le-Gum ! Je respire. L’émission a trouvé son rythme de croisière. Désormais, nous n’avons plus qu’une semaine pour couvrir les distances, tourner les reportages et enregistrer le programme qui passe huit jours après. Il en sera ainsi jusqu’à la Terre de Feu. La « corde raide » qui va nous imposer une organisation sans faille, une conduite rapide, et si possible adroite, une marche ne laissant plus de place ni aux états d’âme ni aux errances des équipages.

Udaipur-Vàrànasi : 1500 kilomètres à parcourir en moins de quatre jours!

Nous serions arrivés plus vite à Jaipur si cet éléphant n’avait pas obstrué, pendant de longues minutes, la route étroite qui mène à la capitale du Ràjasthàn : Jaipur. On l’appelle la « Ville rose ». Elle doit son nom à la couleur du grès avec lequel les bâtiments ont été construits. C’est une ville superbe, entourée de dix kilomètres de remparts, avec des avenues larges et peu encombrées malgré les apparences. Notre voiture se faufile entre les rickshaws et les camions, à coups de zigzags et de klaxon. Même un chameau réussit à passer sa tête par la portière et à m’arracher mes lunettes.

Première surprise : ici, la circulation est réglée par des scouts. Deuxième surprise : lorsque nous nous arrêtons à un carrefour, un garçon vient peindre en noir le haut de nos phares, ceci pour empêcher d’éblouir le véhicule d’en face. Nous serions arrivés plus vite à Delhi, 300 kilomètres plus haut, si nous n’avions pas été retardés à un passage à niveau. Compressés par la foule venue admirer et essayer notre Visa, nous avons perdu… la cassette du récit-étape; mystérieusement retrouvée quelques minutes après par un homme à bicyclette qui, tout sourire, nous a dit : « Heureusement que vous êtes revenus, vous aviez perdu ceci ! »…

Nous passons une nuit à Delhi, quelques jours après l’anniversaire de la mort du Mahàtmà Gàndhi, en janvier 1948. Avec Jacques Antoine venu ce matin de Paris pour « observer » la marche de l’émission pendant deux semaines, nous nous rendons à l’emplacement où Indira Gàndhi a été incinérée. Une grande plaque noire émerge au milieu d’une pelouse un peu usée. L’endroit est. très calme, à peine troublé par les cris de quelques corbeaux ou d’enfants venus se recueillir. Juste la prière et le silence, comme pour oublier des centaines de victimes. De nouveau, la route, la foule, la vitesse. Cent fois perdus, cent fois remis dans la bonne direction, en l’absence de poteaux indicateurs.

Nous serions arrivés plus vite à Agrà si nous n’avions rencontré un homme extraordinaire qui nous a offert l’une des plus belles images de notre raid. Sur la route conduisant à la ville sainte de Bénarès, un sage, pratiquement nu, rampait dans une étonnante progression sur le ventre, marquant chaque avancée de son corps d’une pierre qu’il posait et reprenait pour la poser un peu plus loin. Tout autour de lui, des musiciens l’accompagnaient de leurs voix implorantes. Le renoncement et la dévotion faisaient parcourir à ce sadhou plusieurs centaines de kilomètres avant d’atteindre Vàrànasi. Il est passé le long des roues de notre voiture, soulignant de son maigre corps l’inscription « Le Cap Terre de Feu ». A lui seul, il a résumé les violents contrastes qu’offrent des sociétés vivant à des milliers de kilomètres les unes des autres, avides de se connaître et de se comprendre aussi. En Inde, même les routes sont un sanctuaire de la foi.

Je voulais m’arrêter à Agrà, pour revoir le fameux Taj Mahal. Ce soir, le ciel est pur, dégagé de tout nuage. La lune se reflète dans chaque éclat de marbre, le faisant scintiller comme un diamant, jouant à merveille des lignes et des perspectives. Quelle belle histoire ! Avant de voir mourir celle qu’il aimait, Shah Jahan lui promit d’élever un mausolée digne de l’amour qu’elle lui avait toujours porté. La construction de cet ensemble avait commencé en 1632 ; elle s’est poursuivie pendant vingt-deux ans, mettant en scène vingt-deux mille ouvriers. Le résultat fut grandiose, devenant ce que l’on a appelé plus tard : « un moment de perfection ». Moment qui s’éternise sous le ciel étoilé. Je reste sans parole devant ce joyau brillant et ces ombres qui ont l’air de flotter, recueillies et silencieuses, saluant de leur forme courbée les divinités couchées.

Nous serions arrivés plus vite à Vàrànasi (Bénarès), si la tension nerveuse ne nous avait dissipés, au point de devenir quasi hystériques dans la voiture !

Maintenant, Guy conduit en hurlant, apostrophe les passants, leur parle en français, emprunte leur chapeau, s’assoit dans leur charrette, met ses lunettes à l’envers, avant de crier à l’entourage : « Et le sexe là- dedans ? »… Les nerfs lâchent petit à petit. La route nous absorbe et nous vide, exigeant de nous une concentration extrême. A chaque seconde, un obstacle surgit : vélo, âne, gamin, camion, voiture, porc, cailloux ; sans compter les bosses, trous et rigoles qui brisent les amortisseurs et fêlent les jantes. Les yeux ne quittent pas un seul instant la route, sauf quand ils se ferment d’un coup, rougis par la poussière et la fatigue. Encore 650 kilomètres jusqu’à Vàrànasi, devenue pour nous aussi la « Terre promise »…

Vendredi, 8 février.

Pour répondre aux vœux pieux du roi Baghirata, Brahms fit descendre sur la Terre les eaux de la déesse qui était la fille du dieu Himalaya. Pour amortir la chute de ces eaux, Shiva les reçut sur sa tête. Depuis la nuit des temps elles sont sacrées pour les hindous. Elles lavent les fautes et les souillures des hommes. Elles les purifient.

Lorsque je prends le micro, debout sur une barque qui dérive sur le Gange, je suis très ému et heureux en même temps. Pour moi, c’est une nouvelle fois un rêve de gosse qui se réalise. Au cinéma, à la télévision, devant des livres, j’étais resté de longs moments à admirer cette foule dénudée qui regardait le soleil en lui offrant l’eau du fleuve, demandant aux cieux la clémence et le pardon pour tant d’offenses. Les rives, les bateaux silencieux et les corps brûlés sur les ghâts (emplacements sur les rives, prévus pour la préparation aux bains, les prières, les crémations) faisaient partie de mon imagerie d’Epinal sur laquelle j’avais usé tant de fois mes yeux émerveillés. Cela me paraissait loin, aussi loin que le paradis qu’ils cherchaient. Alors, aujourd’hui, je ne peux croire que je suis sur le Gange ! Je suis à Vàrànasi, la première ville sacrée de l’Inde, qui est aux hindous ce que La Mecque est aux musulmans. Un lieu de pèlerinage où l’on se rassemble par milliers pour demander le salut des âmes. Tout au long des ghâts, ils sont là, un pagne autour de la taille, prêts pour la communion. Il y a tout un rite, un cérémonial qui précède le bain. Chacun se prépare. Les barbiers rasent. On applique des poudres saintes sur le front, des paroles aussi saintes sont dispensées. Il y a la connaissance et le savoir, l’attente et la prière, le corps enfin disponible pour le bain purificateur. Les fidèles, seuls ou ensemble, se baignent, se baissent, se relèvent et regardent le soleil. Incantations silencieuses, respectueuses, imprégnées du mouvement lent du Gange. Les femmes drapées dans leurs saris mouillés dégagent une sensualité à faire redescendre Shiva sur terre.

Entre deux lancements de sujets et les répliques de Jérôme Savary qui nous parle des réfugiés chiliens à propos du film de Roland sur les réfugiés tibétains, je regarde cette messe en plein air au cours de laquelle des hommes et des femmes emplissent des petits vases en cuivre, avec l’eau sacrée du fleuve. D’un geste lent et harmonieux, ils les lèvent au-dessus de leur tête, fixent l’astre de feu, et en déversent lentement le contenu, leurs pensées rejoignant alors des terres loin­ taines où la légende et les croyances ont bâti des empires rédempteurs. Chaque hindou rêve de mourir ici, ou tout au moins que ses cendres soient dispersées dans le Gange pour connaître la libération et échapper au cycle infernal de la réincarnation. Sur le ghât où nous enregistrons, une vache est en train de mourir, tandis qu’à vingt mètres à peine, une autre est en train de mettre bas. Raccourci d’une vie qui passe dans l’indifférence générale. Il faut d’abord la gagner pour avoir ensuite le temps d’y penser.

Les bûchers qui bordent le fleuve sur des kilomètres éclairent la nuit de Bénarès. Sous mes yeux, des dizaines de cadavres sont alignés, drapés dans des linges blancs que la lune éclaire délicatement, comme pour adoucir leur dernière journée. Un homme arrange une jambe qui dépasse, rassemble quelques cendres, discute avec des amis, tandis que des enfants jouent au football et que des chiens errent de ghât en ghât. Des craquements résonnent dans les petites criques, donnant un aspect très mystérieux à ces rives. C’est simple, et l’on se dit que tout cela est parfaitement naturel, accepté comme un ordre indestructible. Ensuite, lorsque le corps s’est entièrement consumé, un homme en ramasse les cendres, monte sur un bateau qu’il fait glisser silencieusement sur les eaux ténébreuses et va les disperser au loin, tout seul.

Au milieu des fleurs et des eaux lustrales, au milieu des cris et du silence, du mouvement et de l’immobile, nous avons ressenti ici le passage de la vie et de la mort, avec l’impression certaine que seule compte la délivrance.

11. Adieu Laurent

Samedi, 9 février.

L’Inde, c’est déjà fini. Nous ne l’avons pas réellement vue. Juste le temps d’être troublé quelque part, car l’Inde est un choc.

C’est ainsi depuis trois mois. Nous n’arrêtons pas de passer comme des étoiles filantes, prenant tout sur notre passage, donnant rarement ; menant une aventure par procuration pour des millions de téléspectateurs invisibles.

Guy vient de s’envoler pour Katmandou, afin d’y préparer une étape encore plus courte, qui pourrait poser « quelques problèmes »…

En fin de matinée, Benoît et moi arrivons au poste frontière de Sonauli , symbolisé par quelques baraques et une barrière en mauvais état.

Nous nous. arrêtons pour remplir les formalités, côté indien d’abord. A l’intérieur d’une maisonnette jadis peinte en jaune, trois bureaux avec, derrière eux, un chef qui nous parle de De Gaulle et de Mitterrand ; à côté de lui, un autre chef, silencieux celui-là ; et, arrivant deux heures après, le chef des chefs. Nos passeports criblés de tampons les intéressent, nos voitures les inquiètent, mais lorsque nous leur présentons nos listes de matériel rassemblées au moyen de grosses agrafes, le chef pâlit : « Vous avez tout cela dans vos voitures ? »

La cigarette lui en tombe des lèvres. Il met une éternité à lire notre bible, la tourne et la retourne, la pose sur une pile, la retire pour la mettre sur le bureau vide qui est derrière, en parle à son voisin qui se lève et prend l’objet délictueux pour le commenter et l’abandonner définitivement sur une table. C’est sans doute laTremière fois que les douaniers voient un tel transport de biens passer devant leurs portes ! Le vieux chef soupire, lève les yeux et me dit :

  • Je veux bien vous laisser passer, mais je garde vos listes de matériel…
  • C’est impossible, monsieur le chef douanier, nous n’avons qu’un document par véhicule !
  • Alors, photocopiez-le !
  • Où est la photocopieuse ?
  • Il n’y en a pas.

Visiblement, le chef a dû mal dormir et veut nous garder un petit peu… Avec Gauthier et Benoît, nous cherchons rapidement une solution.

Accepteriez-vous que l’on recopie les documents, comme si c’était une photocopie ?

  • Oui, mais faites cela bien !

Benoît prend aussitôt une feuille blanche et duplique dans une calligraphie extraordinaire les noms de tous nos appareils, leurs numéros de série, leurs prix, sans oublier les tampons crénelés des doua nes françaises, la signature du chef et même le pli original de la page de couverture. Une opération qui dure deux bonnes heures. De l’exc ellent travail. Les douaniers en sont époustouflés ! Nous sommes en train de faire des faux sous leurs yeux et ils les trouvent très réussis.

Ils regardent chaque page en éclatant de rire, louant au passage l’écriture formidable des Français, se passant de l’un à l’autre nos chefs-d’œuvre encore tout chauds. Ils rient, ils n’arrêtent pas de rire. Visiblement, cela leur plaît beaucoup ! Du coup, ils martèlent nos passeports du sceau indispensable pour faire passer sans encombre notre caravane de faussaires…

Côté népalais, les choses s’annoncent moins bien… Le chef, dont un Å“il part de côté, et qui semble toujours s’adresser à quelqu’un derrière moi n’a pas l’air ravi de me voir arriver dans son bureau.

  • Non, vous ne passerez pas ! me dit-il sèchement.

J’essaie de rire, de plaisanter, mais tout tombe mal. J’extrais de ma che mise usée une série de lettres officielles attestant non pas que nous sommes des faussaires, mais que nous faisons le tour du monde avec des voitures, et que, dans les voitures, il y a plein de trésors. Le chef douanier les regarde par politesse. Ce qu’il veut — et je m’y attendais -, c’est une autorisation des autorités népalaises de Katmandou. Je ne comprends pas très bien sur le moment pourquoi personne n’a été prévenu ici. Nouvelle tentative :

  • Notre avant-courrier est à Katmandou, je vous assure que votre gouvernement sait que nous arrivons !
  • Je veux une autorisation, rien de plus !

L’homme conclut ainsi le débat le plus court du Raid.

Il se lève, me regarde de travers et disparaît dans la petite cour. Pour la première fois, j’ai l’impression que nous allons avoir des problèmes à une douane. Dehors, des cars surchargés déversent des cohortes de passagers en transit, au milieu de gamins qui proposent glaces, bonbons ou cigarettes. Leurs petits gilets noirs, le chapeau, le pantalon blanc, les panneaux évoquent déjà le Népal. Et devant cette barrière baissée, je commence à rêver à Pokhara, à l’Everest et à l’Annapurna; je commence surtout à m’inquiéter du retard que nous prenons. Ce n’est plus l’Afrique, ici nous n’avons que six jours pour boucler l’étape et enregistrer l’émission, ce qui est nettement plus court. Et après le Népal, il y a la Chine. La moindre journée de retard multiplie les conséquences d’une manière catastrophique, bouleversant les transferts en avion et les liaisons satellite, décalant les enregistrements et accroissant les coûts de production. Ce douanier qui nous refuse l’entrée du Népal est à lui seul l’échec de notre émission. Pris sans doute de remords, le chef nous donne l’autorisation d’aller téléphoner au village de Sonauli, en territoire népalais. Avec Jean-Claude Freydier , nous sautons dans un rickshaw à pédales, en quatrième vitesse. De la poste, je réussis à intercepter Guy dans un bureau ministériel à Katmandou, qui essaie de me rassurer :

  • Pas de panique, tout est en règle à Katmandou, mais l’autorisa­ tion n’a pas été envoyée au poste frontière. Un messager part tout de suite en voiture pour vous la donner de la main à la main !

Retour au poste frontière. Les rapports se détendent au fur et à mesure que la nuit tombe. Comme il faut tuer le temps, Jean-Claude et Gauthier arrachent deux topis aux douaniers, les petits chapeaux que portent tous les Népalais. Devant la barrière toujours fermée, ils demandent le passeport à chaque conducteur de voiture ou de camion. Certains sont très étonnés, n’osent pas croire à une blague, tremblent que le contrôle s’éternise. C’est que les douaniers n’ont pas l’air commode ! Bizarre également le tenancier du petit hôtel dans lequel nous décidons de passer la nuit. Une sorte de blockhaus très sombre où déambule un couple de routards, attendant sans doute une hypothé­tique autorisation. Il faut être forcément bloqué pour venir passer une nuit dans cette auberge frontalière où Hitchcock aurait bien niché quelques oiseaux et Buñuel assassiné deux ou trois bourgeois. Le patron louche et veut se faire payer tout, tout de suite. Le prix de la chambre, la poule qu’on lui commande pour le dîner, les bières que l’on espère, le petit déjeuner que l’on imagine pour demain. Dans la salle à manger déserte, de grandes tables se côtoient, vides, faiblement éclairées par des ampoules qui pendent au bout de fils électriques dénudés. C’est là que Gauthier, Benoît, Jean-Pierre et moi attendons notre repas. Nous savons que le fils du patron doit courir côté Népal cour faire la peau à un volatile apatride à bout de souffle. En face de nous, le couple, sans doute anglais, plonge le nez avec délice dans une assiette de riz. L’ambiance n’est pas franchement gaie dans cet hôtel qui semble avoir été abandonné. Gauthier remet à jour son carnet de dessins, Benoît essuie son assiette, Jean-Pierre et moi achevons encore une bière. Enfin, des rumeurs parviennent de la cuisine. Nous subodorons que l’engin volant a été capturé et compte ses minutes avec anxiété… Lorsque retentit un premier cri, nous n’avons plus aucun Joute. Le poulet hurle dans tout l’hôtel, semble même s’échapper, court sous les tables, se fait rattraper au passage. Une chaise tombe. Le volatile, complètement hystérique, continue de hurler. Un coup de couteau ou de hache fend alors la table, le poulet se débat de plus belle, ag ite les ailes sous les cris des tortionnaires, tandis que la fille du couple, végétarien sans doute, se met la main devant la bouche. C’est horreur !

J’imagine le patron qui louche essayant de viser juste, et me mets à plaindre quelques secondes ce poulet qu’une autorisation arrivée tardivement a condamné au suprême sacrifice. Le couperet achève toute discussion dans une agonie épouvantable, le couple se lève et sort de la salle.

Le lendemain, la fameuse autorisation atterrit enfin sur le bureau du chef.

Par la route de la montagne, nous montons sur Katmandou, à flanc de corniches, au bord de précipices vertigineux. Nous sentons les pneus accrocher dans chaque virage, et le poids des malles sur le toit qui fait pencher l’ensemble.

Je suis content de retrouver ce petit pays que j’avais tellement aimé. Ici, les gens m’avaient paru vivre dans une parfaite harmonie avec la nature qui semble leur avoir laissé une immense générosité. Ecoutez leur « Namaste ». Il signifie tout à la fois : « soyez le bienvenu », bonjour », « heureux de vous rencontrer » « bonne route », « à bi entôt le plaisir de vous revoir ». Mais surtout « que toutes vos bonnes qu alités soient bénies et protégées par les dieux ». Une femme vient à ma rencontre. Son visage est raviné par de longues années de pri vations. Elle joint les mains, marche à mes côtés, et se courbe pour m’implorer d’un « Namaste » plaintif. En écho, le dos courbé des porteurs d’un bout à l’autre du Népal. Ils sont partout, dans les rues et les villages, ployant sous des chargements impressionnants : marchan­ dises, légumes, fruits, poulets, portage par bandeau frontal ou balancier ; j’en ai même vu un qui transportait une armoire.

Le Népal est une fête, un concert permanent.

A Swayambhu, à Bodnath, à Katmandou, à Pokhara, des fanfares et des ménestrels chantent la vie et la mort, les dieux et les hommes ; en ville, à la montagne, sur les plateaux, dans les vallées, ils célèbrent les saisons, les moissons, l’amour et la joie. Des notes mélancoliques s’échappent des temples, à l’heure où les âmes se confient à Bouddha.

Le Népal est une prière.

Une lointaine complainte dans les salles obscures des gompas, sous le toit du monde. Je n’oublierai jamais ce temple, à Bodnath, un lieu très vénéré par les Népalais, envahi de drapeaux à prières, dominé par les yeux terrifiants de Bouddha avec, au milieu, un curieux signe qui n’est ni un point d’interrogation ni un nez, mais le chiffre un, symbolisant l’unicité de Bouddha. En revanche, pas de bouche ni de lèvres, car Bouddha voit et connaît tout.

Me rappelant quelques scènes de Tintin au Tibet, j’avais contourné les temples par la gauche, dans le sens des aiguilles d’une montre ! Il paraît que cette habitude remonte au temps où les disciples de Bouddha se réunissaient autour de lui pour écouter ses paroles. En signe d’hommage, ils lui présentaient leur épaule droite dénudée, étant ainsi obligés de passer devant lui par la gauche.

C’est ce Népal-là que je veux retrouver. Dans le petit village où nous nous arrêtons, une petite fille toute sale se lave avec un minuscule bout de savon sur un pont suspendu tandis qu’une mère allaite son nouveau-né. La lumière rasante les magnifie, en leur donnant un peu d’immorta­ lité. Il me semble que ces gens qui vivent sur les marches du ciel ont aussi quelque part dans leur tête cet espace pur et parfait. Katmandou nous apparaît juste après un virage dominant la vallée verte. C’est superbe, et j’ai bien du mal à réaliser que nous sommes déjà à la fin de notre parcours. Le retard pris à la frontière va quelque peu bousculer notre programme. Voilà pourquoi, sans attendre, nous fonçons vers Pokhara , à deux cents kilomètres à l’ouest de la capitale. C’est là que nous devons repérer notre plateau, au pied de l’ Annapùrna. Quel décor fabuleux ce doit être ! Dans la voiture, Guy est confiant. Il a tellement attendu ce pays, ces montagnes, cette étape, qu’il « craque » genti­ment ! :

  • Pokhara , tu vas adorer ! A cinq heures du matin, tu vois le soleil qui rosit les sommets. C’est extraordinaire ! Et puis cette ville ! Les petites maisons, les avenues étroites, les habitants qui ont l’Everest comme quartier !…

En me tapant sur les genoux, il m’assure que

  • Théoriquement, il ne devrait pas y avoir de problèmes pour la ligne téléphonique !

Et en m’enfonçant un doigt dans l’oreille, il m’avoue son grand regret : ne pas avoir pu obtenir cette montgolfière à partir de laquelle j’aurais dû ouvrir l’antenne, au-dessus de la vallée de Pokhara, à quelques kilomètres des cimes enneigées de la chaîne de l’Himalaya ! Tout ayant échoué pour des raisons techniques, je présenterai l’émission… sur la terre ferme, et sur fond de montagnes.

En arrivant, nous ne mettons pas longtemps à nous apercevoir que la ligne téléphonique n’est pas prête… Cette fois, tout espoir d’enregistrer à Pokhara, d’en haut ou d’en bas, est définitivement ruiné. Nous sommes plutôt déçus et retournons très vite dans la capitale pour y improviser un plateau. Etre au Népal, au pied du toit du monde, et devoir tourner dans le centre-ville de Katmandou, c’est un peu frustrant !

De leur côté, les raiders ont bien assimilé le discours de Doha. Les équipages, dans un sursaut de fierté nationale, ne roulent plus ensemble. Il faut dire que le réseau routier leur a permis de se disperser aux quatre coins du pays et d’aller à la rencontre des montagnards isolés. Tandis que nous repartons en sens inverse, Francis Lévesque, lui, arrive avec sa voiture dans un tout petit village, du nom de Palpa, non loin d’ici. Il lui a fallu sept heures pour venir de Katmandou à Pokhara ; puis cinq heures pour gagner ces petites maisons isolées au centre du Népal. Là, Francis trouve un guide pour aller à Taong, un hameau perdu en pleine montagne. Il paraît que jamais une voiture n’est montée jusque là-haut !

Ce voyage, Francis y tenait depuis quelques jours. On lui avait dit « Allez voir le camp des yeux. Il se trouvera à Taong dans quelques heures ! »

En interrogeant son « indicateur », Francis avait appris qu’avec 3 % de ses quinze millions d’habitants, le Népal détenait un triste record : celui du plus haut taux de cécité au monde ! On lui avait dit qu’un camp itinérant se déplaçait de village en village, et qu’avec l’assistance de l’O.M.S., des médecins y consultaient les malades.

Lorsqu’il descend de sa Visa, Francis découvre un incroyable spectacle : par dizaines, les aveugles arrivent des quatre coins de la montagne, accrochés à un bout de bois que leur tend un guide. Ils ont marché, un, deux, parfois trois jours pour venir chercher du secours, à des kilomètres de leurs cabanes isolées. C’est là, pendant une semaine, que la petite équipe médicale va essayer de faire de la prévention et guérir les cas les plus simples de cécité, comme la cataracte. Lorsque Francis demande pourquoi il y a autant d’aveugles au Népal, l’anesthé­ siste lui répond : « A cause du soleil ! En montagne, ses rayons sont violents et de plus, les Népalais ne portent pas leur chapeau, ici ! »

La montagne que ne peuvent plus voir ceux qui y vivent. Le thème du reportage de Francis est très prenant. Dans sa chambre envahie par les malles et le matériel vidéo, je découvre sur son petit moniteur de superbes images. Le sujet va sans doute « faire des points » lors de la prochaine émission à Hong Kong. Les Canadiens, restés jusqu’ici un peu « à la traîne », commencent à attaquer. Ils se séparent, emmagasi­ nent des sujets de réserve mis de côté à Paris pour une éventuelle diffusion en cas de problèmes. C’est une technique souvent mise en Å“uvre par les candidats prévoyants, mais qui impose un rythme accéléré, étant donné qu’il faut tourner deux fois plus que d’habitude ! Je suis content, car le programme s’enrichit de jour en jour d’images fortes et belles. Les plateaux sont plus vivants, les lancements de sujets plus convaincants. Chaque semaine, les candidats découvrent que l’émission ne représente pas un moment de détente après les fatigues de la semaine, mais, au contraire, l’instant le plus important, celui où des millions de téléspectateurs ignorant tout de leurs vies vont les observer, voir leur enthousiasme, deviner leurs craintes ou leur doute. L’écho­graphie des âmes, amplifiée par le balayage intraitable des électrons.

Robert Bourgoing participe à cette grande entreprise de restauration. Lui aussi part à Pokhara, s’en éloigne d’une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest. Là, il est initié au trekking par les plus grands spécialistes de la question : les caravaniers du sel.

Lorsqu’il les découvre pour la première fois, Robert a l’impression de revenir au Moyen Age : six hommes et une femme sont là, devant lui, habillés de vêtements usés, prêts à partir. Comme à chaque printemps, ils retournent dans leur petit village perdu aux confins du royaume du Mustang, à quelques kilomètres de la frontière tibétaine.

Ils étaient arrivés il y a quatre mois pour vendre leur sel de l’Himalaya, qu’ils réussissent encore à écouler du côté de Pokhara, malgré la concurrence indienne. Maintenant que le commerce est réalisé, c’est le moment de partir. Robert s’élance, accompagné de l’équipe, tous précédés d’une trentaine de mules chargées de kérosène, d’huile, de moutarde, de riz, et d’autres produits de première nécessité. Robert les trouve drôles, presque « parées pour le carnaval ». Des plumes de toutes les couleurs leur ornent la tête, des clochettes pendues à leur cou signalent leur présence à des kilomètres de distance. En apparence, rien ne distingue ces hommes et cette femme des Tibétains. Mêmes traits physiques, mêmes vêtements, même nourriture, même langue écrite et même croyance, comme le prouve cette photo du dalaï-lama qui ne quitte jamais le plus jeune. C’est que, pour eux, la frontière n’existe pas, comme pour les officiels chinois qui tolèrent leurs passages réguliers sur leur territoire. Seule particularité : une légère différence de prononciation qu’une oreille mieux exercée au tibétain que celle de Robert pourrait discerner.

Rien ne les presse. La caravane avance lentement, mais toujours au même rythme. Sur leurs visages ravagés par le froid, Robert admire leur large sourire, note l’absence de tout signe de fatigue. Lui, au même moment, dégouline sous des torrents de sueur et tire la langue plus bas que le menton. « En parfait amateur, dira-t-il plus tard, je m’étais trop chargé, mes vêtements étaient trop lourds ! »

Trois fois par jour, la caravane fait halte dans des petits villages qui bordent le sentier, ce qui permet à Robert de reprendre haleine, de manger avec eux de la farine et de l’eau formant avec la salive un véritable ciment, et de leur faire visionner les images prises dans la journée. Les hommes du « Moyen Age » sont fascinés par le défilé des séquences, se reconnaissent au passage et… n’arrêtent plus de rire !

Au bout de la troisième journée, Robert, appelé par le plateau, doit les quitter. Eux arriveront dans trois semaines. Il part à regret, ressentant cette éternelle frustration que nous laisse le Raid dans chaque pays. Nous y pénétrons, commençons à le « sentir », et aussitôt, devons en ressortir pour aller plus loin.

Robert est en bas, Benoît est en haut, dans la bulle d’un hélicoptère, pour filmer les montagnes. A plus de 5 000 mètres d’altitude, l’engin se pose au monastère de Thyangboche ! Les petits moines accueillent l’équipe avec ravissement sur les premières marches du ciel. Tous ont le doigt tendu vers la grande pointe là-bas, qui crève le ciel. L’endroit est sacré, entièrement voué à la dévotion de « Celui qui est Parfait ». Ici, il ne faut provoquer la mort ni d’un être vivant ni d’un animal domestique. C’est un moment intact, épuré de tous les artifices. Un moment qui touche à la perfection.

Dans un froid glacial, l’hélicoptère s’élève, découvrant les moinillons qui nous saluent.

Enfin, il apparaît. Il est là, devant notre objectif, avec sa longue chevelure blanche qui égratigne le ciel… 8 848 mètres nous barrent la route. Le mont Everest ! Le toit du monde ! De chaque côté, la chaîne de l’Himalaya se déroule à ses pieds. Huit cents kilomètres de longueur versant népalais, avec dix des quatorze sommets dont l’altitude dépasse 8 000 mètres. La musique de leurs noms chante dans nos têtes : Everest, Makalu, Dhaulagiri, Annapürna, tandis que l’hélicoptère effectue un 360° spectaculaire !

Du haut de sa cabine, Benoît aperçoit la fameuse route reliant Katmandou à la forêt chinoise. Initialement, nous devions l’emprunter pour entrer au Tibet, mais son mauvais état, ajouté à la fermeture de la frontière chinoise, avait rendu ce projet irréalisable, au grand regret de Guy !

Assis sur son lit, il en est encore très déçu

  • Tu te rends compte, entrer en Chine par le Tibet ! Et ce n’était rien à côté de ce que j’avais prévu : au départ, je voulais accrocher chaque voiture sous un hélicoptère. Est-ce que tu imagines sept hélicoptères passant du Népal en Chine, avec nos voitures se balançant au-dessus de l’Himalaya ! Grandiose ! Génial ! C’était Apocalypse Now !

Guy éclate de rire, en s’étouffant avec la fumée de sa trentième cigarette.

Avec lui, nous avons toujours fait de la surenchère. Pour le plaisir de rêver, de toucher du doigt le déraisonnable et l’interdit. Nous nous sentons bien, très bien dans cette émission qui nous fait bouger, foncer, créer, élaborer, résoudre cent mille problèmes à la fois. Pour cette heure du dimanche soir, rien n’est assez beau, rien n’est assez fort, rien n’est assez rapide, ce qui contrarie un peu notre photographe Gauthier Fleuri, rêveur devant l’Eternel. Avec sa longue écharpe patinée par la poussière, et ses trois appareils en bandoulière, il est toujours en retard d’un fuseau horaire. D’abord parce qu’il ramasse des petits bouts de terre et de cailloux pour une collection inédite ; ensuite, parce qu’il veut prendre le temps de vivre en traînant son regard tendre à chaque coin

de boui-boui. La moyenne horaire, les étapes, les tournages, la diffusion passent bien après le contact privilégié qu’il peut avoir avec les autochtones à leur table, ou dans leur maison. Légaliste, il respecte notre slogan : « Le programme avant tout 1 », mais en son âme et conscience, il est convaincu du contraire et préférerait faire passer tout avant le programme : le clin d’Å“il d’une femme, le sourire d’un enfant, la nuit africaine, la lune renversée, le thé sur le bord des routes, les brochettes sur la braise, le vieil homme ridé qui raconte la vie sans en parler, la foule anonyme des baladins qui lui prennent le temps, l’amitié et l’amour sans qu’il puisse s’en. défendre. Il sourit sans le savoir en cultivant ses jardins secrets qui le perdent un peu et nous le rendent très tard, bien après les génériques. Sa naïveté sans limites nous a permis de lui raconter une incroyable histoire.

Cela se passait à Pokhara, devant un feu de bois, il y a trois jours à peine. Guy et moi avions pris des mines de circonstance. Guy ouvrit le feu.

  • Tu sais, Gauthier, nous sommes très embêtés… parce que le Raid va s’arrêter. Il est question que tu rentres à Paris.
  • Ah bon, c’est vrai ?
  • Oui, il y a de gros problèmes d’argent. Notre seule chance, c’est qu’un sponsor vienne nous sauver. La marque « Philasester » à l’orange, le jus sans bulle, est sur le coup…

Gauthier nous regardait, catastrophé, bouleversé.

  • Pour s’en sortir, il faudra faire de la publicité. Nos voitures seront peintes en orange ; un concours sera organisé, dont les prix consisteront à envoyer des charters de couples âgés sur le Raid. Ils resteront une semaine avec nous et vivront dans notre intimité. C’est un peu dur, mais nous ne pouvons faire autrement…

Gauthier glissait lentement sur sa chaise, complètement effondré. Cela marchait trop bien. Nous avons poursuivi le tir, clins d’Å“il à l’appui.

  • Ton agence ne t’a pas prévenu que tu rentrais ?
  • Non… et quand ?
  • Après-demain !

Cette fois, Gauthier avait définitivement mordu à l’hameçon. Et comme, avec Guy, nous aimons bien entretenir un climat d’espionnite aiguë dans l’équipe, évoquant des complots, règlements de compte et détection d’agents doubles en tous genres, nous lui avons demandé pour qui il travaillait, quel était son « contact » à Paris, et combien de rapports il avait déjà envoyés là-bas. Gauthier répondait à chacune de nos questions avec le plus grand sérieux. Ne tenant plus en place et voyant sa carrière s’achever dans le quart d’heure, il s’était levé, avait ouvert la porte de la réception et demandé au patron une communica­ tion pour Paris. L’homme, à moitié endormi, avait eu du mal à réaliser : « Appeler Paris… d’ici ?… Il faudra attendre au moins deux heures ! »…

Gauthier , abattu, répondit : « J’attends… c’est urgent… »

Jeudi, 14 -février 1985.

Le coup de téléphone que nous recevons de Paris est bien réel, celui- là. Guy, de passage dans ma chambre, décroche le combiné. Il écoute longuement, s’étonne, s’impatiente, m’interroge soudain

  • Tu as vu le film de Chomel avant l’expédition ?
  • Non, non, je n’ai rien vu…

D’après Roger Bourgeon et Jean-Michel Boussaguet, le film tourné par Laurent à New Delhi, pendant que Roland faisait la route d’Udaipur à Varanasi, n’est pas passable, et ce, pour plusieurs raisons :

Techniquement d’abord : les images sont trop sombres pour permet­ tre un montage efficace et complet en fonction du commentaire.

Sur le fond ensuite : la fiction imaginée par Laurent met en scène un personnage qui sort de l’ambassade de France à New Delhi, une pile de papiers sous le bras, tandis que le texte off évoque ses difficultés pour les faire disparaître. Suivent des plans de militaires pris clandestine­ment à la gare de New Delhi, le jour de la fête nationale. Des plans qui pourraient suggérer que l’Inde vit sous la botte des militaires.

Or, que se passe-t-il au même moment ?

On accuse des personnes à l’ambassade de France de s’être transfor­ mées en espions, au cÅ“ur de la capitale indienne. Une véritable « affaire » dont l’ampleur grossit de jour en jour, mettant en émoi les présidences des deux pays. Sans être un « pamphlet » ni une « bombe journalistique », les images sans grande intensité prises par Laurent risquent d’entretenir l’amalgame et d’être mal interprétées par le gouvernement indien. Leur passage à l’antenne pose à l’évidence plusieurs problèmes.

Premièrement, dans le cadre de nos négociations menées avec le gouvernement indien pour le passage du Raid, en pleine Année de l’Inde, ces images « prétextes » pourraient revêtir un caractère diffama toire à son endroit. L’absence de toute enquête réelle, au moment où une équipe de la rédaction d’Antenne 2 vient de réaliser un reportage complet sur cette question, donne au sujet une certaine légèreté qu’aucun d’entre nous ne peut accepter, sans prendre de gros risques. L’Inde est un partenaire de premier rang pour la France. Surtout un client privilégié.

Deuxièmement, pour tourner ces images à la gare de New Delhi qui est un lieu public, Laurent aurait dû obtenir une autorisation spéciale, ce qu’il n’a pas fait. Ce n’est pas le plus grave, ce genre d’exercice étant l’un des attraits principaux du métier.

La troisième difficulté, c’est qu’entre-temps nos voitures sont entrées au Népal. Leur route s’arrêtant au pied de l’Himalaya, il faut les réexpédier à Paris après Katmandou, et cela ne peut se faire que par avion-cargo, depuis New Delhi. Concrètement, cela signifie que nous devons repasser en Inde. Si le film de Laurent est diffusé, il y a de sérieuses chances pour que les frontières se ferment, bloquant définiti­vement l’avancée du Grand Raid.

Quatrièmement : normalement, les candidats doivent me soumettre leurs sujets avant tournage, chaque fois que cela est possible. Il est vrai que Laurent était à New Delhi pendant que j’arrivais à Vàrànasi, mais je n’ai reçu aucun message ni coup de téléphone de sa part. Avant l’expédition de leurs films j’essaie, quand j’en ai le temps, de visionner leurs rushes pour savoir ce qui a été tourné, en discuter avec eux, sans jamais en contester le fond, à partir du moment où le règlement est respecté. Je me porte ainsi garant de leurs reportages.

Dans notre cas précis, Roger Bourgeon, directeur de l’épreuve, s’appuie sur l’article 10 du règlement stipulant que :

  • Avant de filmer ou d’enregistrer quoi que ce soit, les concurrents devront s’assurer que le thème ou l’objet de leur reportage ne nécessite aucune autorisation particulière ou n’entraîne le règlement d’aucun droit d’auteur, afin de garantir les télévisions contre tout litige ultérieur. »
  • De même les documents réalisés seront acceptés par les télévisions sous réserve :
  • qu’ils ne soient pas contraires aux bonnes mÅ“urs et à l’ordre public ;
  • qu’ils ne soient générateurs de préjudice pour quiconque, ni injurieux ou diffamatoires.
  • Il est rappelé qu’en tout état de cause, les télévisions conservent l’entière liberté quant à la programmation des documents susvisés et le droit de ne pas les diffuser, en raison notamment de leurs qualités techniques ou artistiques, de leur contenu, ou des exigences des antennes. »

Règlement lu et accepté par chaque candidat avant le départ. Jacques Antoine qui achève sa visite, Guy et moi convoquons Laurent dans ma chambre pour lui expliquer la situation. Une situation qui se complique pour l’équipage d’Antenne 2, dernier depuis deux semaines. S’ils terminent une nouvelle fois en queue de classement demain, ils seront éliminés. Laurent est abattu, ne comprend pas, conteste aussi notre point de vue. Il se renseigne de son côté, obtient d’autres informations, d’autres avis. Lui reste persuadé que ses images ne sont pas si mauvaises et pourraient être diffusées. Il évoque le règlement de compte et pense que nous voulons « faire un exemple ». Deux fois déjà des équipages avaient couru des risques d’élimination : les filles de T.M.C. et les Canadiens. Connaissant leurs sujets, ayant vu leurs images, j’avais pu les défendre à distance. Dans le cas de Laurent je ne peux que m’en remettre à l’avis des responsables parisiens. Laurent nous quitte songeur et inquiet, pour aller réfléchir à la situation.

La nouvelle embrase très vite les couloirs de l’hôtel. A vrai dire, elle ne surprend pas beaucoup les candidats. Dès son arrivée à Vàrànasi, Laurent avait raconté à Philippe le contenu de son film. Il ressortait de cette conversation qu’en face du Mahàràdjah de T.M.C. et du Rackham-Le-Gum des Suisses, les Français couraient à la catastrophe. Pour Philippe il était évident que l’équipage d’Antenne 2 allait se faire éliminer au prochain virage. Il en avait fait part à Roland, très abattu par cette perspective, et lui avait aussitôt proposé de l’aider : « Demain je vais tourner avec toi un film sur les bateaux du Gange ; ce peut être un bon reportage. Il faut tout faire pour vous éviter d’être trois fois derniers ». Le geste de Philippe était beau. Il reflétait très bien la solidarité grandissante qui unit les équipages depuis leur départ, au fil des étapes. Mais Thierry, le soir même, était venu trouver Philippe pour le modérer dans ses élans :

  • Tu sais, Philippe, c’est bien d’aider les Français. Mais nous, nous n’avons pas encore de film. Je n’ai pas beaucoup de temps pour faire mes preuves. Je suis prêt à les aider bien sûr, mais pas à me sacrifier.

Philippe avait bien compris le message. Pour Thierry c’était important de trouver sa place au sein de l’équipage R.T.L., pour Philippe, ce n’était qu’un film sur les trente qu’il avait à tourner. Alors, ils avaient visionné les rushes de Laurent. Devant ces images que personne ne trouvait bonnes, les raiders n’avaient plus de doutes sur les chances de l’équipage d’Antenne 2. Ils allaient être derniers. C’était sûr. A 11 heures du soir Jacques Antoine et moi partons aux quatre-fils (liaison sonore téléphonique), sur le toit du quartier général de la police, pour discuter avec les hautes autorités de l’émission à Paris. Dans Katmandou endormie, vide, glaciale, une vache erre encore entre le temple de Vishnou et celui de Krishna. La liaison se prolonge au-delà de minuit, alors que les dieux sont déjà couchés. Mais Jacques Antoine qui crie du haut de la terrasse les empêche de fermer l’Å“il pendant un bon bout de temps. Nous essayons de tout faire pour qu’un film de l’équipage soit programmé coûte que coûte. Malheureusement, Roland et Laurent n’ont pas amassé autant de provisions que leurs homologues canadiens et ne peuvent présenter que leur unique film de réserve -, une fiction tournée dès leur arrivée en Afrique du Sud, de l’avis unanime jugée mauvaise. Je connais ce film et, lorsque nous rentrons nous coucher tard dans la nuit, ne donne pas cher de l’équipage d’Antenne 2.

Vendredi, 15 février.

Sur la place Hanuman Dhoka, la foule népalaise, nombreuse, s’agglutine aux pieds du temple dédié à la déesse Taleju. Tout le monde a les traits tirés, le visage grave. Les équipages ont passé la nuit à réfléchir, Laurent et Roland sentent le drame arriver, et moi je dois faire le spectacle, quoi qu’il arrive, en comprenant les impératifs des uns et les souhaits des autres…

Au programme aujourd’hui, « ma soirée chez le màhàradjah de Jaipur » (T.M.C.), « La vengeance de Rackham-Le-Gum » (S.S.R.), « Le sablier du Gange » (R.T.L.) et « Le jardin inachevé » des Canadiens. Vient enfin le tour des Français. Laurent et Roland sont livides. J’ai le cÅ“ur qui bat très fort. Le silence a envahi la place où résonne la voix de Roger Bourgeon qui parle du studio de Paris.

  • Laurent et Roland, le sujet que nous avons reçu présente une contradiction avec l’article dix du règlement. Le Comité de contrôle du Raid a décidé de diffuser le seul film de réserve que vous ayez. Présentez-le-nous.

La voix prise, Roland insiste sur le fait que ce sujet a été tourné dans les premiers jours et que les critères d’appréciation devraient être différents. Laurent balbutie quelques mots. Il ne lance pas son sujet. Il le jette sur l’antenne comme on abat son dernier va-tout, avec la seule conviction que l’irréparable a été commis et l’envie que tout aille très vite. Les notes tombent, très basses. Roger annonce comme un couperet « un total de 85 points ».

Roland et Laurent, effondrés, ne disent pas un mot. Alors, Noël Manière conclut : « Pour la troisième fois consécutive, vous êtes lanternes rouges… »

Laurent a du mal à parler. Lentement, en espaçant chacun de ses mots, il s’adresse à Paris au milieu d’un grand silence :

  • Je voudrais simplement dire que le film qui n’a pas été présenté aujourd’hui, c’est moi qui l’ai fait. Au départ, je voulais faire quelque chose d’innocent et d’assez drôle. J’ai été dépassé par les événements… pour cela je voudrais que la sanction qui va être prise me concerne uniquement.

La solution proposée par Laurent est élégante, mais n’est pas envisagée par le règlement qui prévoit une élimination globale de l’équipage en cause.

Roger résume le dilemme : « Pour le moment, vous êtes éliminés tous les deux. Laurent réclame la responsabilité de ce qui s’est passé en amont. Mais je dois m’en remettre à l’avis du Comité de contrôle, composé des représentants des cinq télévisions francophones, qui va être consulté. Nous n’aurons la réponse que dans une semaine, et saurons alors s’il y aura un ou deux éliminés. Bonsoir!… »

Le générique de fin retentit sur la place Hanuman Dhoka, marquant un nouveau drame du Raid. Laurent et Roland sont entourés par les candidats, tous tristes ; Jean-Pierre et René aident Jean-Claude à ranger les câbles, Philippe part à l’hôpital pour avoir des nouvelles de Thierry tombé malade ce matin, les filles conversent avec Boussaguet qui les engueule pour la mauvaise qualité de leurs images, tandis que des personnes viennent me voir, en me racontant qu’une expédition est bloquée au Népal et que de l’argent a disparu entre-temps. « Que pouvez-vous faire pour nous ? » me demande un jeune homme catastrophé. J’ai du mal à répondre, parce que je pense à cette semaine infernale qui nous attend, et aux bagages qu’il faut déjà boucler pour le grand saut au bout de l’Asie.

12. Hong Kong Blues

Samedi, 16 février.

Une nouvelle fois, nous nous séparons. La moitié des équipages ‘s’envole à Hong Kong avec moi, l’autre moitié descend les voitures jusqu’à New Delhi d’où les candidats partiront pour l’Asie. A l’aé roport, des Français en voyage nous parlent de l’émission « dont ils ne ratent pas un programme ». Ils nous regardent comme des zombies du troisième type, demandant aux filles comment vont les girafes et l’écolier de brousse, poussant Alain Margot vers d’autres Rackham. En France, les critiques sont maintenant unanimes pour saluer le redressement du Grand Raid, confirmé par les indices d’écoute en hausse : plus 20 % au dernier audimat pour l’émission enregistrée à Varànàsi ! Un très beau score ! Le pari de l’Inde est gagné.

Nous avons dit au revoir à Laurent, sans insister. Sans trop savoir quoi lui dire, si ce n’est merci pour son geste. Roland part pour Hong Kong, ignorant tout de ce qui va se passer. Enfin, nous saluons René Rag uenès et Jean-Pierre Coppens. Les deux mécaniciens de Citroën ont été impressionnants dans leur travail sur cette première partie du parc ours. Le jour au volant, la nuit sous le châssis, ils ont passé des heures à réparer, consolider, entretenir, avec la passion au bout des doigts . Toujours disponibles, le sourire et la bonne humeur pour le même prix ; ils ont accompli leur mission dans la plus grande rigueur, pour que nos voitures ne s’arrêtent jamais. Elles se sont un peu fatiguées, se sont cassées parfois, mais n’ont jamais rendu l’âme, étonnant plus d’un spectateur sur le bord des pistes infernales de Afrique. Merci Jean-Pierre et René pour ces moments fantastiques que nous avons vécus ensemble.

Les douaniers ouvrent les malles l’une après l’autre, sortant au hasard un réveil et une poupée fétiche. Guy et moi nous nous quittons, en pensant à la même chose : la prochaine fois qu’on se revoit, ce sera en Amérique latine, deux mois avant la fin du Raid…

14 heures : l’avion décolle de Katmandou pour Hong Kong, via Bangkok. Les hôtesses de la Thaï nous abreuvent de champagne en distribuant généreusement des casques et des pantoufles mauves. Mais le cÅ“ur n’y est pas. Guilène, Alexandre, Philippe, Robert et Roland pensent à la semaine qui s’annonce. En regardant par le hublot, Roland me dit : « J’ai l’impression d’être en sursis. C’est dur… »

16 heures : quelque part entre Katmandou et Delhi, c’est le baroud d’honneur pour René dont le camion n’arrête pas de crever !

19 heures : les ailes de l’avion frôlent les balcons et les terrasses de Hong Kong. Une descente vertigineuse au ras des toits et des antennes de télévision nous fait plonger au cÅ“ur de la ville !

Deux jours plus tard, à l’aéroport de Delhi, le hall est jonché de papiers de toutes les couleurs. Ce sont les documents douaniers que Guy a étalés devant lui, par terre. Il est à genoux, un officiel à ses côtés, pour le convaincre une dernière fois de libérer les candidats détenus « en otages » jusqu’à ce que les voitures soient passées en zone de fret. Et comme personne ne sait quand cela se passera, il faudra envisager de prendre un vol direct pour Salt Lake City ou Buenos Aires… Les fesses en l’air et le nez par terre, Guy et l’autorité suprême négocient au coude à coude.

Hong Kong. L’aéroport est propre. Je le trouve même trop propre. Des écrans de télévision partout ; des poubelles astiquées ; des cabines téléphoniques ; des panneaux indicateurs. Pas d’odeurs ni de sourires. Le choc est dur, en arrivant du Népal ! Le monde moderne, aseptisé, a coulé les gens dans le même moule, froid et glacial. La Chine n’est pas loin. Sur les panneaux, je lis : Pékin, Canton, Shanghai. Cet aéroport est complètement fou ! Dans ce pays où se pressent 5 000 habitants au kilomètre carré, il a fallu construire les pistes entre la mer, les courts de tennis, le périphérique et les maisons. Résultat : un incroyable survol qui ressemble au parcours du combattant et doit briser les nerfs des pilotes les plus casse-cou ! Devant moi, un Boeing chinois se présente mal à l’atterrissage, remet les gaz pour tenter sa chance une nouvelle fois.

En venant du Népal, nous avons l’impression d’étouffer : la foule omniprésente bouge dans tous les sens, comme des fourmis coincées dans un labyrinthe. Nos quarante malles affolent la petite Chinoise pomponnée venue nous accueillir à la sortie. Il n’y a pas de bus, ni de taxi prêts à les transporter : Hong Kong n’est pas Katmandou ! Alors, nous les entassons dans une boutique-vitrine de l’aéroport : en quelques secondes, elle disparaît sous nos bagages, derrière un rideau de fer pour toute protection !

Ici, il n’y a plus de place. En bas, les encombrements, les périphériques, les passages souterrains ; en haut, les fenêtres des immeubles serrées dans un alignement parfait, avec le linge qui sèche et les cages à oiseaux. Dans une seule pièce peuvent ainsi s’entasser trois, quatre, six voire huit personnes, les loyers étant cinq à dix fois plus élevés qu’en Occident. Il n’y a pas d’espace non plus pour les voitures : d’ailleurs, les habitants vont au travail en bateau pour relier quelques- unes des 235 îles sur lesquelles est bâtie Hong Kong. La foule est insaisissable, paniquante, aveugle dans son avancée méthodique. Les petites Chinoises rient comme des automates, cheveux noirs bien peignés et rouge à lèvres de mannequins. Je me sens perdu, complète­ ment seul sur cette planète sans âme. Les vitrines brillent de mille feux et d’étalages scintillants, montres, bracelets, bijoux, chaînes, appareils photo, vidéo, caméras, magnétoscopes. Une industrie entièrement tournée vers l’exportation qui représente 80 % du produit national brut ! C’est le triomphe de la libre entreprise, de la fiscalité légère, du non-interventionnisme. L’ouverture totale, sans conditions, sans res­trictions, sur le monde extérieur. Le roi dollar, qui a bâti l’archétype du système libéral, avec, à la clef, un grand nombre d’inégalités sociales. Mais elles ne sont pas la préoccupation essentielle des Chinois de Hong Kong… Je n’oublierai pas le visage de Xian, se promenant au marché parmi les petits arbres chargés d’oranges, les sapins de Noël de Hong Kong. Visiblement, le cÅ“ur n’y était pas. Je lui ai parlé de la fête, de ce que nous faisions en France, mais cela ne l’intéressait pas. Ses petits yeux n’exprimaient que la nostalgie. Pour elle, comme pour les cinq millions d’habitants de cette petite planète bien à part, la « préoccupa­ tion », c’est de voir Hong Kong revenir en 1997 à la Chine populaire qui avait prêté les « New-Territories » à la Grande-Bretagne pour 99 ans. « Si les communistes arrivent au gouvernement à la fin de ce mandat, je me marierai avec un étranger. » La fête est là, mais on ne la voit pas. La fête de la consommation qui a doublé les prix et va noyer dans les effluves de l’alcool de riz le spectre de Ten Hsiao-ping, conquistador des temps modernes.

A l’auberge de jeunesse où nous avons élu domicile, c’est une véritable révolution ! A longueur de journée, nous transportons nos malles dans les escaliers, dans les ascenseurs, dans les couloirs. Les petites étudiantes « bien » et les moniteurs « sympas » trouvent nos sacs à dos un peu encombrants ; mais comme ils sont polis, ils ne disent rien. La moquette y a laissé quelques plumes, les étagères croulent sous leur chargement, les baignoires servent de meubles de rangement.

Le Nouvel An a rempli les chaumières et vidé les rues, ce qui ne facilite pas la tâche des candidats, un peu désorientés par le voyage, les nouvelles, le choc de l’Asie grouillante ; sans oublier leur fascination pour les magasins où ils prévoient d’acheter le grand angle de leur vie, le magnétophone pour de meilleurs commentaires ou le transistor multifréquences ! Des magasins où règne une ambiance détestable : ainsi, lorsque je demande à regarder un baladeur, et qu’en fin de compte, je décide de ne pas l’acheter, le vendeur m’injurie et m’expulse de sa boutique. Ici, ce ne sont que des rapports d’argent où seuls les dollars peuvent vous attirer la sympathie de vos interlocuteurs. Au cours où il est monté, ça fait cher le sourire !

Le revoilà. Avec ses cheveux plus bouclés que jamais, et ses lunettes mouillées, Pierre Godde pose son sac à dos dans le hall d’entrée de l’auberge de jeunesse. Il arrive de Pékin où il a, une dernière fois, « verrouillé » le passage du Grand Raid auprès des autorités.

Je lui demande comment tout cela se présente. « Pas trop mal, mais ce ne sera pas facile… » Puis je lui fais part de mes inquiétudes pour les films de Hong Kong. Les candidats traînent, perdent du temps, restent ensemble, ne cherchent pas vraiment de sujets originaux. Je sens que le programme Hong Kong va ressembler à celui de Djibouti, lorsque nous sommes revenus en troisième semaine. Une succession de films d’états d’âme et   de fictions plus ou moins réussies. Philippe a bien cherché à réaliser un film sur Hong Kong by night, mais s’est fait détruire sa cassette par un chauffeur de taxi irascible ; les filles ont écrit une mauvaise « lettre à Tchang » ; et Roland, qui ne sait toujours pas s’il est éliminé, tourne « Champagne ! » consacré à l’arrivée de Georges Siciliano, le remplaçant de Laurent Chomel.

Jeudi, 21 février.

Dans ce tourbillon d’incertitudes, nous enregistrons notre pro­ gramme sur le sampan (petit bateau chinois marchant à la godille ou à l’aviron) de Madame Sissian, une adorable femme qui sillonne depuis trente ans les canaux de la baie d’Aberdeen. Benoît est énervé car nous tournons de nuit sous des éclairages difficiles à régler, dont les câbles traînent dangereusement dans l’eau. Sur le quai, il court, caméra au poing, nous adjurant de faire du surplace avec le sampan. Vient ensuite l’instant auquel a pensé Roland toute la semaine. Roger Bourgeon ouvre l’antenne, dans un silence impressionnant : « Le Comité de contrôle a accédé à la demande de Laurent Chomel. Roland reste avec vous et se voit gratifié d’un avertissement. » Roland est heureux, sourit, remercie Laurent, et, du coup, l’ambiance devient très chaude sur le plateau. A telle enseigne qu’Alexandre et Alain exhibent deux superbes maillots à l’effigie de Rackham, que leur ont envoyés des admiratrices. Dans la foulée, un peu envieux de cette garde-robe personnalisée, je lance un appel désespéré au micro : « Comme nous entrons en Chine et qu’il va y faire froid, vous pouvez m’envoyer des chaussettes!… »

La soirée se termine tard. Selon la coutume, j’attends dans ma chambre le défilé des candidats qui viennent déposer leurs devoirs selon un ordre invariable : Christine rend toujours son reportage accompagné d’une trentaine de lettres pour sa famille, ses amis, ses voisins, le fabricant de vêtements, le fou qui les trouve géniales et rêve d’elles, les moniteurs de la Prévention routière, les monteurs, le producteur et le réalisateur ; Francis cherche une enveloppe pour son plan de montage ; les Français rendent leurs paquets dans le désordre ; les Suisses arrivent à l’heure (normal pour des Suisses !) ; et les Belges souvent après, c’est normal aussi…

« Tu nous avais dit minuit dernier délai ! … » ; « Oui, mais c’était minuit, hier !… » Les discussions s’éternisent ensuite sur l’émission, son écoute, le règlement à modifier, les jurés à supprimer.

Enfin, nous fermons les cinquante cadenas des malles que nous avons récupérées sur le toit des voitures et dans les petites échoppes de Hong Kong.

Demain, à l’aube, nous partons pour Canton. Nous allons entrer en Chine, le moment fort du Raid ; un pays dont je rêve depuis longtemps et qui m’aura fait faire ma plus longue marche…

13. La croisière blanche

Nous n’avons pas dormi plus de deux heures cette nuit. A cinq heures du matin, il a fallu descendre les cinquante malles dan, l’ascenseur trop petit ; les charger dans des taxis trop peu nombreux et les décharger à l’aéroport, envahi par une masse de Chinois venin passer les fêtes à Hong Kong, prêts à rentrer chez eux. Des vols supplémentaires ont été organisés, dont les embarquements s’effec tuent dans une cohue invraisemblable ! D’abord, le responsable au brassard rouge refuse de prendre nos malles car « l’avion est trop ­ petit » ; puis, comme l’avion a dû s’allonger sous les trombes d’eau qui inondent l’aéroport, le même responsable donne le feu vert pour avaler ­nos quelques tonnes de matériel.

La fatigue est telle que nous réalisons à peine notre départ pour Canton.

A huit heures, nous décollons pour la Chine !

La Chine qui est sans doute le pays pour lequel la négociation aura été la plus délicate, la plus longue et la plus osée. Il aura fallu toute la patience, le tact et les trésors de diplomatie de Pierre Godde pour faire aboutir ce projet que beaucoup pensaient irréalisable : faire passer le Grand Raid sur les traces de la fameuse « Croisière jaune » ! La Cité interdite, la place Tien-An-Men, les gardes rouges, mille images nous ont accompagnés jusqu’ici.

Pour bien comprendre cet exploit, il faut revenir un peu en arrière.

Novembre 1983 : un an avant le départ du Raid. Cela fait plusieurs dizaines d’années qu’aucune voiture d’étrangers n’a pu entrer et rouler sur le sol chinois. Certes les touristes circulent en car sur quelques portions bien délimitées entre une ville et un site concerné, puis voyagent en avion ou train express. Quant aux résidents étrangers, ils ne peuvent conduire leur voiture que dans Pékin et sur deux tronçons de cinquante kilomètres. Toutes les autres routes leur sont interdites. A l’époque, il n’y a que trente villes ouvertes aux touristes plus cent dix villes accessibles avec un permis spécial. Rapporté à la superficie de la France, cela correspond à deux villes ouvertes sans permis et six villes avec permis. Tout reste à faire.

Je vous laisse imaginer les problèmes que nous posons aux responsa­ bles de l’ambassade de Chine à Paris,   lorsqu’un beau matin, nous leur demandons de traverser leur pays avec des voitures chargées de caméras, servant de support à une émission de télévision. Leur embarras est grand, tellement grand que six mois passent, sans que l’on obtienne une réponse. Un silence que chacun interprète à sa manière : « Ils ne raisonnent pas comme nous… on risque de… ils vont s’imaginer que… »

A cinq mois du départ du Raid, c’est quitte ou double. Pierre, un peu agacé, fait fi des susceptibilités et se dit qu’il faut aller négocier sur place. C’est l’unique solution. Il met tous les atouts officiels en oeuvre : les ministères, télévisions, entreprises sont alertés ; les télex diplomatiques crépitent entre Paris et Pékin.

Un jour, le téléphone sonne à l’ambassade de Chine à Paris. La réponse est immédiate.

  • Il faut écrire au Service des sports de Chine pour faire votre demande, monsieur.
  • A qui faut-il écrire ?

Il n’y a pas de nom particulier.

  • A quelle adresse ?
  • Il n’y a pas d’adresse particulière.
  • Faut-il que j’écrive en anglais ?
  • Non, en français, ce sera très bien.
  • J’envoie ce courrier par votre ambassade ?
  • Non, par la poste. Cela marche très bien…

Pierre Godde est décontenancé. Sans y croire, il prend une enveloppe sur laquelle il écrit : « Service des sports de Chine. Pékin. République populaire de Chine », et la glisse dans la boîte aux lettres du coin, en se posant de plus en plus de questions. Pourquoi le Service des sports alors que nous faisons de la télévision, pourquoi cet anonymat, pourquoi par simple poste ?

Dix jour après, un télex arrive à Paris. « Nous voudrions quelques précisions. » Pierre se pose encore des questions et en pose aussitôt une autre aux Chinois : « Je souhaite venir discuter avec vous à Pékin, mais j’ai besoin d’un visa… »

La réponse va plus vite que la question : « O.K. pour votre visa; il sera demain à notre ambassade de Paris. » Cette fois, tout est allé trop vite pour Pierre.

Dans l’avion qui l’emmène pour Pékin, il pense à tout ce que lui ont raconté quelques amis européens ayant vécu en Chine. « Fais attention aux banquets, car on porte beaucoup de toasts et l’alcool chinois est très fort ! » « En face de vous, lui avait dit un habitué des négociations, il y a trois verres. Un petit de vin doux, un autre de maotaï (l’alcool fort) et un troisième de jus d’orange. Après quelques  » kampei ! » (cul sec de maotaï), vous gardez l’alcool dans votre bouche, prenez le verre de jus d’orange, et, faisant mine de boire, vous le remplissez, au contraire, de l’alcool gardé en bouche. Vous verrez, les verres de jus d’orange ont une curieuse façon de se remplir pendant la soirée !…»

Fort de ces recommandations indispensables pour le prestige de son savoir-vivre, Pierre atterrit — pour la première fois — à Pékin. A la sortie de la douane, un Chinois, yeux bridés et souriant comme sur l’emblème, s’approche de lui :

  • Bienvenue en Chine, monsieur Godde, je suis votre correspondant du Service des sports.

Au milieu des bicyclettes, la limousine noire se fraye un chemin, à grands coups de klaxon. Pierre, toujours préoccupé, se pose encore des questions. « Combien de jours me faudra-t-il pour négocier le passage du Raid ? combien de réunions avec des visages nouveaux à chaque fois ? combien de oui polis vais-je devoir endurer avant d’avoir une vraie réponse ? »

Une fois de plus, le Chinois va surprendre l’Occidental. A peine dix minutes plus tard, sur cette même route de l’aéroport, l’interlocuteur de Pierre entre dans le vif du sujet. Il est précis, ferme, mais il rit volontiers (sinon, ce ne serait pas un vrai Chinois). Visiblement, il connaît parfaitement le dossier et parle en décisionnaire. Tout va très vite. L’homme, qui a décidé de ne pas lâcher Pierre, l’abandonne une heure à peine à l’hôtel et vient le chercher pour aller dans les bureaux du Service des sports.

Le plafond est haut, la salle est grande et le décor strict. Au milieu, quatre canapés en skaï rouge, type années 50, et des tables basses avec des bols de thé. On apporte l’eau bouillante. Dans cette chaleur humide de la fin du mois de juin, le thé brûlant non sucré passe bien et réconforte Pierre, rendu complètement groggy par le décalage horaire.

Sa chemise mouillée colle au skaï. L’homme de l’aéroport est maintenant accompagné d’un responsable plus âgé, aux traits différents, taillé comme les gens du Sud.

Sans perdre une seule seconde, ils étalent des cartes dont toutes les indications sont écrites en Chinois, ce qui panique un peu Pierre. Le dossier est repris de zéro : les besoins, les difficultés, la philosophie du Raid et nos équipements. Pendant quatre heures, le trio décortique les contraintes et d’éventuelles hypothèses d’organisation. Les remarques sont directes, dépourvues de sous-entendus : les problèmes de sécurité, l’état des routes, l’autonomie des provinces, les négociations multiples à opérer et les zones militaires stratégiques où il faudra arrêter les manoeuvres pendant un éventuel passage du Raid. Pierre est affolé devant le nombre d’obligations, mais l’organisation avance, comme s’il y avait déjà un a priori favorable. Un axe est tracé, les responsables en calculent le kilométrage et établissent un temps de route basé sur une moyenne de … 35 kilomètres/heure ! Puis ils énumèrent les étapes possibles dans des villes non ouvertes, envisagent l’encadrement des équipages, l’assistance des interprètes et la présence de policiers pour assurer la sécurité. Mais les premiers heurts ne tardent pas à arriver, dès que l’on commence à cerner les questions d’organisation : « Vous comprenez, monsieur Godde, il ne faudrait pas qu’il vous arrive quelque chose, et que vous causiez des problèmes autour de vous… »

Le plus étonnant est qu’ils abordent peu la question des tournages vidéo, peut-être parce que Pierre joue la carte des reportages « amateurs », genre photos-souvenirs (voir chapitre Afrique) sur le bord de la route, un sport auquel s’adonnent volontiers des millions de Chinois.

Le vrai problème, pour les autorités supérieures chinoises, était de confier notre projet à un ministère compétent. A cheval sur trois autorités indépendantes : Télévision, Tourisme et Circulation automobile, notre dossier a dû susciter beaucoup de discussions en amont pour obtenir son ministère de tutelle, et devenir un véritable… casse-tête. Entre un tube de valium et deux boîtes d’aspirine, les avis sont tombés petit à petit, s’égrenant au long des six mois pendant lesquels Pierre se morfondait à Paris.

Le plus délicat étant le fait de traverser le territoire chinois en voiture, notre dossier avait été confié à la section responsable des événements sportifs qui s’occupe des échanges internationaux. C’est pourquoi l’objectif réel de l’émission, qui était de réaliser des reportages, était passé au second plan pour les interlocuteurs de Pierre.

Ainsi, les raiders ont été classés dans la catégorie « Evénements sportifs » !

Tout l’après-midi, Pierre a absorbé un bon nombre de bols de thé. Il a soigneusement éludé les problèmes financiers pour connaître les détails de l’éventuelle organisation. Maintenant il peut commencer à jongler avec les zéros et décide d’attaquer. Il s’attend à des dizaines d’additions et de multiplications, mais encore une fois, les Chinois vont surprendre notre expert-comptable !

Après un préambule assez habile sur le contexte de notre demande, du style « Comment s’insère-t-elle dans l’histoire et les échanges internationaux », un chiffre tombe. Net. Clair. Sans appel. Pierre a l’impression que son siège se dégonfle et qu’il se retrouve assis par terre ! Il éclate alors de rire. « C’est à ce moment-là que j’ai gagné le Raid », me dit Pierre avec un petit sourire de satisfaction.

Dans l’avion qui descend sur Canton, il regarde les gouttes d’eau courir sur le hublot à travers lequel j’aperçois la campagne chinoise. C’est assez impressionnant de se dire que, dans quelques minutes, nous allons entrer en Chine populaire. Pierre en rit encore : « Tu sais, le Raid a été gagné à ce moment-là, car, si j’ai éclaté spontanément de rire, cela signifiait que je n’étais pas gêné, et donc, qu’un contact indéfinissable était déjà acquis avec mes interlocuteurs, pour que je me le permette. Gagné, parce que le chiffre annoncé n’avait aucun rapport avec la réalité de l’organisation et encore moins avec celle de notre budget. Les Chinois me demandaient dix fois plus que ce que j’avais en poche pour trois semaines dans leur pays ! La négociation est devenue alors assez facile, à ce niveau de décalage entre les deux parties. Il n’y avait plus de tension; ni de rapports de forces pour descendre de 10 à 20 % les prix ; seulement l’astuce, le raisonnement et la réalité. Le chiffre annoncé était un droit énorme, demandé parce que nous étions le premier groupe à traverser la Chine. »

Pierre avait dû reprendre la réalité de ce raid, les équipages composés de jeunes, leur budget de 600 dollars mensuels pour la nourriture, le logement, l’essence, le fait qu’ils campaient souvent et qu’aucun autre pays nous avait demandé de l’argent. Ce à quoi les Chinois avaient répondu, toujours en souriant : « Oui, mais votre télévision va gagner beaucoup d’argent avec la publicité, pendant les émissions ! » Pierre était stupéfait par les leçons qu’ils avaient apprises à l’étranger. Il avait alors ressaisi son bâton de pèlerin, ajusté son auréole, prié pour le rapprochement entre les peuples. Ni Dieu. Ni Marx. Ni les dollars. Le bé-né-vo-lat, messieurs les Chinois !

« Nous ne sommes ni Américains, ni Japonais ! Nous ne cherchons pas à réaliser un scoop à vendre très cher ; plus « simplement », nous essayons de faire un tour du monde, avec le plus grand parcours terrestre possible et voulons y associer le maximum de pays. »

Dialogue d’intérêts démesurés et décalés. Les Chinois étaient déçus de ne pas être tombés sur les gros budgets occidentaux du show-biz. Pierre, désolé, avait conclu : « Nous nous sommes trompés… mais si ce sont les voitures qui causent tous ces problèmes, nous rentrerons alors en Chine comme les Chinois, à bicylette… » Un malaise avait traversé la salle.

Pierre était allé ensuite de rendez-vous en conférence, de la télévision au Tourisme. Il avait le sentiment que les Chinois voulaient faire un coup promotionnel pour créer un produit du genre « Itinéraires de traversée de la Chine », à vendre ultérieurement à des rallyes étrangers. En jouant complètement cette carte, il avait fallu trois jours pour se mettre d’accord sur une formule raisonnable. A partir de là, tout était allé très vite. Ecriture commune d’un protocole détaillé en anglais et en chinois, puis un banquet final pour la signature. « Kampei !» s’étaient exclamé les Chinois, ce qui était bon signe. C’est comme cela que s’est jouée l’entrée du Grand Raid en Chine, cinquante-trois ans après la Croisière jaune. Un événement pour nous mais aussi pour les Chinois.

La piste est mouillée. Il pleut dehors.

Nous descendons la passerelle, pénétrons dans le hall d’entrée où s’alignent des guérites. D’abord, il y a ce silence, étonnant pour un aéroport. Les passagers font la queue, sans agitation, sans faire de bruit. Et puis le visage des gens. Leur peau jaune, les yeux bridés ; aimables, souvent courtois. Enfin, leurs habits : une grande uniformité les égalise dans des vestes vert kaki ou bleu foncé, surmontées de la casquette à l’étoile rouge. C’est comme dans les films, comme sur les photos. Je crois être en plein rêve !

Tandis que nous chargeons nos malles sur un camion dont les roues s’écartent à vue d’Å“il, les responsables du Service des sports nous accueillent avec un large sourire. Notre nouveau mécanicien Platon, dont l’accent marseillais devient surréaliste au milieu de cette foule grouillante, imite de Funès, drague l’équipage de Télé-Monte-Carlo et fait de grands gestes, ce qui commence à étonner nos guides. Avec eux nous partons à l’hôtel réservé et préparé pour l’arrivée triomphale des quatorze sportifs. Les rues sont grandes, larges, envahies de centaines de bicyclettes, de quelques camions et de rares voitures particulières. J’ai l’impression de n’avoir vécu que pour ce moment. Tout est nouveau, insolite, surprenant. Le hall de l’hôtel de Canton est immense, plus encombré que celui de l’aéroport : des dizaines de Chinois s’y agitent dans tous les sens, au rythme d’une musique nasillarde, cherchent leurs bagages, attendent devant les ascenseurs desquels en sortent d’autres comme des bombes, changent de l’argent derrière les comptoirs, discutent par petits groupes en guettant d’autres Chinois empressés.

Première surprise de la journée : à peine arrivés devant l’hôtel, Platon, très excité, nous intime l’ordre de sortir tout de suite pour « voir les voitures dans la cour ». Effectivement, six « Acadiane » rutilantes y sont rangées dans un alignement parfait, prêtes à partir. Ce petit exploit, c’est le deuxième volet de la négociation entre les producteurs et les Chinois.

Une fois l’accord de principe obtenu, notre entrée en Chine posait un nouveau problème. D’abord la traversée était trop courte (trois semaines) pour y acheminer notre lot de voitures. Ensuite, dès notre arrivée à Pékin, nos voitures auraient dû être expédiées par avion-cargo jusqu’à Vancouver. Cette solution présentait deux inconvénients : elle était chère et risquait de faire arriver les concurrents sur la banquise bien avant les véhicules.

Entre-temps, le gouvernement chinois avait présenté sa facture : 100 millions de centimes pour traverser six provinces. Devant cette avalanche de bonnes nouvelles, Claude Hardy, un jour, remue sa boîte à idées. Il prend le premier avion pour aller voir Georges Falconnet 1 chez lui, à Montpellier, et lui explique longuement le dossier avant de se lancer dans le vide :

  • Pour passer en Chine, nous avons besoin de nouvelles voitures. Et ces voitures, il faudrait les laisser sur place, en guise de dédommage­ ment. Cela pourrait faire baisser le coût de la traversée. Qu’en pensez- vous ?

Georges Falconnet n’hésite pas une seconde.

  • O.K., mais… nous leur donnerons des « Acadiane ». C’est moins cher…

C’est vrai, les Diane break sont moins chères. Elles présentent aussi un autre avantage qui va terriblement intéresser les Chinois : à l’arrière, elles sont équipées d’une banquette offrant deux places supplémentaires par véhicule, de quoi y asseoir… un guide et un interprète. De Vigo, en Espagne, où elles sont fabriquées pour l’exportation, les Acadiane sont parties pour Paris où des mains habiles les ont habillées d’un pare-buffles et coiffées du traditionnel phare de poursuite sans lequel il ne saurait y avoir de Raid.

Ensuite les six véhicules ont été expédiés sur Hong Kong, puis Canton. C’est émouvant et drôle de retrouver ces 2 CV améliorées : la suspension, le levier de vitesses, le bruit du moteur nous rappellent des souvenirs de vacances, au temps où nos maigres économies nous permettaient de rejoindre le bout de l’Europe sur des pneus rechapés et des sièges défoncés.

Deuxième surprise : après notre premier repas chinois pendant lequel j’ai eu beaucoup de mal à attraper des cacahuètes avec mes baguettes en plastique, un officiel nous invite à monter dans le bus stationné devant l’hôtel, pour une destination encore inconnue. Je me rappelle que Pierre Godde m’avait parlé d’un éventuel permis de conduire à passer. « Une simple formalité » selon lui, en forme de visite médicale de routine. Pour nous plonger dans l’ambiance, le chauffeur nous sélectionne sa meilleure cassette : ni les choeurs de l’Armée rouge ni les chorales révolutionnaires, mais « sounds of silence » de Simon et Garfunkel. Le bus traverse la campagne aussi grise que le ciel, tandis qu’à l’intérieur, quinze personnes, le nez collé aux vitres, se demandent où va se terminer cette mystérieuse escapade.

Dès que nous arrivons dans la cour d’un bâtiment ressemblant étrangement au centre de Montlhéry, un Chinois radieux s’approche de nous en annonçant triomphalement :

  • Messieurs, nous allons passer le permis de conduire !
  • C’est obligatoire ? demande un petit malin.
  • Oui, sinon, vous ne pourrez pas rouler en Chine.

Dans la petite salle d’école glaciale, l’accueil est plutôt chaud. Des hommes tout de vert vêtus, chaussés de bottes, décorés de galons et médailles de toutes les couleurs, nous souhaitent la bienvenue au nom de l’amitié entre les peuples. Nous leur répondons au nom de la solidarité des conducteurs. D’abord la théorie. Un monsieur très sérieux distribue à chacun de nous une double feuille sur laquelle s’alignent des rangées de panneaux. Certains sont tout de suite identifiables du style « Interdit aux chevaux » ou « Défense de klaxonner ». D’autres prêtent à confusion : par exemple ce panneau traversé d’une flèche et sous lequel j’ai du mal à écrire sa signification : sens obligatoire ? sens unique ? rangez-vous dans une file ? Ces hésitations commencent à m’inquiéter. J’imagine le nombre d’acci­ dents que nous allons provoquer si, dès le premier jour, nous prenons des stops pour des feux verts et les sens interdits pour des voies de dégagement. Enfin, et c’est le pire : les panneaux sur lesquels est dessinée une inscription… en chinois ! Là, c’est l’horreur, et nous entrons dans le domaine dangereux et incontrôlable des suggestions et supputations en tout genre. Devant un panneau torturé par un signe à trois étages qui semble avoir la colique, Alexandre fait la moue et me regarde du coin de l’Å“il.

  • Qu’est-ce que tu en penses ?
  • Moi, je verrais bien un stop. Et toi ?
  • Ce n’est pas évident. Ce pourrait être un sens interdit…

Plus ou moins discrètement, les candidats, dont personne ne conteste qu’ils soient de bons élèves, retrouvent leurs vieux réflexes. Ils se passent des petits bouts de papier, font tomber leur stylo sous les tables pour communiquer, mettent souvent la main devant la bouche. L’internationale de la « pompe » n’échappe pas vraiment aux officiels, devenus entre-temps très sérieux.

L’épreuve suivante est pratique : dans quelques minutes nous allons conduire pour la première fois une des deux Acadiane amenées par Platon et un chauffeur depuis Canton. Dans la petite cour, les candidats plaisantent plus ou moins nerveusement. Je retrouve l’am­ biance des examens qui fige les regards et crée de fausses complicités. Benoît s’est assis au volant d’une voiture et répète l’ordre des vitesses, les Canadiens reluquent le frein à main, Roland raconte qu’à la question « Quelles précautions prendre avant de doubler ? », il a répondu « Aller plus vite que le véhicule qu’on dépasse ! » Christine et Guilène parlent de tonneaux, Alexandre et Philippe se remémorent leurs souvenirs de jeunesse. Tous rient, plus ou moins ouvertement, mais attendent avec une certaine anxiété les résultats de l’oral, redoutant une élimination honteuse.

Enfin, le résultat des courses est annoncé : pas de photographie à l’arrivée. Tout le monde est reçu ! Applaudissements, puis on passe vite à la conduite. Un par un, nous montons dans les voitures. A ma droite, un examinateur. Derrière moi, un interprète et, à ses côtés, un guide officiel. Me sentant légèrement surveillé, et saisi par un silence de plomb, j’enclenche la première en y mettant les formes. Le mouvement est beau, très synchro, presque artistique. Il n’est vraiment pas question de rater ce permis, à la veille de notre traversée « historique » de la Chine. Je réponds donc à la seconde aux ordres que lance, sec et précis, l’instructeur en veste bleue : « A droite 1 A gauche ! Tout droit 1… » Je fais donner les clignotants, appuie sans arrêt sur le klaxon, freine au moindre obstacle, essayant de convaincre le Comité central de l’excellence de ma conduite. Le soir même, l’autorité suprême nous distribue un petit livre rouge : notre permis de conduire chinois, à l’intérieur duquel nous ne pouvons comprendre qu’une seule chose : notre photo… et encore… Forts de notre succès, nous nous rendons au premier dîner officiel donné par les responsables de la province. Le banquet chinois n’est pas qu’un repas. C’est une institution. Un « must » pour tout voyageur avide de spectacle. Lorsque nous arrivons, les chefs de délégation nous font une haie d’honneur à l’entrée du restaurant. Ensuite, nous nous asseyons dans une belle salle décorée de tapis rouges, et meublée de grandes tables, au centre desquelles se trouve un plateau tournant. Devant chaque assiette, les trois verres dont Pierre Godde m’avait révélé les usages plus ou moins avouables. Le grand pour la bière, l’eau, les sodas ou même le coca-cola ; le moyen pour le vin blanc ou rouge, des vins en général épais et sucrés ; enfin le petit pour les alcools chinois, le plus célèbre d’entre eux étant le maotaï, fabriqué dans le Guizhou à partir du sorgho. De chaque côté de l’assiette : les inévitables baguettes. La fête peut alors commencer. Dans un même élan, les serveuses apportent boissons, alcools et plats. Les verres se remplissent, les plateaux tournent, les baguettes s’agitent, les Chinois décollent. Le responsable de China sports service pour Canton est un homme délicieux. Sous ses cheveux courts et derrière ses lunettes, il cache une grande culture, un savoir étonnant, acquis au hasard des rencontres et des lectures. Quelques minutes après cette brève introduction, il se lève, prononce un discours de bienvenue, et lâche le fameux mot de passe chinois, celui qui, de Canton à Pékin, de Shanghai à la Mongolie colore les joues, dégèle les rapports et annonce la tempête. « Kampei ! », c’est-à- dire : « A votre santé ! » Nous sommes tous debout, notre verre d’alcool de riz à la main et, dès le signal donné, buvons cul sec, avant de nous rasseoir dans une atmosphère déjà surchauffée. Les rapports changent, deviennent plus détendus, moins hiérarchiques. Les verres vides sont déjà pleins. Etant moi-même « un chef », je suis assis entre deux chefs. Et en quoi consiste la mission de deux chefs chinois quand ils reçoivent un chef français ? Lui faire goûter les plats, tous les plats, rien que les plats, qui n’ont en général rien à voir avec ce que l’on a l’habitude de manger dans les restaurants chinois en France, une nourriture qu’eux-mêmes appellent : la « western food ». Mon voisin de gauche, dont les joues sont déjà très roses, me choisit les plus beaux morceaux de chaque plat qu’il dépose avec amour dans une petite assiette : poulet froid au sésame, nouilles à la farine de riz, poisson bouilli, épinards en soupe, porc doux-amer, canard aux piments, boulettes de viande, sans oublier le « concombre de mer », spécialité chinoise issue d’un croisement entre un poulpe et un concombre donnant le grand frisson pour l’éternité. Tout cela arrosé de « kampei » généreux qui favorisent le rapprochement des hommes. A l’autre table, derrière nous, Gauthier et Platon approfondissent de leur côté l’amitié entre les équipages et les serveuses, hilares, dont les joues colorées trahissent une gêne tout asiatique.

Au fil des plats, je découvre les Chinois qui semblent être de bons vivants. Ils boivent, rigolent, fument avec une distinction toute naturelle. Vers 22 heures, les festivités se terminent par la remise d’un cadeau : une reproduction en liège d’un paysage chinois. La politesse veut que les invités se retirent en premier. Aussi, nous nous levons et saluons nos hôtes, en ayant l’intime conviction que ce banquet ne sera pas le dernier.

Samedi, 23 février 1985.

Il est sept heures. Devant l’hôtel où se pressent les journalistes, les voitures chauffent. Les officiels, les interprètes, les guides sont tous là, avec leurs baluchons, ons, leurs sacs de voyage, leurs paniers-repas, prêts pour le grand départ. Pour eux aussi, c’est une traversée exception­nelle, car ils connaissent mal leur province, n’ayant pas les moyens d’y voyager. Ils vont nous « accompagner » jusqu’à Changsha, la capitale du Hunan, située mille kilomètres plus au nord, que nous atteindrons dans trois jours seulement, ce qui établit la moyenne quotidienne autour de 330 kilomètres. Cette escorte, Pierre n’a pas pu l’éviter. C’était cela ou rien. Le Grand Raid en Chine étant un événement, les autorités ont imposé de nous encadrer à chaque instant, jusqu’à Pékin, avec dans leur esprit la volonté d’assurer avant tout notre sécurité plutôt qu’une censure dont le spectre, agité de temps en temps, appartient plus à l’imagerie d’Epinal qu’à une réalité. Nous sommes impatients de partir, de rouler, de découvrir le pays. A quoi peut-il ressembler ? Comment sont les routes, les villages, la campagne ?

Devant nous la voiture de police ouvre le convoi. C’est une sorte de « Volkswagen » de couleur brune, ressemblant à celles utilisées pen­ dant la Seconde Guerre mondiale. A chaque fois qu’elle dépasse un véhicule, nous voyons une main sortir par la fenêtre et agiter énergiquement un drapeau rouge sous le nez du chauffeur surpris. Signal ressemblant à une injonction de ralentir, voire de s’arrêter pour laisser passer les « sportifs ». Cette organisation à la chinoise nous inquiète un peu. Pourvu qu’ils n’aient pas trop bien fait les choses, pourvu que nous puissions rester libres dans nos agissements, pourvu que nous puissions proposer nos déplacements. Invariablement les camions ralentissent, bloquent leurs roues, les bicyclettes plongent dans les bas-côtés, les piétons se réfugient dans les champs. Un véritable convoi exceptionnel, organisé au mètre près, et dont les ouvreurs se relayent régulièrement, au cours de solennelles passations de pouvoir improvisées à la sortie ou à l’entrée des villes et des provinces.

La route est un spectacle, un étonnement permanent. Un paysan transporte un cochon dans une brouette, des familles entières voyagent sur une bicyclette, des gardiens guident des troupeaux de canards et d’énormes dragons en papier viennent saluer la voiture, colorant la grisaille dans laquelle nous évoluons depuis notre départ de Canton. Ils annoncent l’arrivée de la nouvelle année au milieu d’un concert de pétards et de roulements de tambour. L’animal est chargé de sym­ boles : il représente le pouvoir, il est puissant, il est magique. Les Chinois l’implorent et le vénèrent. Il est la sécurité, celui qui promet le bonheur. Pour avoir de bonnes récoltes, les Chinois demandent la pluie, beaucoup de pluie. De ce côté-là, il n’y a aucun souci à se faire. J’ai l’impression qu’ils ont dû forcer sur les vÅ“ux car nous roulons sous des trombes d’eau, sans interruption, dans un véritable bain d’humi­dité.

Chaque fois que nous nous arrêtons dans un village, ce sont les rencontres du troisième type. En moins d’une minute, une centaine de Chinois entourent la voiture. Nous les regardons. Ils nous observent. Ils ne savent pas d’où l’on vient, ni où l’on va, pourquoi on passe, pourquoi nous avons une voiture. C’est sans doute la première fois qu’ils voient ces fameux « longs nez » dont on leur a tant parlé. Je regarde une jeune fille. Elle a les joues rosies par le froid, ses yeux disparaissent sous son visage lisse et propre. Sa veste verte à col mao est usée, à peine égayée par un foulard rouge à bout de souffle. Nous n’aurons rien de commun, jamais. Ni les mots, ni la pensée, ni le passé, ni l’avenir. Notre échange ne dure que quelques secondes. Derrière elle, il y a la foule des curieux qui nous entourent, mais je ne la vois pas. Il n’y a qu’elle. Je lui souris. Elle me sourit. Les rencontres existent, se nourrissant de ces instants rares où le regard se promène au-delà des mots différents. Elles parsèment les voyages de journées exceptionnel­les en cultivant la nostalgie des retours. Instinctivement, les enfants et les adultes s’approchent de la voiture, et, comme s’ils avaient appris que les suspensions de nos Acadiane valaient bien celles de la 2 CV, ils la secouent de droite à gauche en hurlant de rire, tandis qu’à l’intérieur nous sommes ballottés dans tous les sens. La scène se reproduit dans le village suivant, puis dans un autre et dans d’autres encore. Des villages qui se ressemblent, avec des maisons en terre et une rue principale envahie par la foule bicolore.

Nous devons nous faufiler entre les cyclistes au comportement imprévisible, les charrettes de bois, les étalages des marchés et les piétons qui traversent dans tous les sens. Nous n’avançons pas. Bien sûr, la foule fait considérablement baisser la moyenne, mais les policiers pèchent par excès de zèle. Sur mon compteur, l’aiguille ne dépasse pas les 30 kilomètres/ heure, et je commence à comprendre pourquoi ils ont prévu trois jours pour parcourir mille kilomètres à raison de dix heures de conduite quotidienne. Certes, nous ne risquons pas d’accident ni de tonneau spectaculaire. Mais cela promet ! Derrière mon volant, je distingue sans mal les branches des arbres, les portes entrouvertes, les cours de fermes. Le paysage défile au rythme de la troisième, uniforme, gris et silencieux. On peut dire que la vitesse est inversement proportionnelle au nombre de fois où a été agité le drapeau rouge de nos pisteurs. La nuit succède à la nuit qui va faire rentrer chez eux un milliard de Chinois. Enfin notre cortège s’infiltre dans la cour d’un hôtel à Shaoguan. Les chambres sont froides, le bâtiment glacé. Sur le bord de la table, pendant le dîner, Pierre recalcule la consommation d’essence. Les baguettes dérapent et le champignon rond comme un ballon de football atterrit sur le papier. Pierre fait la moue. « Tu sais, compte tenu des étapes à venir, il va falloir trouver des jerricanes supplémentaires. Il est 19 heures et demain nous repartons à l’aube ; alors allons-y tout de suite. » Il faut expliquer notre problème aux interprètes qui lèvent les bras, s’affolent et nous expliquent courtoisement que tous les magasins sont fermés. Je me rappelle un livre fameux intitulé : Quand la Chine s’éveillera, et j’ai bien du mal à croire qu’à cette heure-ci, elle s’est déjà endormie. Avec Platon et Pierre, nous « faisons le mur », ce qui consiste à passer le plus naturellement possible devant les gardiens de l’hôtel. Dans une ville « fermée » comme celle-ci, c’est la totale liberté, chaque Chinois partant du principe que « si un étranger est là, c’est qu’il a forcément une autorisation ». Alors pourquoi le surveiller ? En fait, le contrôle naît de la libéralisation et apparaît donc avec l’ouverture des villes. C’est lorsque les étrangers peuvent circuler librement qu’il faut alors les surveiller « pour qu’il ne leur arrive rien ».

Des ombres se faufilent dans les rues noires. Ce que nous avions imaginé est là, devant nos yeux : de vrais Chinois qui s’agitent dans des bazars de fer-blanc où se côtoient bassines émaillées et transistors poussiéreux. Un air de nos campagnes d’avant l’électronique.

Apparemment, il n’y a pas de jerricanes dans le magasin. L’épreuve commence alors car il n’est pas facile de nous faire comprendre. Nous faisons de grands gestes comme si nous étions malentendants, tandis qu’une cinquantaine de Chinois hilares s’agglutinent autour de nous. Après les gestes, nous essayons le dessin : les Chinois doivent penser que nous cherchons un Mao avec de la neige dans une bulle, un rempart de la muraille en matière plastique, une réduction de la Cité Interdite en pâte d’amande, n’importe quel souvenir, mais pas des jerricanes ! Les vendeuses rougissent à vue d’Å“il sans oser nous regarder dans les yeux. A leur grand étonnement, nous ne voulons pas un jerricane, mais une douzaine ! Les bouliers s’affolent, la discussion s’engage ; accord sur les prix, le nombre, la couleur. La fourmilière chinoise se met en route pour aller dénicher dans les commerces voisins nos précieux récipients. Quand on achète, il faut payer en général. D’un geste assuré, nous sortons de nos poches humides une liasse de billets fraîchement changés à Canton. Les regards sont encore plus étonnés que tout à l’heure. C’est de « la monnaie pour touristes » qu’elles ne connaissent pas. Elles tournent et retournent nos billets dans tous les sens, en rigolant comme si nous étions des faussaires. Un homme derrière nous a vu la scène. Lui les connaît, ces billets, et veut tout de suite nous les échanger contre d’autres, de même valeur, mais déjà passés dans des milliers de mains : de la « monnaie du peuple ». Avec son air futé, il sait que nos billets sont des certificats de change obtenus uniquement contre des devises étrangères donnant accès à l’achat de marchandises importées. C’est la monnaie des touristes, avidement convoitée par les rares connaisseurs de ces villes excentrées. A Pékin, Shanghai ou Canton, le change au marché noir se pratique déjà à la sortie d’un ou deux grands hôtels. Marché noir ou marché libre, car ce change se fait apparemment en public.

Nous avons les jerricanes devant nous, mais le goût du commerce nous pousse quelques rues plus loin. Il y a le Nouvel An chinois qui s’éternise et ces gâteaux de pétards que je fais semblant d’allumer devant les vendeuses paniquées. Elles ont froid jusqu’à l’intérieur des grands magasins. Ils sourient quand nous essayons de parler, ils se retournent quand nous entrons dans la salle de cinéma traversée de courants d’air, sans chauffage, juste au moment où la jeune paysanne regarde dans les yeux le beau jeune disciple de Shaolin, maître dans l’art du kung-fu à deux doigts. Ils s’étonnent lorsque nous montons les escaliers d’une vieille bâtisse pour écouter les chanteurs aux guitares rutilantes balancer la vieille Chine dans un abîme de décibels. Les jeans font la pige à la veste mao, de jeunes étudiants, des travailleurs et des gardes rouges noient dans des sodas sirupeux leurs rêves du xxi’ siècle. Nous regardons sans comprendre. Mais nous sommes bien et sentons une extraordinaire force de vie tout autour de nous. La Chine avance aussi dans ces villages fermés et tellement ouverts où je commence à sentir les nuances de leur sourire poli qui ne dit jamais non.

Dimanche, 24 février.

Cette nuit, Platon et Pierre sont venus coucher dans ma chambre, plus chaude que les autres car les fenêtres fermaient bien. A sept heures nous avalons les nouilles et les boulettes de viande dans la salle du bas, grande et glaciale elle aussi. Devant nous 380 kilomètres, la pluie et la montagne qui s’est isolée dans la brume, rendant notre progression encore plus lente que la veille. En descendant, juste après un virage, un paysan m’interpelle. Il me montre du doigt la montagne et fait un long discours auquel je ne comprends rien. A nouveau, son doigt se dirige vers les hauteurs. Je regarde en arrière, découvrant la route en lacets que nous venons de descendre et puis, soudain, en contrebas, dans le ravin, une tache noire. « Bon sang, c’est une de nos voitures ! » Je n’en crois pas mes yeux. Cette fois, c’est trop. L’Acadiane a dégringolé le long de la pente et s’est retournée sur le toit, les quatre roues en l’air. J’ai très peur car ces voitures ne sont pas équipées d’arceaux de sécurité et je me demande ce que l’on va trouver à l’intérieur. Le véhicule est tombé d’une dizaine de mètres et déjà des candidats s’affairent autour de la carcasse pour la vider de son contenu. Avec Benoît et Pierre, nous courons à travers les rizières détrempées, suivis par des Chinois sortis d’on ne sait où.

  • C’est quel équipage ?

Alexandre me répond : « C’est nous, tout va bien. »

Par miracle le toit est tombé à cheval sur un canal d’irrigation évitant à la voiture de s’écraser. En bégayant deux fois plus que d’habitude, Alain Margot, le visage pâle, raconte qu’il commençait à sortir du virage lorsque « la voiture a mor-mordu sur des gra-graviers et a commencé à dé-déraper. J’ai j’ai tout fait pour la re-redresser… mais elle a bascu-culé ». Alexandre, qui dormait, s’est réveillé en sursaut tandis que Jean-Claude Freydier, devinant la suite des événements, avait essayé de faire contrepoids comme sur un voilier en perdition. « On s’est dit que c’était fini », raconte Jean-Claude, encore plus blanc que Margot.

Les Chinois ne sont plus jaunes. Ils sont blancs eux aussi. Inquiets. Pas contents. L’organisation donne de l’aile. Le programme est bouleversé. Que vont dire les supérieurs, la police, China sports service, les ambassades, le gouverneur de la province ? La belle Valentine ne sourit plus quand Georges la regarde, et Huan, surnommé Grâce, en a perdu son rire « chevalin » qui faisait notre bonheur depuis le départ. Nous sommes gênés, trouvant que l’addition commence à être lourde. C’est le quatrième accident en quatre mois et à ce rythme- là, il y a de grandes chances pour que nous ne finissions pas le Raid. Dans notre malheur, je me dis que nous avons beaucoup de chance. D’abord la voiture est tombée « en suspens » au-dessus de ce providen­ tiel caniveau ; ensuite, nous n’avions amarré sur le toit ni les bidons d’essence ni les malles comme nous voulions le faire pour dégager l’intérieur des voitures. Ce chargement aurait enfoncé la toiture lors du choc et sans doute écrasé l’habitacle du véhicule. Alexandre, Alain et Jean-Claude se répartissent dans les autres Acadiane et nous repartons encore plus lentement que ce matin, abandonnant notre véhicule à son curieux destin, au fond d’un ravin.

Au bout de trois jours sous la pluie, nous arrivons à Changsha, une petite ville d’un million d’habitants, partiellement reconstruite en 1952, après la dernière guerre sino-japonaise dont les guides ne manquent jamais de dénoncer les ravages. Mais le véritable intérêt de la région se situe à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de la ville, dans un petit village appelé Shaoshan.

Jeudi, 27 février.

Le ciel est toujours bas et gris. La route ressemble aux autres, mais elle porte le poids de l’histoire et le sens mystérieux que lui donne l’émotion. Nous roulons vers le village de Shaoshan, là où naquit, en 1893, Mao Tsé-toung. Les ruelles sont propres, les maisons y sont plus léchées qu’ailleurs, le cadre a été arrangé pour l’Å“il révérencieux des enfants du Timonier. Dans une petite salle d’école, le guide s’empresse de me montrer le banc sur lequel Mao suivit ses premières classes et un peu plus loin un gigantesque musée dans la cour duquel de jeunes fiancés se font photographier. Tout au long des couloirs où l’air s’engouffre en gelant les gardiens emmitouflés, s’étale la carrière de Mao à travers des portraits, des reconstitutions et des photographies. La fondation du parti, les sociétés paysannes, la Longue Marche des communistes vers le nord de la Chine pendant un an, le discours du 1″ octobre 1949, lorsque Mao proclame La république populaire de Chine du haut de la tribune de Tien-An-Men à Pékin. Les salles sont presque désertes, traversées de rares pèlerins qui expliquent à leurs bambins au nez rouge le chemin accompli.

Un peu plus loin, j’entre dans la demeure où est né Mao, une petite maison toute simple aux pièces humides. Tout est encore en place : la cuisine avec les fours et les marmites prêts à servir, la salle de séjour, la chambre de Mao avec son lit. Dehors sur les bords de la mare où il aimait se baigner, le photographe lit son journal, à côté de son appareil monté sur un trépied. Il doit attendre avec impatience le retour des beaux jours et l’éclosion des lotus pour fixer à jamais les sourires reconnaissants des héritiers de Mao, lui qui avait écrit ici : « Ce que j’aimais, c’était les rumeurs de la vieille Chine et surtout les histoires de révolte… »

Un peu plus haut, les gardiens se sont attroupés autour de notre voiture. Ils posent des questions, semblent étonnés par notre aventure, ouvrent les portières, soulèvent le capot. Le plus jeune me demande de s’asseoir au volant. Ses yeux courent sur le tableau de bord, les rétroviseurs, le levier de vitesse. Il est muet d’admiration. Cette voiture, ce garde rouge devant la maison de Mao sont pour moi une image extraordinaire, insolite, qui résume plus que toute autre les imprévisions du temps, les aléas de l’histoire et les mystérieux raccourcis de la politique.

14. La bande des seize

En revenant à la tombée de la nuit, je vais faire ma « tournée d’inspection » dans les chambres. J’aime l’ambiance qui y règne lorsque les candidats, de retour de tournage, visionnent leurs images au milieu d’un véritable taudis où se mélangent chaussettes sales et haut-parleurs.

En quatre mois de Raid, ils sont devenus de véritables complices que la compétition a rapprochés au long des kilomètres, résultat explicable après leurs trois semaines de vie commune pendant le stage de Montlhéry et les multiples aventures qu’ils partagent entre les villes- étapes. On les a poussés à être des concurrents ; ils sont devenus des amis, au-delà des rivalités programmées. Sur le terrain, je découvre chaque jour qu’on ne peut pas demander aux équipages de s’affronter quand la route les rassemble dans les mêmes épreuves, face aux mêmes obstacles. Loin de passer les uns devant les autres dans l’indifférence générale, ils se soutiennent, s’entraident, communiquent dès qu’ils le peuvent. Ainsi, en Somalie, Christine et Guilène ont stocké des provisions pour l’ensemble du convoi, distribuant de l’eau et des médicaments aux globe-trotters en perdition, sans distinction de race et de religion. Il n’était pas rare de voir un cric français et une pompe suisse sauver une roue canadienne, ni un photographe dépanner un ingénieur du son. Leur solidarité ne s’est pas arrêtée sur le bord des pistes, mais s’est prolongée à chaque instant en une collaboration artistique que pas un producteur n’avait pu imaginer depuis Paris. Les points attribués par les jurés sont importants, ils ne sont pas essentiels. Ce qui compte, c’est la qualité générale de l’émission. Voilà pourquoi Philippe a indiqué à Laurent Chomel une musique pour son film consacré aux fous de Tanzanie, aidé Christine à réaliser son reportage sur les réfugiés éthiopiens en Somalie, proposé à Roland une brochure sur le théâtre chinois pour lui donner quelques idées de sujets. Les Belges ayant du talent à revendre, Serge a suggéré à Alain la scène au cours de laquelle Rackham-Le-Gum jette un magnétophone à terre, diffusant la musique d’Indiana Jones. A Mogadiscio, lorsque les filles venaient d’apprendre qu’elles étaient classées dernières pour la deuxième semaine consécutive et risquaient ainsi l’élimination, Serge et Alexandre leur avaient spontanément proposé d’échanger leurs cas­ settes. Mais il était déjà trop tard car le film des Monégasques venait d’arriver à Paris.

A chaque étape, le scénario est le même.

D’abord les candidats, heureux de se revoir, perdent du temps à se raconter les aventures de la semaine, ensuite ils essayent de le rattraper au cours de la nuit précédant l’enregistrement de l’émission. Un véritable marathon durant lequel ils doivent visionner leurs rushes, les annoter et les ordonner séquence par séquence, plan par plan, choisir les musiques, écrire et enregistrer les textes, les commentaires et les traductions. Les voyageurs discutent, échangent leurs points de vue, proposent leurs services, prêtent leur voix pour les doublages, sans esprit de compétition. C’est comme cela que Gauthier est devenu le traducteur favori de l’équipage T.M.C. Depuis le début du Raid, il a été successivement un enfant noir, un docteur chinois, un directeur de décharge publique, un réfugié vietnamien. C’est dans cette fièvre générale et contagieuse que les candidats brûlent leur nuit blanche, quelques heures avant d’apparaître à l’antenne, pour un poème d’amour, une enquête coup de poing, une fiction délirante. A leur manière, ils arrangent l’émission en la concevant comme un pro­ gramme fait par une dizaine de personnes. Sur le fond, l’idée n’est pas mauvaise mais il me faut leur rappeler qu’ils forment cinq équipes séparées lancées dans une compétition francophone et qu’ils doivent se plier aux exigences du règlement. Alexandre rouspète un peu comme d’habitude, il me traite de « gnome » et je demande alors aux « puceaux de l’information » d’aller « plancher sur leurs lancements » : car « si vous êtes mauvais à l’émission de Changsha, ça va barder ! ». Nos insultes amicales sont devenues un jeu qui a abaissé bien des barrières et établi un fantastique climat de confiance entre eux et moi. Je les aime car ils donnent sans espérer recevoir, estompant dans une complicité que seule la jeunesse permet les problèmes inavoués et les rivalités inévitables. Ils ont choisi le groupe en sacrifiant leur personne, et malgré toute l’amitié qui nous lie, préfèrent cacher au « papa-chef » de menues histoires et de brèves frictions pour couvrir les copains. Ce soir, l’ambiance n’est pas bonne. Les sujets qu’avaient envisagés les candidats sont tous « tombés à l’eau » à cause de « la mollesse des interprètes qui les dissuadent de tourner ». En fait, les problèmes éludés jusqu’ici se posent dans toute leur acuité car les équipages n’ont que trois jours pour trouver et enregistrer leurs sujets.

Ils veulent sortir de la ville, bouger, prendre leur voiture, entrer dans les usines, dans les maisons et de plus interviewer un peintre sur la Révolution culturelle. Or, on ne filme pas facilement en Chine, non pas à cause d’une censure qui n’existe pas réellement, mais parce que les Chinois eux-mêmes ne sont pas habitués à cette liberté de circulation et de comportement qui vous fait pousser la porte d’une coopérative ou d’un hôpital en disant : « Coucou, c’est moi : J’ai une heure pour tourner mon enquête dans votre établissement. » Pour effectuer ces déplacements et réaliser ces séquences, il faut obtenir des autorisations et c’est là qu’ont commencé les difficultés, nos tuteurs n’ayant pas vraiment compris quelle était la finalité du Raid et de notre traversée de la Chine. Pour eux, service des Sports ou ministère, les reportages des concurrents sortent de leur compétence. Ce problème des autorisa­ tions, ils ne l’avaient pas imaginé une seule seconde. Les équipages demandent de réaliser une véritable performance à ceux dont la mission consiste simplement à les encadrer. Par la force des choses, l’attribution des autorisations est devenue une question de chance et de débrouillar­ dise. Elle est surtout devenue une question de personne. Ce matin, un interprète a été affecté à chaque équipage. Comme à la loterie, il y a les bons « qui ont compris tout de suite ce qu’il fallait faire » et les « mauvais qui multiplient les obstacles aux tournages ». Les Français, retranchés dans la chambre 102, semblent appartenir à la première catégorie. Pourtant Georges et Roland affichent une triste mine.

  • Alors, où en êtes-vous ?
  • Ce matin, nous sommes tombés sur Chen, le meilleur interprète de toute la bande. Il nous a dit qu’il voyait bien ce que nous cherchions et nous a indiqué une prison modèle où les prostituées sont rééduquées. C’était génial ! On a discuté, on a téléphoné je ne sais combien de fois ; le sous-directeur était d’accord, nous avons pris rendez-vous et puis ce soir, avant de partir, Chen nous a dit que « ce n’était plus possible parce que les prostituées étaient parties en vacances » ! Nous avons insisté, rouspété, exigé de tourner quand même. On est sûr qu’il se dégonfle, qu’il a peur. Il n’a pas voulu appeler le ministère à Pékin. Les prostituées en vacances ! C’est n’importe quoi !

Pierre Godde, qui s’est renseigné de son côté, a appris que les prostituées sont effectivement en permission pour les fêtes de Nouvel An, enfin… celles que les Chinois veulent nous imposer, c’est-à-dire les bien-pensantes, les prostituées modèles ! Entre ce que demandent les raiders, ce qu’imaginent les interprètes, coincés entre le service des Sports, la sécurité, les administrations locales, et ce qu’il est possible de faire en Chine, des fossés infranchissables commencent à se creuser, séparant les « amis étrangers » des responsables chinois, pourtant prêts à faire le maximum. Mais le maximum en Chine ressemble-t-il au maximum en Europe ?

Chambre 103 : Philippe et Thierry fixent leur caméra à l’extrémité d’un long bambou.

  • Nous voulons tourner un reportage sur les locomotives à vapeur. Tu as vu comme elles sont belles ici ? En mettant le bambou et la caméra au ras des rails, ça va en jeter à l’image !
  • Où en êtes-vous pour les autorisations ?

Philippe est confiant pour le moment : « Nous allons pouvoir aller jusqu’à la prochaine gare mais auparavant, il faut faire des repérages, en attendant le feu vert. »

A sa manière, Philippe est une locomotive. Intelligent, créatif, il stimule les autres en imaginant des scénarios, en mettant en scène des personnages, en prenant beaucoup de recul par rapport aux sujets, en étant très exigeant sur la qualité du travail à rendre. Mais c’est sans doute le candidat qui a le plus de mal à suivre le rythme du Raid et ses contraintes d’horaires, de vitesse, de règlement. Pour créer et donner la pleine mesure de son talent, il lui faut le temps, la réflexion, la méditation, trois paramètres rarement réunis au même moment. Alors Philippe doute et en quelques secondes, comme à Djibouti, tout peut basculer. Notre jeu devient soudain dérisoire et la compétition ridicule. Il semble bien s’entendre avec Thierry, compagnon discret, efficace, passionné par l’image. Mais comme le dit souvent Philippe, on a plus de difficultés que les filles pour se faire comprendre des gens. A ce moment, la porte s’ouvre, laissant passer le minois réjoui d’un Chinois qui annonce : « Votre film sur les trains pose des petits problèmes. »

Chambre 104 : Sur son lit, Christine, notre « mère à tous », trie les lettres, les cartes postales d’admirateurs et les photographies de famille prises au dernier Noël, tout cela au milieu des guides de la Chine et de son raccommodage.

Je me sens bien avec les filles. Toujours décontractées, d’un contact facile, elles ont déjà séduit la moitié de la planète avec leur chevelure blonde et leur sourire que des candidats jaloux qualifient de « commer­ cial ». Ni les mâcheurs de khât de Djibouti ni le Mahàràdjah de Jaipur n’ont pu y résister, ce qui vaut au couple de choc quelques allusions à peine voilées, plus perfides et certes moins nombreuses que pour « les girafes » ou « l’écolier de brousse », les deux morceaux d’anthologie de l’histoire du Raid. Depuis leur accident, Christine et Guilène ont remonté la pente d’une façon spectaculaire. Elles trouvent de bons sujets, approchent les populations, arrachent même des séquences inédites, au grand jour ou dans la clandestinité, sur les tas d’ordures de Tanzanie ou dans les couloirs dorés des palais princiers.

  • Quel thème de sujet avez-vous choisi ?
  • Nous enquêtons sur la natalité en Chine, me répond tranquillement Christine comme si cela était facile, sans problème.

En la « travaillant » un peu, j’apprends qu’elles se sont rendues ce matin à l’hôpital de Changsha.

  • Tu sais, le directeur était à la fois honoré et surpris par notre visite. Il avait un peu peur de ce que nous allions filmer. A un moment donné, je suis entrée dans la salle de travail. La sage-femme était complètement empêtrée dans sa blouse qui ne fermait plus. Alors de ma poche, j’ai sorti le rouleau de sparadrap que j’ai toujours sur moi et l’ai aidée à fixer sa blouse. Ce bout de sparadrap a tout changé. Elle a su que j’étais infirmière, donc que je pouvais l’aider. A partir de ce moment, j’ai été acceptée, j’ai pu rester et filmer ce que je voulais.

La suite va très vite. L’enfant s’annonce. Christine filme, Guilène tient la torche, mais c’est elle qui ressent les premières douleurs. Elle devient blanche, se sent partir, s’assoit en catastrophe, passe la torche in extremis à Christine qui continue de filmer. Enfin un petit garçon apparaît, plutôt surpris par ce comité d’accueil.

Chambre 105 : Francis a acheté un poster de Mao et Robert une casquette de Mao. Les deux font la paire. Petit à petit, nos cousins d’Amérique commencent à faire corps avec le reste du groupe. La glace a été rompue dans les déserts de Somalie. Francis se trouve moins génial, Robert joue Roméo auprès de Guilène. Compliqué tout cela. Avec sa moustache, il a plutôt l’air d’un bédouin échappé de la dernière oasis ! Eux ont choisi la photographie, le sport favori des Chinois.

Dans la chambre 106, des cumulus de fumée de cigarettes font tousser une bonne dizaine d’officiels en veste bleue. Comme chaque soir, c’est l’heure du jugement. A gauche, le service des Sports. A droite, le service de la Sécurité locale. Au milieu, une chaise vide, réservée à l’accusé Pierre Godde. En attendant son arrivée, les juges s’invectivent, échangent des paroles amères à propos de… notre comportement sur la route. Ce soir, Grâce est livide. Elle apostrophe Pierre dès son entrée dans l’arène.

  • Monsieur Godde, il y a des problèmes. Les gens de la Sécurité ne sont pas très contents car vous ne conduisez pas bien.

Pierre se tait, écoute sans bouger le monologue du gradé joufflu qui s’agite nerveusement. Sans parler chinois, il devine à l’ampleur des gestes des infractions plus ou moins graves, toujours étonnantes. Grâce attend la fin du typhon puis traduit l’assignation : « Il dit que, en Chine, on n’a pas le droit de fumer en conduisant ni de manger; et encore moins de tirer des feux d’artifice ! » Chaque jour, les mises au point se font plus sérieuses, plus importantes, plus longues, résultant souvent d’une différence d’interprétation. Nos deux mondes se cho­ quent dans un délire verbal où personne ne retrouve ses mots ni sa patrie.

La nuit a surpris les candidats dans leurs angoisses. Seul Georges Siciliano , avec son accent inimitable, récite des comptines à la jolie Valentine, en lui donnant de tardifs rendez-vous à la boîte du rez-de-chaussée. De son côté, Platon lave les voitures et moi, je retourne à l’école maternelle de Changsha, dans laquelle nous avons installé notre studio son. Théoriquement, nous devrions avoir ce soir la liaison avec Paris. Nous avons choisi une école pour notre première émission chinoise parce , que l’éducation est quelque chose de prioritaire dans ce pays. Une obsession. On pourrait dire de la Chine qu’elle est une gigantesque salle de classe. Jour et nuit, des élèves, paysans, ouvriers et adultes s’y succèdent avec la même soif d’apprendre et de connaître. Cent millions d’élèves usent quotidiennement leurs fonds de culotte dans les écoles primaires. Avant d’enregistrer l’émission, Benoît Jacques a promené sa caméra dans la maternelle. Ici, trois cent quatre-vingt-quatre élèves de trois à six ans travaillent six jours sur sept en vivant le régime du pensionnat. Non pas parce que leurs parents sont loin ou disparus mais parce qu’ils vont eux-mêmes à l’école le soir.

Le plateau se déroule dans une bonne ambiance. Roland parle de sa candidature prochaine à la mairie de La Chapelle-en-Vercors, Georges Siciliano, avec sa tête de lendemain de fête, ose encore se présenter, Guilène montre le petit chien trouvé sur la route, Alain explique son virage raté en pleine montagne. L’enregistrement terminé, les raiders rentrent pour boucler leur plan de montage ou finir d’écrire leur commentaire. Les projecteurs s’éteignent. La directrice a l’air ravie de sa journée. Nous fermons les malles tandis qu’un peu plus loin des bouteilles s’ouvrent et que retentissent déjà de joyeux « Kampei ! ». Le banquet offert par la province s’annonce bien, si j’en juge par le ballet incessant des bouteilles au-dessus de la tête des raiders. Alors que les équipes se donnent un moment de répit, alors que l’émission est dans la boîte, la course commence. Nous sommes vendredi soir, au milieu de la Chine, à 2 000 kilomètres de Pékin, à 1000 kilomètres de Canton, et Paris attend déjà les bandes. A cette époque de l’année, il n’est pas question de compter sur les avions des lignes intérieures perturbés par le brouillard, la neige ou les déroutements. C’est le moyen idéal pour ne jamais arriver à l’heure. A vingt heures, Pierre quitte le banquet avec le sac jaune à l’intérieur duquel se trouvent nos cassettes. Le Chinois qui le conduit à la gare se confond en excuses :

  • Monsieur Godde, toutes les couchettes étaient réservées, je vous ai pris un ticket en troisième classe…

Dans la nuit noire, Pierre devient jaune car il sait ce qui l’attend, pour l’avoir déjà expérimenté lors de son repérage. Pendant quinze heures de train de nuit, il reste assis sur une banquette dure comme du bois avec à peine assez de place pour respirer entre les passagers debout devant ses pieds et les sacs de toute nature qui n’arrêtent pas de tomber sur lui. Les gens sourient, mais l’air se fait rare et les odeurs un peu plus fortes. Samedi, Pierre arrive à Canton vers midi. Au milieu de la foule grouillante, il se faufile côté gare internationale pour récupérer le train direct sur Hong Kong. La douane, les déclarations de devises, la discussion sur le sac jaune lui font perdre du temps, mais il a suffisamment de tampons rouges sur les dix feuillets écrits en chinois qu’on lui a remis pour la sortie, le passage entre la Chine rouge et la concession de Hong Kong n’étant pas une simple formalité. Des contrôles qui étonnent lorsque l’on voit ces milliers de Chinois qui se croisent quotidiennement sur la voie ferrée.

Pierre arrive à Hong Kong à 15 heures. Les formalités de police sont longues et rigoureuses. Le temps passe. Une heure après, notre avant-courrier peut enfin récupérer un taxi. « Direction l’aéroport ». A 17 heures, Pierre ouvre triomphalement le bureau de notre compagnie nationale. Le pari est gagné. L’avion part dans cinquante minutes. Formulaires. L.T.A. et déclaration classique : « Cassettes vidéo et son. Sans valeur » (merci pour le cameraman). Le sac jaune est embarqué, la mission accomplie. Pierre Godde s’autodétruira dans trente secondes. La pochette survolera le Japon, l’Alaska puis l’Europe et Paris. De l’hôtel, un télex codé s’envole : « Bébé bien envoyé. » Le lendemain matin, Pierre fait demi-tour pour la grande Chine afin de retrouver le Raid. Avion pour Canton puis pour Wuhan. Le brouillard s’en mêle, bloque l’avion à Chengdu vers le Tibet, le retarde de huit heures puis le déroute avant d’arriver enfin à destination, en pleine nuit.

Au même moment, à Paris, Patrick Croix déambule dans les couloirs de Roissy qu’il connaît comme sa poche. Les douaniers reconnaissent maintenant le fameux sac jaune. « Au fait, comment va Serge ? Et l’accident en Chine, c’était grave ? » Ce sont des mordus de l’émission comme le prouve la photo d’une de nos voitures accrochée à un mur de leur bureau. Il est vrai que chaque semaine, ils voient notre programme passer en pièces détachées, attendant que ces bouts de rêves soient rassemblés au plus vite.

15. La petite cape rouge avait si froid

Samedi, 2 mars.

Pendant que Pierre est en train d’arriver à Hong Kong avec la pochette, nous roulons vers Wuhan, la capitale du Hubei qui s’étale sur les rives du Yang-tseu-kiang. C’est dans et autour de cette ville que les candidats tourneront leurs sujets. Puis nous aurons deux jours pour rejoindre Zhengzhou, 600 kilomètres plus haut. La pluie recouvre la campagne. Les Chinois se sont enfermés chez eux. Seules les fumées animent un paysage complètement mort. A moins que ce ne soient ces canards qui dérivent sur l’eau glaciale des caniveaux. En les voyant, je ne peux m’empêcher de penser à ce conseil que nous avait donné un Chinois à Paris :

  • Attention, lorsque vous conduisez en Chine, parce que si vous renversez une poule, on ne vous fera payer que le prix de la poule ; mais si vous renversez un canard, oui c’est comme ça, vous irez en prison. Parce que la poule, elle, marche en zigzag et que vous ne pouvez pas toujours l’éviter; mais le canard, lui, marche tout droit et si vous ne pouvez l’éviter, c’est que vous n’êtes pas maître de votre véhicule, et peut-être que vous avez trop bu de maotaï, l’alcool chinois !…

Ici, nous avons bien entendu demandé si cette histoire était vraie. Il paraît que non. Les poules ont dû être prévenues, elles aussi, de notre passage, à coups de petits drapeaux rouges. D’ailleurs, devant la voiture d’Alain Margot, elles emboîtent le pas des canards et marchent droit… au cas où. Mais il y a pire que les poules. Ce sont les bicyclettes, toujours trop grandes pour leur conducteur. Invariablement, lorsque ceux-ci s’arrêtent, ils sont déséquilibrés et tombent de côté, pour le meilleur et pour le pire. Lorsque je les dépasse, je fais le grand écart, me retrouve sur le côté gauche de la route où il faut que j’évite les poules qui marchent de travers et les canards qui foncent tout droit. Un vrai slalom ! Soudain un Chinois se met à pencher dangereusement avec sa bicyclette alors que je le double. J’accélère pour éviter le choc, mais sa tête vient heurter l’arrière de la voiture. Nous nous arrêtons. Je regarde aussitôt par terre mais ne vois rien. Sur le toit non plus. Le casse-cou est déjà sur sa selle et se frotte la tête entre les mains en souriant. Apparemment, il n’a aucune blessure. Des têtes dures, les Chinois !

A Wuhan où nous arrivons, le Yang-tseu-kiang déroule ses eaux majestueuses sous nos yeux. J’aime ces bateaux de bois au nom gommé par les années, leur fumée blanche se confond avec le ciel, des barques fragiles glissent à leurs côtés. D’où viennent-ils : de Nankin, de Shanghai ? « De très loin », répond un gamin dont les yeux se perdent dans de belles histoires. Le premier fleuve d’Asie a apporté le commerce, développé l’imagination, multiplié les rencontres. Cela explique peut-être la prolifération des petits marchés privés le long des quais ou dans les ruelles détrempées du cÅ“ur de la ville. Lentement le profit revient. « Vous comprenez, l’Etat ne peut pas s’occuper de tout. » Au parc du lac de l’Est, le pavillon de la Poésie, le pavillon du Ciel infini pleurent de leur solitude glacée. Seul un couple d’amoureux attend l’éclosion prochaine des lotus sous la pluie qui a noyé le lac. Ils s’embrassent longuement dans un désert de pelouses et d’arbres morts, en se promettant sans doute de câlines révolutions. Devant nous l’escorte faiblit à vue d’oeil. Derrière son volant, Benoît aussi s’impa­ tiente. Nous passons de la seconde à la troisième, mais aucune des vitesses ne convient à notre allure. Je bouscule Benoît : «Ace rythme nous allons rater le plateau de Zhengzhou ; dépasse-les ! Il faut leur montrer que l’on peut aller plus vite. » Benoît sagement s’exécute. Pas l’ombre d’un canard : nous doublons à vive allure. Lorsque nous sommes à la hauteur du conducteur à casquette galonnée, je lui fais de grands gestes pour lui demander d’accélérer. J’ai l’impression que le Comité de contrôle n’apprécie pas. C’est juste une impression. Je me doute que notre comportement fera l’objet d’une autocritique en règle, mais j’assume. Nous ne pouvons pas arriver à Zhengzhou en nous traînant à 20 kilomètres à l’heure. Le Raid n’est ni un circuit touristique ni une balade de santé : c’est une course, une émission de télévision, avec ses impératifs, ses règles et ses excès et pour rien au monde je ne raterais notre rendez-vous hebdomadaire avec Paris. Alors, tant pis si pour une fois nous violons les règlements. Un peu plus loin, la route nous force à nous arrêter, pour une banale passation de pouvoirs entre policiers. Des pouvoirs qu’ils ont perdus sur une trentaine de kilomètres. J’attends leurs réactions qui ne tardent pas à déchirer l’atmosphère pourtant épaisse. Le chef descend de sa voiture militaire et vient hurler aux côtés de Benoît. Je ne parle pas chinois mais je crois comprendre qu’il n’est pas content. Il crie, menace, montre du doigt. Il est tout rouge, les veines gonflées, la tête prête à imploser. Sans aucun doute il doit nous menacer de nous retirer le permis. Entre l’accident d’Alain et notre dépassement intempestif, les relations sino-françaises vacillent dangereusement. Nous devons passer pour des vauriens, des palefreniers, des empêcheurs de tourner en rond. La règle a été violée, l’autorité bafouée. C’est Mai 68 au pied de la Grande Muraille.

Alors, en arrivant quelques heures plus tard à l’hôtel, je demande à ce que l’on fasse le plein tout de suite pour éviter de perdre du temps demain matin. Tant que je n’ai pas cette certitude, les voitures n’entreront pas dans la cour. Les Chinois sont consternés, la foule est sortie sous des parapluies pour regarder ce piquet de grève aux portes de Pékin. Enfin, comme par enchantement, des bidons roulent, perdent leur bouchon et se vident dans nos réservoirs assoiffés.

Aussitôt après, je convoque tout le monde, raiders et autorités, dans notre chambre transformée en congélateur. Les lits sont froids, les draps humides, les murs glacés. Pas un réchaud, pas un feu de bois, pas un appareil de chauffage. Je suis assis en face des responsables. Beaucoup sourient sauf un, tout seul dans son coin : le petit chef de la sécurité qui tire nerveusement sur sa cigarette. Le col Mao en bataille, il n’est pas remis de ses émotions et me dévisage des pieds à la tête.

Etant moi-même le directeur de l’épreuve, ma responsabilité est totalement engagée. Je montre le mauvais exemple. Le ver est dans le fruit. Je sens déjà le couperet s’abattre sur ma nuque, car j’ai commis la faute suprême, celle qui fait perdre la face à un Chinois. A l’ordre du jour, d’abord le traditionnel mot d’accueil : « Bienvenue dans la province de Henan. » Jusque-là, ça va. Puis je suis obligé de reprendre le dossier de zéro : « Nous faisons une émission de télévision; nous avons encore des images à prendre, la liaison téléphonique à préparer à l’étape. Il faut ac-cé-lé-rer ! » La réponse, connue d’avance, évoque la sécurité, notre protection, l’accident d’Alain, la bonne marche du convoi et le respect des autorités. Tous ces griefs se noient une heure plus tard lorsque les vapeurs de l’alcool de riz ont sensiblement coloré les joues du responsable de la sécurité qui disparaît derrière ses verres.

Assis à mes côtés, il a la cigarette rapide et le verbe haut. Je me frotte les yeux, reprend un soda pour m’assurer que je ne rêve pas. Mais non, le chef, si fâché tout à l’heure, est devenu hilare et distribue de généreux kampei à la foule des raiders en état d’ivresse.

Zhengzhou devrait plaire à Philippe qui continue de courir derrière les locomotives à vapeur. C’est un grand carrefour ferroviaire : l’axe Canton-Pékin coupe ici la ligne est/ ouest, plaçant la ville au cÅ“ur de la Chine. Une ville dans laquelle les cheminots de la ligne Pékin/Hankou déclenchèrent la première grève du mouvement ouvrier, le 7 février 1923. Elle fut à l’époque durement réprimée.

Vendredi, 8 mars.

Les techniciens des télécommunications de la ville nous ont tiré 500 mètres de câble à travers les arbres pour atteindre le temple de Boya devant lequel nous avons prévu notre plateau. Pierre en avait organisé l’installation il y a trois semaines, lors de son voyage de repérage. La discussion n’avait pas été facile parce que les techniques du « faux direct » et des liaisons spécialisées « quatre-fils » avaient quelque peu dérouté ses interlocuteurs. La négociation s’était déroulée au dernier étage de l’administration des télécommunications dans de grandes pièces aux plafonds élevés, démunies de tout système de chauffage, servant à la fois de bureaux et de salles de réunions. En général, il était difficile d’y rester plus d’un quart d’heure. Pierre y séjourna bien davantage lorsqu’il dut dessiner notre système de liaison devant des fonctionnaires engoncés dans de gros parkas kaki ou bleus, casquette sur la tête et mitaines aux mains.

Il est 13 heures, 5 heures du matin en Europe. Benoît et Jean-Claude installent les équipements de tournage et le matériel de liaison son. Hier la ligne a été testée en compagnie des Chinois. Tout fonctionnait bien et théoriquement nous ne devrions pas avoir de problèmes. Notre rendez-vous avec Paris est fixé à 7 heures, soit 15 heures chez nous. En attendant, Benoît nettoie son objectif, enregistre une mire, tandis que Jean-Claude soude quelques fils. Vient alors le moment crucial de la connexion avec Paris. A chaque enclenchement, les voyants s’allument, les parasites défoncent les membranes des haut-parleurs, les sifflements percent nos oreilles. Mais rien n’entame le calme légendaire de Jean- Claude qui, le casque sur les oreilles, récite son texte d’une voix monocorde : « Allô, Paris, ici Zhengzhou… » Jean-Claude baisse un curseur, règle un « potard », contrôle ses niveaux. Le contact vient de s’établir avec le technicien des télécommunications françaises qui met la ligne en veille en nous branchant sur France-Inter Paris. A cet instant précis une voix suave s’élève au milieu de la foule médusée, même si elle ne comprend rien : « Entre la porte de Versailles et la porte de Saint-Cloud, un bouchon de 5 kilomètres ; sur l’autoroute du sud, un ralentissement de 5 kilomètres à la hauteur de Savigny-sur- Orge. » L’odeur des périphériques encombrés mêlée à celle des croissants chauds nous comble de joie, en nous faisant prendre conscience, une fois de plus, de notre incroyable chance. Dix minutes plus tard les producteurs et les techniciens arrivent, nous échangeons quelques informations, je range ma mèche « parce que j’ai un trou, là, à gauche », vérifie les lancements des candidats et prends le micro : « Bonjour à tous. Ici Zhengzhou! » Nous partons pour une heure d’enregistrement sans aucune interruption.

Samedi, 9 mars 1985.

Il ne pleut pas. L’air est devenu sec. Lentement le froid saisit la campagne. Philippe est heureux ce matin. Il a pu partir à Shaolin en compagnie de Gauthier, dans la Land Rover du ministèr e des Sports. La neige tombe, réveillant un peu ce désert gris. Philippe se dit qu’il commence enfin à aimer ce pays. Peut-être avait-il besoin de s’y retrouver seul, loin des autres, pour mieux le comprendre.

Tout de suite il voit cette cape rouge sur le sol blanc. Cela ressemble à un molleton pour poupée, sans jambes mais avec une capuche. Des fleurs jaune et bleue décorent le tissu à moitié recouvert de neige. Philippe est surpris, il ne comprend pas. Derrière son Å“illeton de caméra, il trouve cette scène un peu surréaliste. Lorsqu’il resserre son cadrage, le visage d’un enfant apparaît, bleu, trop immobile, trop grave. Il s’approche, un peu effrayé. Le bébé est gelé, terriblement beau et serein avec son pouce dans la bouche. « Ne filmez pas », s’empresse de dire l’interprète. Philippe n’en revient pas. Très vite les villageois arrivent avec des pelles et, tout en rigolant, ensevelissent le petit corps, sans doute celui d’une fillette. Cette pratique est courante en Chine, pays dans lequel on n’a pas le droit à plus d’un enfant par foyer. Il est connu que si celui-ci n’est pas un garçon, il n’aura pas de destinée, d’où un nombre important d’infanticides. Loin des regards, les parents tuent leurs petites filles, avec le fol espoir d’avoir un jour un garçon, symbole d’une vie meilleure. Sans le savoir, Philippe vient d’enregistrer l’épilogue d’un infanticide, une séquence exceptionnelle qui l’a bouleversé.

Derrière nos vitres, les dos courbés des paysans qui travaillent aux champs ; devant notre pare-brise, la police en side-car qui ouvre le chemin Ln distribuant de généreux coups de pied. Cette fois, ils vont plus vite que nous ! Devant nous, il y a maintenant Pékin qui se rapproche, et bientôt Marie-Odile, venue de Paris pour huit jours. La dernière fois, c’était à Djibouti. Depuis, il y a eu le « Randa », notre demi-tour devant le Yémen du Sud, Bombay et Bénarès, l’élimination de Laurent, le désastre de Hong Kong, l’entrée en Chine et l’accident d’Alain. Les images défilent en laissant une sorte de vertige. Tout va vite, très vite, et pour la première fois, j’ai l’impression que le Raid nous file entre les doigts, que la machine est en train de nous dévorer. Pékin si loin est déjà là. Le Raid bascule derrière nous. Il va falloir respirer à fond, boire nos journées jusqu’à la lie, brûler nos nuits, rallonger nos jours, retenir le soleil avant qu’il n’aille allumer des continents lointains.

L’ambiance est détendue. Nos guides respirent de nous voir arriver. Nous avons pu nous expliquer, leur expliquer les contraintes, le jeu, la vitesse. Sauf le papier toilette dont Guilène a orné les voitures dès notre entrée dans la capitale. C’est de mauvais goût, je le reconnais, mais les nerfs ont lâché au bout de ces 3 000 kilomètres qui nous ont semblé bien longs. « On fête l’événement avec les moyens du bord ! » dit-elle tout excitée. L’entrée Ã