En avion sous la surface de la mer

Samedi, 5 janvier 1985.

J’ai retrouvé Marie-Odile à l’aéroport, ce matin. C’était émouvant de se revoir après cette traversée de l’Afrique. Elle est toujours aussi belle, ne montrant rien de ses inquiétudes. Dans ses bagages, elle m’a apporté une cassette consacrée à ma fille Fanny, tournée par Jean-Yves Cauchard , le malheureux candidat éliminé à Montlhéry. Nous la visionnons tout de suite à l’hôtel, juste avant l’enregistrement. Fanny a grandi. Elle joue dans le bain, se peigne devant la glace — c’est nouveau — et danse sur de la musique brésilienne en tombant régulièrement sur sa couche-culotte ! C’est délicieux, très tendre. Elle semble heureuse et ses petits yeux bleus sont plus beaux que jamais. Il paraît que le dimanche soir, à la première note du générique, elle dit « Papa parti ! »…

La tradition veut que chaque passager prenant l’avion de Paris pour rejoindre le Raid emporte une ou deux malles dans lesquelles les producteurs et amis glissent des fournitures : les cassettes vidéo et son pour les candidats, des notes de la direction, des coupures de presse concernant le Raid, de l’Immodium pour les diarrhées, des chocolats pour les Suisses et surtout le courrier. De la famille et des téléspectateurs.

Marie-Odile, à peine remise de ses émotions, commence la distribution devant les concurrents impatients… comme à l’armée ! Pendant de longues minutes, chaque raider s’évade dans un monde secret fait de lettres bleues ou roses suivant le sexe, appelant des sourires, des airs entendus et des complicités feutrées. « Elle t’a écrit aussi, Véronique ? On décrypte les petits cœurs, on compte les mèches de cheveux, on aligne les adresses, on enregistre les demandes d’autographes et de photos dédicacées.

Alexandre Bochatay cumule ; ses yeux bleus commencent à embraser la Francophonie entière : « Regarde cette photo ! Elle est naze, cette nana ! » C’est une avalanche de compliments, du style : « Merci d’exister » ; « C’est vous que je préfère ! » ; « Allez-y, les filles, montrez-leur ce que vous savez faire ! » ; « Vive Rackham ! » ; « Quand je te vois, Alex… » ; « Alain, c’est toi qui filmes le mieux ! » Mais il y a aussi les critiques : « Reposez-vous bien ! » ; « Quel gâchis ! » ; « Soyez moins insolents ! » Dans son coin, Alain Margot, alias Rackham-Le-Gum, s’amuse avec une sirène rose à deux tons envoyée de Suisse, et se demande comment il va pouvoir répondre à cette avalanche de fans ! Le style fiction qu’il a lancé dans le Raid ne fait pas l’unanimité à Paris, mais déchaîne des vagues entières de lycéens et collégiennes.

A Djibouti, l’ambiance est bon enfant. Hugo Pratt passe sous les arcades, à la recherche de Corto Maltese, le Golden Gate Quartet joue devant le gratin de la ville, monsieur l’ambassadeur nous reçoit sur sa terrasse donnant sur le port. Philippe, Gauthier et les autres grimpent les marches de l’escalier de bois, en haut desquelles les marins prolongent leurs escales jusqu’au lever du jour, les coiffeurs coupent court parce que c’est la mode.

Sur la place Ménélik, les terrasses des cafés sont pleines. On y sirote le pastis comme sur la Canebière. Avec ce défilé permanent, éternellement renouvelé, de l’humanité qui a faim. Il y a la petite fille si belle, qui guide l’aveugle aux yeux blancs, et dont la copine a l’air très coquine, la vieille dame qui propose vingt fois en cinq minutes des gitanes, avec l’espoir de gagner demain, et le sourire un peu grave de ceux qui portent la planète sur leurs épaules ; les garçons vendeurs de cassettes : Johnny, Sardou, la Compagnie créole ; celui qui passe avec une pierre précieuse dans un sens et repasse dans l’autre avec un collier de malachite ; le vendeur de timbres, l’échangeur de pièces et le vieillard qui s’assoit par terre, en attendant des jours meilleurs; les Ethiopiennes aux yeux de braise et les légionnaires qui ne peuvent manquer à l’appel.

Nous nous laissons gagner par la douceur de la rue, la gentillesse des Djiboutiens. Mais il ne faut pas rester ici. Simplement passer. L’endroit vous gagne petit à petit. Il vous ronge par son immobilité. Vous êtes vu le matin, aperçu le soir, pris comme dans les rênes d’un filet. Il n’y a pas d’espace : le pays est grand comme la Bretagne ; il n’y a pas d’air : c’est un des endroits les plus chauds de la planète; il n’y a pas de ressources : 50 % du P.N.B. sont fournis par les cinq mille hommes de l’armée française. Il n’y a que l’endroit qui compte ici. Sa position stratégique. Ici, c’est le verrou de la mer Rouge.

Lac Assal, Djibouti. Le point le plus bas du continent africain.En dehors de Djibouti, la nature, paraît-il, a pris le dessus. Pour le récit de l’étape, je tiens absolument à survoler le fameux lac Assal, situé à 153 mètres au-dessous du niveau de la mer. Le petit avion que nous avons loué oblique à gauche dès son décollage, survole des volcans éteints, arides, sauvages, la mer bleue et le continent intact, comme au premier jour. Sans une âme. En 1978, un volcan s’est formé ici, provoquant un écartement d’un mètre vingt entre l’Afrique et la péninsule Arabique, tandis que s’ouvrait une faille d’une douzaine de kilomètres de long. Elle est là, sous les ailes de l’avion, seule trace de vie dans ce désert de feu. Selon les scientifiques, ce serait le début de la naissance d’un océan qu’on appellerait « océan Erythréen». Les géologues prévoient que dans deux cents millions d’années, il pourrait être aussi vaste que l’Atlantique, ce qui compliquerait sérieusement la vie de nos avant-courriers !

Le lac Assal étale sa blancheur de sel sous l’avion. Soudain, le pilote descend en rase-mottes et nous dit, dans un vol acrobatique : « Nous volons sous la mer ! »

C’est le point le plus bas du continent africain, bien loin du mont Kilimanjaro !

En rentrant à l’hôtel, je retrouve Philippe Raymakers très songeur. Depuis l’accident, il a beaucoup changé. Le couple qu’il formait avec Serge était soudé et performant. J’appréciais leurs réactions, leur enthousi asme, leurs interrogations aussi. Mais celles de Philippe se font
de plus en plus nombreuses. Il a demandé à me parler. Dans ma chambre, il m’explique que l’équilibre a été rompu depuis cet accident, qu’il est inquiet pour la suite, que Serge était vraiment un ami, qu’il ne comment cela va se passer avec le remplaçant. Car Paris évoque
déjà la réserve, la poursuite de l’émission coûte que coûte. Je comprends que Philippe est à deux doigts de partir et qu’il est de plus démotivé. Maintenant, il perçoit notre organisation comme un carcan et pense que ces contraintes aux allures de jeu ne permettent pas
l’épanouissement total. Pour avoir participé à la Course, je le comprends tout à fait. Ces hésitations sont normales, mais elles ne doivent pas prendre le dessus et remettre en cause la participation du candidat. J’essaye de lui dire qu’il ferait une erreur; que quitter le Raid au premier obstacle serait une faiblesse extraordinaire et que, des difficultés, il y en aurait d’autres, heureusement. Mais Philippe est têtu… La discussion reprend tard dans la soirée, avec tous les raiders, sur la terrasse de l’hôtel, pour déboucher sur une impasse. Chaque jour qui passe éloigne Philippe de l’équipe. Je ne tiens pas à le voir partir. D’abord, parce qu’il est un élément essentiel dans l’équipe ; ensuite, parce que d’autres candidats pourraient être tentés d’en faire autant. Résultat inévitable d’une cohabitation régulière par laquelle ils ont appris à se soutenir plutôt qu’à rivaliser, à s’entraider plutôt qu’à se servir seuls, à se tenir la main plutôt qu’à, se tourner le dos. Je découvre que j’ai affaire non pas à cinq groupes de deux, mais à un groupe de dix très soudé, faisant de « l’affaire » de Philippe « son » problème. Il faut éviter un affrontement production-candidats qui serait ridicule ; je veux aussi marquer ma détermination et empêcher le moindre dérapage. Il n’y a aucune place dans le Raid pour les états d’âme et l’introspection. Il faut agir, foncer tout droit et réfléchir après seulement ! Entre Djibouti et Paris, les coups de téléphone se multiplient, s’éternisent. Avec la stat ion R.T.L., avec la famille, avec Serge surtout, Philippe a de longues discussions. Serge qui lui demande de faire un effort, de continuer, de prendre patience. Philippe vacille. Une nouvelle fois, je lui demande de rester en lui affirmant que si Serge se rétablit bien, il reviendra, que ce sera la plus belle histoire du Raid et que ce jour-là, il se mordrait les doigts de nous avoir quittés. L’étape de Djibouti devait être une pause. Elle tourne au psychodrame. D’un côté, le problème de Philippe, de l’autre, celui de l’émission. Par la liaison quotidienne qui me relie au bureau de Télé-Union, je sens que l’ambiance n’est pas au beau fixe : le nombre des jurés présents sur le plateau est trop important pour une bonne compréhension des choses ; un courrier monstre envoyé par les téléspectateurs dénonce l’attitude insolente des candidats, leur manque de respect, leur accoutrement négligé (je savais que l’émission de Mogadiscio allait faire des vagues !) ; enfin, l’audience ne décolle pas. Sans oublier que l’accident de Serge préoccupe les responsables. On commence à entendre que les télévisions envoient les jeunes au casse-pipe, que les voitures sont dangereuses et la sécurité pas assurée. Des témoins lumineux qui ne trompent pas : un soir, Roger Bourgeon m’appelle au téléphone et me dit :

  • Tu sais, Didier, il y a beaucoup de choses sur lesquelles il faut réfléchir. Tout le monde souhaite que tu reviennes nous voir à Paris, pour discuter de l’émission et nous faire part de tes suggestions…
  • Ah bon, et c’est grave ?
  • Non, mais c’est indispensable… Tu pourrais rester deux jours.
  • Non, Roger. Si je viens, c’est pour la journée. Je ne veux pas coucher à Paris. Cela va briser le rythme. Quand je suis parti, je suis parti !

Je remonte dans ma chambre, le moral au plus bas, en me demandant si le Raid n’est pas en train de vivre ses derniers jours.

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Didier Regnier

Didier a encadré la caravane du Grand Raid du Cap de Bonne Espérance à la Terre de Feu, animant l'émission sur le terrain et réalisant des récits étape pour présenter les pays traversés et illustrer les aventures et anecdotes de la semaine. La plupart des articles de Didier sur ce site sont des extraits du livre qu'il a publié en 1985 chez Robert Laffont, "L'Aventure du Grand Raid".